Mickey

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Auteur de sept recueils de poésie https://www.facebook.com/Pascal-Depresle-Auteur-111652530591974/?modal=admin_todo_tour Et si je tends la main c'est pour voir s'il reste des Hommes  [+]

Image de Été 2020

Hier on s’est tous levés de bonne heure.
Pour ceux qui ont pu dormir, mais quelque chose me dit qu’on a tous regardé les mêmes moments passer aux lueurs de nos téléphones, de nos montres ou de nos réveils.
Hier on s’est tous levés de bonne heure, les yeux rougis, parce qu’on allait dire au revoir à Mickey. Le dernier comme ils disent bien mieux que nous pour faire vibrer les sentiments.
Il avait suffi de quelques lignes sur un canard local, puis le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux avaient fait le reste. Ce salaud de Mickey s’était fait la malle, la grande, avec les poignées dorées et les porteurs accablés, comme celle des Indes, mais avec un trésor plus inestimable que son poids en or planqué à l’intérieur.
Alors on s’est sapés comme on pouvait, dans les tons couleurs d’automne, dans ce qu’on a pu trouver de plus approprié pour aller frôler la mort, comme si elle s’embarrassait, elle, de nippes à la mode, ou du noir obligé.
Elle est peut-être finalement moins conne que nous, les hommes.
En plus, pour arranger le tout, Mickey, il avait eu la bonne idée de naître en pleine parpagne, loin de tout, et c’est là qu’on allait se retrouver, tous, enfin non, pas tous, mais ceux qui restaient de notre génération Verrerie des années 80, c’est-à-dire une poignée.
Sur la place de l’église où on s’était filé rencart, pas besoin de signes distinctifs pour se reconnaître.
Un ciel de Flandres, la flotte qui battait nos visages, pour le coup c’était raccord. Pas besoin de tourner la tête pour se frotter les yeux.
Ils étaient presque tous déjà arrivés avant moi. Moitié de Couille, Souris, Tintin, Patte de buis. Manquait plus que le gros Gégé et Milou, qui avaient dû covoiturer de bistrot en bistrot depuis la veille.
Moi c’est Le Grand, alors que je rends deux têtes à Gégé, et une à Tintin. Les surnoms, c’est comme en amour, il ne faut pas chercher pourquoi ça arrive un jour. La seule différence, c’est que ça ne s’enfuit jamais.
— Salut Le Grand, m’ont-ils dit.
— Salut les mecs, sale temps pour Mickey, bordel.
Personne n’a répondu, juste les regards se sont-ils faits un peu plus lourds, si lourds qu’on évitait de se regarder. Puis on s’est fait la bise, comme on le fait depuis des décennies, comme on le fait à chaque rencontre. Comme on ne le faisait pas, quand, ados, nous étions en proie à nos tortures et prisonniers de nos codes à la con.
Gégé et Milou sont arrivés juste après. Gégé en tenait une caisse plus lourde à trimballer que le costard de sapin de notre Mickey, qu’on déballait sur la place de l’église pour l’emmener vers les salamalecs des mecs de dieu.
— Salut les potes.
— Salut les arsouilles.
— Dis ça à Gégé, Le Grand, moi je suis vierge de tout alcool. La colombe, à côté, elle tapine à La Madeleine.
— J’ai rendu les honneurs, moi, monsieur, s’est étranglé Gégé, alors si c’est pour prendre des réflexions de potes en peau de lapin…
— C’est pas méchant, a répondu Moitié de Couille, allez viens — Gégé, t’as eu raison.
— Hein, oui que j’ai eu raison ? Nous a-t-il questionnés de ses gros yeux d’épagneul qui venait de perdre son maître.
— Bien sûr que t’as eu raison, mon Gégé.
Certains d’entre nous venaient de loin, d’autres n’avaient jamais dépassé les limites du département, ou si peu, moi je revenais d’un tour de France de trente piges sur moi-même, sorte de long voyage fœtal. On revient toujours à ses origines quand on ne les renie pas.
On est tous rentrés dans l’église en lui tenant le bras, à ce Gégé qui en avait été si proche, défilé de pieds nickelés d’une autre époque. Sorte de cène où il n’y aurait eu à boire que du chagrin, et une absence à se manger en pleine gueule, qui multiplierait les nuits de souvenirs. Drôles d’apôtres en vérité que nous étions, en apparence comme en nombre.
Puis on a laissé la main au cureton. Il avait mis sa belle robe blanche, Toto, manière qu’on le reconnaisse. Avant, quand ils s’habillaient encore en corbeaux, on les reconnaissait. Nous, on s’amusait parfois à se moquer d’eux, stoïques, qui nous bénissaient même parfois. Alors on filait se frotter le museau à la flotte de la fontaine publique de la rue de la Verrerie, des fois qu’il en reste des particules, à une époque où l’eau potable coulait encore librement dans ces mêmes rues, et créait du lien quand chacun attendait son tour. Maintenant, les curés, ils se fondent dans la foule. Ça évite sûrement quelques débats de plus en ce moment.
Il a pris la parole, assis, debout, assis, debout, couché a même grommelé Gégé, toujours pas réconcilié.
Puis, sans qu’on ne s’y attende une seconde, il s’est mis à nous parler de la vie pleine de morale et de beauté de Michel Lambin. Qu’il avait été un bon chef, un bon ouvrier, un bon père, rappelé trop tôt au seigneur, même s’il avait fauté de ne plus être marié avec la mère de ses gosses. Ensuite ont défilé devant un pupitre des tas d’inconnus qui nous ont dit que oui, Michel, Michel Lambin, il avait été ci ou ça, qu’il n’avait fait que des trucs biens, qu’il avait mené une vie de Michel Lambin en somme, vie qui se terminait avec la bénédiction de son créateur.
Nous, les apôtres de la Verrerie, notre cité de jeunesse, on se regardait comme des lémuriens qui scrutent le danger. On était venus dire au revoir à Mickey, et on nous servait du Michel Lambin, illustre inconnu, comme la terrine maison remplace l’œuf mayonnaise quand il y a rupture de stock au resto à prix fixe du menu ouvrier de Charron (Creuse, des voisins).
C’est pas notre pote qu’ils allaient mettre en terre, mais un type qu’on ne connaissait pas.
Gégé a même dit tout haut, dans un rire sanglots qui n’était pas près de s’éteindre, que les mecs, putain de Mickey, c’est pas lui, vous entendez, c’est pas lui, il a pas pu venir, c’est tout lui ça ! Allez on se casse, le type, on le connaît pas.
L’assemblée s’est tue. Le regard réprobateur du grand enchanteur et les « chut » des participants sont arrivés en même temps, à l’heure où j’écris ces lignes, il y a toujours litige pour la photo finish.
Gégé s’est tu. Un moment. Puis il a pleuré. Après, me tenant par le bras, il a dit en regardant Tintin et Souris que les gens, ils sont quand même bizarres. Que les gens, ils disent toujours chut, qu’ils aiment ou qu’ils détestent, et qu’à la fin on sait plus qui ou quoi croire.
Comme il avait raison.
Puis on a attendu la fin de la cérémonie en silence.
Moitié de Couille avait repéré le bistrot depuis notre arrivée. On n’est pas allés au goupillon pour bénir Lambin, Michel de son prénom. Déjà parce que Gégé nous avait dit qu’il y avait erreur, mais aussi parce que les rares qui avaient obtenu jadis le permis pour manœuvrer ce drôle d’engin dans le bon sens n’en avaient pas le cœur.
Attablés au café, on s’est tus pour regarder passer la belle Dominique. Elle était venue elle aussi. On n’a pas osé l’appeler, trop de temps, pas assez de mots, toutes ces rivières passées sous nos corps et notre jeunesse.
On a été cons, mais c’était peut-être aussi pour mieux continuer. Parce que Dominique, elle était aussi belle qu’a vingt ans, mais en mode quinqua. Ceci explique peut-être cela aussi, s’il fallait une explication. Pas besoin d’une baffe de plus.
Devant nos cafés fumants, sauf Gégé qui tournait au beaujolpif, on avait installé un silence épais, posé en étal sur les tréteaux de nos souvenirs et du temps qui passe.
Milou tournait sa cuillère dans tous les sens, alors qu’il le prenait toujours sans sucre. Gégé avait mis un masque illusoire, tissu bien misérable pour cacher ses grosses larmes. À un moment, Patte de Buis a dit :
— Les mecs, vous entendez les cloches, on dirait que c’est Pâques.
— Ouais, Pâques juste avant la Toussaint, tu parles d’un bordel, a répondu Gégé. Remarque c’est bien foutu, ça fait des fleurs en moins à acheter.
— Moi, ça me fout le bourdon, ces cloches à la volée, a murmuré Milou, qui n’avait pas dit grand chose jusque là.
— Tiens, paraît que c’est Le Grand qui paie la tournée, les gars, a lancé Tintin. Hein, Le Grand, c’est ça ? J’ai dit oui d’un hochement de tête.
— Souris, ça t’a fait rire, a dit Moitié de Couille. Souris a souri, les mecs, ça vous rappelle rien ?
Ça nous rappelait tant de choses, ça nous rappelait tout, bien sûr, juste qu’il en manquait un pour pouvoir en profiter.
Juste avant qu’on ne se quitte, Gégé nous a expliqué, entre deux hoquets et deux renvois de Côtes du Rhône, que Mickey, il nous avait bien eus. La preuve, nous donner rendez-vous à côté d’un café, si ça c’est pas un signe, et d’un vrai pote en prime, je sais pas ce qu’il vous faut. Qu’il avait fait ça pour qu’on se promette de se revoir souvent, et que lui, pendant ce temps, il était enfin allé faire son tour du monde, celui qu’il avait dans la tête depuis ses quatorze piges, quand il nous soûlait avec ses îles aux noms paradisiaques, ses vents de terre ou de mer, et tout le reste qu’on aurait tant aimé l’entendre nous dire ce matin.
On s’est embrassés, en se promettant de se revoir vite, peut-être pas pour les fêtes, on est presque en novembre, mais juste après, sur Montluçon, ou ailleurs si quelqu’un a une grande baraque. De pas faire les cons aussi, de prendre soin de nous. Sans vraiment y croire.
Gégé s’est affalé sur la banquette arrière de Milou, puis s’est endormi, gorgé de peine et des cépages des coteaux du Rhône.
Moitié de Couille, Souris, Tintin, Gégé, Le Grand, Milou, Patte de Buis. Les derniers Mohicans bien déplumés d’une génération qui partait en sucette, qui prenait son tour dans le dernier manège. Au fond de nous, nous le savions bien qu’au prochain rendez-vous, l’un de nous suivrait depuis le cortège les larmes des autres. Mais on a fait comme si, comme à chaque fois, comme si le sort, ou le hasard, va savoir, venait de nous pulvériser une couche d’immortalité, comme lorsqu’on prend conscience que la vie n’est qu’un passage, et qu’il n’y a pas de réponse à toutes les questions.
Et puisque la vie est un voyage, avant que notre propre cortège ne redevienne que des routes séparées, jusqu’à la prochaine fois, on a salué en grand celui de notre Mickey, planqué quelque part entre les seins d’une vahiné ou luttant contre des vents mauvais, mais que la brise nous ramènerait un jour.
Sans oublier de souhaiter bonne route à ce Michel Lambin qui, au final, aurait pu être, lui aussi, un bon vieux pote de notre adolescence qui n’en finissait plus de chercher sa dose d’oxygène.

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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes voix. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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Randolph B. · il y a
Mieux vaut tard...j'ai zappé ce texte, désolé ! Vous (re)créez une ambiance qu'on a l'impression d'avoir connue, une leçon de vie aussi. Bravo ! Si vous avez le temps et l'envie de lire mon texte "La bulle et la carapace", votre retour me ferait plaisir ! Bonne fin de dimanche.
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Viviane Fournier · il y a
Belle chance à vous et bravo !
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Françoise Desvigne · il y a
Bravo Pascal !
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Pascal Depresle · il y a
merci beaucoup
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Mireille Bosq · il y a
Moments où l'on fait semblant, pas pleurer, on fait les malins, on joue à essayer de le tenir à distance le chagrin, et on pense aux moments où on y pensait pas encore qu'un jour dans le corbillard, il y aurait un pote...
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Pascal Depresle · il y a
C'est tout à fait ça, merci encore
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Lucille B · il y a
Le mot juste, l'émotion, les potes, ce qui s'est enfui et qui est toujours là, quelque part, entre le chagrin écrasé et le regret, ... une écriture dense
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Pascal Depresle · il y a
Merci de ce retour, je suis désormais finaliste
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Denis Marchal · il y a
Venu chez vous par hasard, je suis très content de mon "voyage". Beau texte sur la nostalgie et l'amitié. Bravo.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup Denis, il est en finale avec deux autres, si vou voulez repasser vous êtes le bienvenue
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le temps des copains , si bien décrit , une écriture qui ravive les couleurs de la jeunesse , celle qu'on n'a connue qu'une fois , une musique lancinante en sourdine qui fait transparaître toute cette émotion qui scande votre texte .
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Pascal Depresle · il y a
Quel joli retour vous me faites, merci
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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et bien construit, avec une densité et une émotion qui transpirent à travers ces personnages hauts en couleurs et bien campés dans une histoire à la fois simple et touchante d'humanité.
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup d'être passée
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Gabriel Meunier · il y a
J'entends les voix, rauques, égrillardes, la trompette bouchée...tout y est !
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Pascal Depresle · il y a
Encore merci de ce retour

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