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Michelle

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Glasba

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Engluée dans sa trop parfaite mélancolie, Michelle s’était faite à ce monde de peur et de larmes qu’elle avait fini par trouver rassurant. Comme un rempart entre elle et l’immonde mortalité du réel, elle avait fait de sa solitude un environnement virtuel qui certes ne lui offrait que peu de plaisirs au quotidien mais où elle avait trouvé malgré tout l’avantage de ne pas avoir à éprouver les souffrances inhérentes au contact d’amis ou d’un homme qui partagerait sa vie dans un festival de compromis, de jalousie et de disputes n’aboutissants qu’à de vaines réconciliations. Les choses du sexe ne lui importaient que très peu bien qu’elle s’en soit défendue trop souvent dans les vingts années qui la sépare aujourd’hui de l’époque désastreuse de son adolescence.
Elle avait lu à l’époque que 20 ans est le plus bel âge de la vie et avait alors éprouvée une certaine impatience à se confronter enfin à cet âge d’or, avant de s’apercevoir qu’il n’était en réalité question que de littérature et que comme toujours, le poète n’a qu’une vision tronquée et fantasmée de ce qu’est la vie d’une femme qui entre dans la vie par la petite porte.
Désormais dans l’inévitable quarantaine, elle n’éprouve pas plus le besoin de courir après ce fantasme du bonheur que de prouver à qui que ce soit l’iniquité de la sentence ou son obsolescence dans un monde qui selon elle s’est déshumanisé à l’extrême.
Fanatiquement amoureuse de sa solitude, Michelle avait toujours su qu’elle devrait parfois y faire face, comme dans un vieux couple. S’y confronter dans la souffrance et l’inconfort. Lui parler, lui mentir aussi parfois. Lui cacher ses doutes et lui en vouloir de l’avoir enfermée dans une existence médiocre. Elle savait que le prix à payer pour ne pas souffrir des autres était de souffrir d’elle même. Depuis longtemps, elle avait appris à ne pas jouer de diplomatie n’y de condescendance envers ses contemporains. On lui reprochait d’en faire trop, de ne pas savoir se rendre aimable ou aimante? Elle rejetait alors toute idée d’argumentaire et se trouvait confortée dans le totalitarisme de sa démarche. Prétextant d’un ascétisme conduisant à la seule véritable notion de liberté, elle rêvait de finir son existence noyée dans le bain de sa découverte d’un monde rugueux mais totalement libre et vidé de la médiocrité qu’induit le compromis d’une vie partagée avec les autres.
Seule entorse à cet ascétisme, comme une fenêtre entrouverte sur la marche du monde et l’essence de l’homme, elle ressentait un besoin vitale à se nourrir d’images. Cinéma, photos, sculpture ou peinture, les formes d’art lui apportaient l’engrais nourissant son sentiment d’existence. Réfractaire à la médiocrité, elle confinait souvent au snobisme tant son exigeance était forte et en adéquation avec l’image qu’elle se faisait du monde.

Aujourd’hui, Michelle n’a pas beaucoup changée, fidèle à son choix de vie. Mais ce matin, le jus d’orange n’a plus le même goût. Le jour de ses 42 ans est enfin là et c’est le moment qu’à choisit Lupo, le chat qui partageait sa vie depuis 13 ans pour mourir. Sitôt celui ci jeté au fond d’un sac poubelle, Michelle vérifie son maquillage et sa coiffure. Met le manteau qu’elle s’est offerte la semaine passée, cherche ses clefs dans le compotier dans l’entrée. Elle ouvre la porte, jette un dernier regard dans le miroir, sourit au visage qu’elle y entrevoit et sent ses jambes se défiler sous son corps et un premier sanglot l’assaillir. Là, sur le perron de son appartement, le sac plastique devant elle, Michelle sent le vide l’envahir et les sanglots l’étouffer. Elle pleure sans en comprendre la raison, comme une enfant. Il faudra bien malgré tout reprendre le dessus et se rendre au travail ! Pas aujourd’hui! Elle n’en peut plus de pleurer, de trembler et de sentir ce corps se révolter comme un peuple opprimé trop longtemps. Elle capitule et referme la porte de son appartement; nouveau rempart entre elle et l’hostilité du monde.



*


Sa vie semblait s’écouler dans chacune de ses larmes. Le corps, secoué par la horde de démons qu’elle abritait, se jouait de la transformer en pantin désarticulé dont on aurait coupé quelques fils pour le laisser affalé sur le sol, incapable de se redresser mais mué par d’horribles convulsions dont on ne devinait pas si elles étaient un effort pour se lever ou une danse macabre qui se jouait en elle.
Terrassée, foudroyée par elle-même : c’est ce qui arrivait à Michelle en cet instant. Elle venait de se trouver victime de sa propre existence. Elle tombait là sous les coups que décidait de lui infliger un être dont elle avait toujours cherché à se protéger ; un ennemi terré dont elle soupçonnait la présence mais qu’elle avait toujours refusé d’affronter. Elle l’avait donc gardé à bonne distance, cloîtré loin d’elle et de la vie qu’elle s’était fabriquée. Elle sentait sa présence récurrente bien sûr, tout comme le mal que lui infligeait son ascétisme et sa solitude mais elle gardait à l’œil cette terrible chose qui la laissait là aujourd’hui sur le seuil de sa porte comme un corps duquel l’âme s’échappait dans une violence telle qu’elle croyait en mourir.


*


Michelle s’était littéralement hissée jusqu’à son lit pour s’y laisser se vider de toute sa rage en sanglotant sans que rien ne puisse freiner cette course délirante vers les abîmes de son angoisse. La crise démoniaque étant passée, elle s’était sentie vidée de toute son énergie et s’était laissé envahir par une intense fatigue qui la plongea dans un sommeil profond comme sonnée par la force de l’ouragan qui venait de s’abattre sur elle sans prévenir. En sueur, secouée par les soubresauts de tout son corps, ses jambes à peine assez solides pour la mouvoir ; elle n’était pas parvenue à émettre le moindre mot, le moindre râle, le moindre cri. La souffrance avait fait d’elle une muette qui laissait s’échapper la douleur au-delà de sa bouche grande ouverte comme la fumée d’une cigarette que l’on n’aurait pas cherché à retenir. Son ventre s’était durci comme pétrifié par un vide soudain qui l’aurait rendu imperméable à l’extérieur et qui se trouvait soumis à la rudesse de coups sans cesse répétés venant de l’intérieur. Désormais endormie, tétanisée par l’expérience récente de son corps en révolution, elle ne rêvait pas. Comme un petit coma, elle flottait dans un semblant de limbes qui la coupait de l’ignoble réalité d’un monde qui s’agitait autour d’elle, bruyant, en mouvement, indifférent du sort de cette femme soumise à sa propre existence et de la violence qu’elle subissait aujourd’hui, proche de la torture.
Là-bas, dans l’entrée, le corps du chat sans vie au fond du sac en plastique solidement ficelé attendait d’être jeté au fond d’un bac de poubelles au milieu de détritus ménagers, comme un objet cassé qui n’aurait plus jamais sa place dans l’environnement rassurant mais austère de l’appartement qui venait de se transformer d’un coup en vaste cellule pour un autre corps, humain cette fois, chaud, vivant mais inerte.

*

Le téléphone avait déjà sonné trois fois, mais Michelle n’en avait qu’une perception lointaine. Elle se retournait dans son lit, se réfugiant en position fœtale comme si l’angoisse qui la malmenait capitulerait ne serait-ce qu’un peu devant ce corps tout entier dévolu à la défense des attaques auxquelles il devait faire face. Elle savait d’instinct que c’était certainement son employeur qui tentait de la joindre afin de connaître la raison de son absence et du silence qui l’entourait.
Prostrée, creusée de l’intérieur par le mal qui la dévorait inexorablement, elle était comme un animal au fond d’une cage ; terrifiée par les assauts auxquels elle était contrainte. Elle pensa à Gregor Samsa, le personnage de Kafka, tentant de fuir les coups de son père et la peur de sa famille au cours de sa transformation en cloporte. Elle devenant ce rampant, son corps se muait en une monstruosité qui la faisait fuir elle-même. Elle l’aurait volontiers chassée du balai si elle ne se trouvait pas à ce point ligotée par la bête qui prenait son corps comme le venin d’une arachnide faisant fondre sa proie de l’intérieur avant de la dévorer totalement. Cependant, la masse visqueuse qui se répandait au sein de l’infortunée victime du règne animal avait déjà fait son œuvre chez Michelle. Ce qui se déroulait en elle aujourd’hui n’était rien d’autre que le repas du prédateur qui avait réussi malgré elle à l’emplir d’une épaisse bouillie biliaire qui lui avait ôté toute forme d’âme et l’avait rendue perméable aux affronts de son existence et la préparait ainsi au repas funeste du monstre. Elle aurait eu beau se débattre et lutter de toutes ses forces pour tenir la fatale étreinte à distance, elle n’avait pas senti ses forces fondre comme un épais bloc de glace à l’orée du printemps. Il devenait désormais vain de chercher la moindre étincelle de vie qui lui rendrait le feu qui la nourrissait sans même qu’elle ait à y songer. Désormais, elle n’avait pas d’autre choix que celui de se laisser engloutir dans le creux de son lit par l’abîme qui l’aspirait en cet instant de ses propres profondeurs et ne lui restait plus qu’à patienter jusqu’au moment d’un éventuel répit de la bête pour s’enfuir et rendre à son existence une mouvance salutaire ou un sursaut de vie qui lui permettrait de reprendre le dessus dans un combat dont elle ignorait tout du guerrier contre lequel elle devrait se battre.


*

La nuit avait été difficile pour Michelle. Le sommeil ne vint pas et l’angoisse culminait. Elle reçut un message d’une collègue : « Que se passe-t-il ? Tu ne réponds pas au téléphone. Doit-on s’inquiéter ? Biz » Auquel elle répondit d’un SMS sibyllin : « Je ne sais pas ce qui m’arrive. Pas d’inquiétude. Je vous tiens au courant. Biz » Elle savait que ce message n’était pas neutre. Il cachait une autre question : « Quand reviendras-tu au travail ? » Ce à quoi elle aurait sans doute répondu : « Jamais ! »
Son corps se mit alors en mouvement. Du fond de son lit, elle sentait poindre une nouvelle bataille. Les chars grondaient, les bottes claquaient, les fusils crachaient la mort. Le feu prit dans ce champ de bataille et toute la douleur de Michelle se mit à la contraindre. Comme du fonds des entrailles de la Terre, un magma visqueux laissait éclater quelques bulles d’angoisse qui s’échappaient alors dans tout le corps. Celui-ci s’en trouvait éclaté, explosant dans une série de petits spasmes qui secouaient Michelle comme un séisme rompant les membres un à un. Rouée de coup par son propre corps, elle capitula sous la maltraitance qu’elle ne chercha même plus à combattre tant elle était épuisée des luttes livrées durant les dernières vingt-quatre heures. Le corps disloqué et secoué, elle s’aplatit sur le matelas encore marqué de son empreinte et de sa sueur. L’oreiller renfermait les traces de ses larmes et quelques cheveux oubliés là trahissaient la nuit de vacarme qui venait d’avoir lieu. De quoi parlerait-elle ? Pour le moment, elle n’en avait aucune idée. Seul le geste lui importait. Là-bas, dans l’entrée, le chat puait du fond de son sac. La pénombre qui isolait l’appartement du reste du monde était entretenue par les rideaux tirés et les volets fermés. La seule lumière tolérée dans ce cloaque était celle de la lampe de chevet aubergine qui jouxtait le lit. La nuit ne finirais jamais. Michelle ne voulait plus du jour et de son indécente clarté. Elle les fuyait comme un renard devant les chiens et les cavaliers rouges et noirs lancés à ses trousses. Il fallait fuir le monde, fuir le jour, sentir la mort pour mieux la saisir et lui briser le cou. Combattre par la ruse, dans une fuite en avant. Etrangère désormais à son corps, elle lutterait dans la passivité, avec douleur, contrainte au combat. Elle se rebellerait malgré elle et contre elle.

*

Le sac plastique dans l’entrée avait déjà ce petit renflement que le gaz libéré par le petit cadavre formait. L’odeur de la mort flottait dans la moitié de l’appartement. Michelle eut une vision. Elle vit son propre cadavre creusé par les vers. Sa face creusée comme un melon à la petite cuiller, remplie d’une masse grouillante et frémissante. Tout son corps était parcouru de lambeaux de chair en décomposition et servait de festin aux larves nécrophages. La peau parcheminée et le squelette ainsi dévorés avaient perdu toute forme humaine et le festin macabre lui apparut dans toute sa beauté morbide. La scène de son propre corps ainsi dévoré dans la pénombre des entrailles de la terre lui laissait ressentir la fascination que l’on peut avoir face à certaines installations d’art contemporain. Elle se vit l’incarnation post –mortem d’un travail de Matthew Barney, une œuvre en devenir après l’inutilité et la vanité de sa propre existence.
Les volets et rideaux toujours fermés, elle ouvrit la porte d’entrée, saisit le sac et descendit les escaliers pour jeter aux ordures les restes de l’animal. Elle remonta aussitôt, ferma la porte à double tours et retourna s’étaler sur son lit, un bloc-notes et stylo à la main. Ecrire. Il fallait qu’elle réalise ce geste. Que sa main soit le vecteur de son angoisse. Ecrire, mais à qui ? De quoi ? Pourquoi ? Elle n’en savait encore rien. Mais l’automatisme de la pensée et la force de l’angoisse semblèrent diriger son écriture en un geste plus ferme qu’elle ne l’aurait imaginé.

« Je ne vis plus depuis hier. Mon corps entier a semblé m’abandonner sans alerte, sans laisser d’adresse. Enfermée dans mon appartement à double tour, fenêtres et volets fermés, je ne sais plus comment revivre. Lupo est mort hier et je ne ressens rien. L’angoisse m’assaille et me réduit à peu de chose mais je n’ai pas la force de lutter. Je ne sais plus quoi faire. Le monde me fait horreur et me tient dans une peur terrassante.
Qu’est-ce-qui m’a rendu ainsi aussi brutalement ? Je n’en ai pas la moindre idée. J’étais là, dans la vie, celle que je m’étais construite. Avec des failles bien sûr mais rien d’important. Peu d’envies, peu d’amis, pour ainsi dire aucun. Jamais. J’existais et cela me suffisait en soi.
J’écris dans un geste de rage, comme un baroud d’honneur, un geste ultime. J’écris sans savoir quoi dire, sans a priori. Je ne m’adresse à personne sinon à moi-même. C’est un miroir que je me tends là. Est-il déformant ? Le reflet y est-il fidèle ? Personne ne peut le dire, pas même moi. J’écris selon des certitudes et un ressenti. Comment viser l’objectivité ? Ces mots sont effectivement dictés par un bras subjectif, déconnecté de la pensée et de sa complexité. Suis-je devenue folle en une nuit ? Je ne sais pas. Sans doute ai-je toujours trainé derrière mes pas un peu de folie. L’accumulant comme une boule de neige de quelques centimètres de diamètre peut devenir un bonhomme de neige d’un mètre trente. La folie se cultive malgré nous, contre nous. Elle s’immisce dans nos existences, l’air de rien. Elle prend pour chacun de nous l’apparence de la normalité puis, le masque tombe. Elle se dévoile soudain dans ce qu’elle a de plus abominable, de plus cynique. Fourbe, elle vous attrape par derrière sans prévenir. Nous apprenons tous à vivre avec mais nous ignorons jusqu’à son existence. La folie n’est visible que chez l’autre et nous sommes bien incapables de la sentir grandir en nous. Je suis folle. C’est désespérant de savoir à quel point je le suis. J’enrage de vivre dans ce monde qui nous livre à notre folie, à notre désespoir, à nous même. La colère monte en moi comme la sève à la cime des arbres séculaires. Lentement mais sûrement. Je ne sais pas ce qu’en j’en ferais mais elle ne reste jamais inerte. J’ai peur de tout cela, peur de ce que mon corps finira par commettre contre moi ou contre les autres. Je suis définitivement vidée de toute existence. »
Le geste d’écriture s’arrêta brutalement. Michelle sentit un soulagement l’envahir juste avant une nouvelle bouffée d’angoisse. Elle posa le stylo et le bloc-notes à terre, juste à côté du lit. Elle s’allongea et s’enferma dans un sommeil agité mais profond. La peur était là, toujours prête à l’envahir et à la museler. Ereintée, elle se laissa ainsi aller dans son sommeil pour quelques heures.

*


Michelle s’extirpa de sa chambre pour rejoindre le salon et s’effondra sur le canapé d’angle baigné par la lumière matinale. Elle s’empara de l’une des télécommandes et mit en lecture le disque qui était resté dans le lecteur. Le Miserere d’Arvo Pärt empli l’appartement. La douceur et la spiritualité du morceau fit l’effet d’un poison qui s’insinuait lentement dans tout le corps de Michelle. Elle se mit sur le dos, le visage dans les mains et se laissa emporter par la musique. Michelle aimait Arvo Pärt pour sa modernité mais aussi pour l’extrême sensibilité de ses compositions. Presque palpable, la musique était construite comme un monument qui prenait forme de secondes en secondes dans l’esprit de l’auditrice. On ne pouvait sentir de plus belles sensations qu’à l’écoute de ce Miserere. Un rai de lumière chargé de fines particules de poussière vint caresser le dos de ses mains et les réchauffa. Les yeux fermés, elle créait une obscurité totale et serrant ses doigts devant ses paupières. Le rayon du soleil se déplaçait lentement sur elle, parvenant aux épaules et descendait au fil de la musique sur sa poitrine et son ventre. L’angoisse se dissipait comme par enchantement. La musique avait cela de précieux qu’elle pouvait servir d’exutoire aux angoisses et aux sentiments les plus violents et les plus complexes. Michelle le savait bien. Malgré l’atmosphère viciée de l’appartement qu’elle avait pris la peine d’éclairer ce matin-là de la lumière du soleil, Michelle sentit son corps s’ouvrir comme une corolle de fleur qui capterait la rosée d’un matin d’été. Sur la table basse, un exemplaire d’Etre sans destin d’Imre Kertesz. Michelle aimait le lire en écoutant les chœurs de ce Miserere. L’alchimie des deux œuvres avait l’habitude d’évoquer en elle un sentiment de plénitude, une ouverture sur un ailleurs au cœur de la spiritualité. L’audace, la présence écrasante des deux artistes, l’entrechoquement des deux œuvres faisaient trembler l’âme tout entière de Michelle. Elle avait le sentiment d’être surplombée par ces deux regards bienveillants et lumineux, lui ouvrant les portes de ce monde inaccessible habituellement.
Cette musique la renvoyait également à un souvenir. Lorsqu’elle avait douze ans, un jour qu’elle rendait visite avec ses parents à un oncle loin de chez eux, elle rêvassait à l’arrière de la voiture pendant que sa mère cherchait désespérément une station de radio écoutable. Elle parcourait les fréquences sans jamais s’en satisfaire. Elle passait de l’une à l’autre sans pause, inlassablement. Faisant courir le curseur de la gauche vers la droite du cadran, puis le faisant revenir jusqu’à trouver quelque chose qui lui convienne au milieu des crépitements et des bribes de chansons ou de mots qu’elle captait dans son va et vient. Alors que son père commençait à s’énerver au volant à la recherche de la bonne route, il décida de s’arrêter un instant pour consulter la carte pour la troisième fois depuis leur départ. Sa mère stoppa ses recherches sur une radio culturelle le temps d’analyser l’itinéraire en compagnie du conducteur. Et c’est là que Michelle entendit pour la première fois la musique d’Arvo Pärt. Son père baissa le volume, mais, intriguée par ce genre musical que l’on n’avait pas l’habitude d’écouter dans la famille, elle trouva cela d’une beauté stupéfiante. Le nez plongé sur la carte dépliée, son père grommelait, persuadé de s’être perdu. Sa mère tentait de le rassurer mais elle ne faisait que faire monter une pression que Michelle redouta qu’elle ne se termina en dispute inutile. Le moteur tournait. La musique emplissait faiblement l’habitacle. Assise sur la banquette arrière, la tête posée contre la vitre, Michelle ne disait rien. Elle tendait parfois l’oreille pour surmonter la discussion de ses parents et ainsi entendre chaque note, chaque voix de ce Miserere. Puis, la voiture redémarra en faisant crisser les pneus sur le gravier de l’accotement. Le temps pour sa mère de replier la carte tant bien que mal, elle pouvait profiter de la musique sans dire un mot. Soudain, un choc se fit sentir dans un bruit sourd. Celui-ci avait été violent. Son père arrêta une nouvelle fois la voiture. « Merde ! » Il regarda dans le rétroviseur extérieur gauche et répéta : « Merde ! Merde, merde, merde ! » Il ouvrit la portière sur une partie de chœur. Il descendit quand les voix s’élevèrent pour atteindre les cieux. Il fit le tour de la voiture et on l’entendit dire « Putain ! », puis s’adressant à son épouse : « Viens voir. » Elle détacha sa ceinture, jeta un bref coup d’œil à Michelle sans rien dire, laissant le Miserere s’écouler pour le plus grand plaisir de l’adolescente. Michelle se tournait pour voir ses parents autour de la voiture. Ils regardaient le sol l’air embarrassé. Enfermée dans sa nouvelle expérience esthétique, Michelle ne posa aucune question. Elle ne parvenait pas à voir ce qui se passait à l’extérieur. Elle captait malgré tout des morceaux de conversation. « Tu pouvais pas faire attention.... », « Il s’est jeté sous les roues... », « Qu’est-ce qu’on fait ? », « Il faut le mettre dans la voiture et le descendre chez un vétérinaire », « Il va mettre du sang partout », « Prend le vers toi derrière avec Michelle... » Que fallait-il transporter ? Pourquoi du sang ? Sous les roues ? « La voiture n’a rien ? » « Du sang et des poils sur le pare-chocs... » Le chœur s’amplifiait, la musique prenait un tour lyrique, le cœur de Michelle battait avec fracas. Elle vit sa mère ouvrir la portière arrière, s’installer à ses côtés et tendre les bras vers l’extérieur de la voiture. Son père s’approcha. Il tenait une masse brune dans les bras. Des gouttes de sang perlaient sur un poil sale. Un chien ! Son père venait de renverser un chien. Michelle sursauta, perdit le fil de la musique et se mit à sangloter. « Tu l’as tué !
- Non ! Arrête ! On va le porter chez un vétérinaire qui s’occupera de lui.
- Tu l’as fait exprès !
- Bien sûr ! Je n’ai que ça à faire. Je ne l’ai pas vu courir vers la voiture. J’étais trop énervé. Cet idiot s’est jeté sur nous au moment où on prenait de la vitesse. Il est assommé c’est tout. Peut-être une patte de cassée ou quelque chose comme ça, mais ça va aller. Il n’est pas mort.
- On va chez un vétérinaire tout de suite ?
- Oui, on va en trouver un plus loin. »
La voiture redémarra, le père de Michelle éteignit la radio. Les chœurs avaient laissé place au gémissement de l’animal encore sonné. Un chien brun d’un mètre vingt. La gueule laissant pendre une langue rose vif, le poil collé par le sang. Sur les genoux de sa mère, il haletait. Michelle pleurait sans pouvoir être consolée par ses parents apparemment plus irrités par ses larmes que prêts à les sécher. La voiture ensanglantée continua sa route dans un silence écrasant. Le bruit du moteur comme seule mélodie apaisante et les gémissements du chien comme unique dialogue.
Là, dans son appartement renfermant un corps sans vie et un tas de souvenirs épars, Michelle laissait les dernières notes de Pärt s’écouler dans ses veines. Elle entendait le chant plaintif d’un chien agonisant sur les genoux de sa mère. Elle sentait le goût salé de ses larmes. Elle éprouvait le même sentiment que ce jour d’été assise sur la banquette d’une voiture au cœur des années 80.
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