5
min
Image de Johnny osso

Johnny osso

211 lectures

8

Qualifié

1. Elle n'est pas parfaite, il n'est plus très jeune, ils font l'amour dans une pénombre sophistiquée, un faux jour. Depuis son retour d'Afrique, à la mort de Vanessa, il a pris l'habitude de voir Manuela une fois par semaine. C'est une rencontre sans fantaisie, deux solitudes qui se rejoignent le temps d'un déjeuner et d'une étreinte. Juste ce qu'il faut pour ne pas perdre tout contact avec le sexe, l'humanité et sa chaleur animale.
Aujourd'hui Manuela lui a dit avoir rencontré un homme à l'avenir moins incertain. Elle a ajouté avec un sourire hésitant sur ses dents en désordre: « je vais lui accorder l'exclusivité... Pour le moment ». Le « pour le moment » l'a profondément agacé. Il a horreur qu'on le ménage ou pire qu'on le considère comme un animal docile. Il est resté silencieux, elle lui a caressé la joue et s'en est allée.
Maintenant, immobile sur le trottoir devant l'hôtel, le regard vide de l'homme que rien n'atteint, il pense à sa femme, celle qu'il a perdue à jamais. Et quand il se sent trop seul, il lui parle. D'un pas tranquille et régulier, il traverse la ville et sa mini banlieue aux murs dégoulinant d'ennui et de rengaines flamenco. Il arrive chez lui, il pleut. Il lui a beaucoup parlé en chemin. Il lui a dit que l'amour, c'est l'absence. Puis sans allumer aucune lampe, il s'est enfermé dans ses marécages. Est-ce que tu m'aimes ? La nuit tombe.
Au matin suivant, il part vers le nord. À midi, il contourne Madrid, à seize heures il atteint Burgos. Au soir il entre en France et s'arrête à Biarritz. Vingt-et-une heures, il entre dans un restaurant proche de l'océan.
Tu vois, Vanessa, je suis encore parti.

2. Micha est une jeune fille pas comme les autres. Elle le pense vraiment. Elle a vingt ans et sait qu'elle connaît tout de la vie. Ce qu'elle n'a pas vécu, elle l'a imaginé, anticipé, intégré. L'expérience en toute chose n'est pas nécessaire et celle que l'on a déjà acquise, associée, comme c'est son cas, à un don d'observation hors normes, suffit à comprendre tout le reste. Et puis il y a les livres et les études qui aident à comprendre tant de choses. Elle est par exemple tout à fait capable de parler longuement de l'homme que le patron vient d'installer à la sept et qui lit la carte. Un playboy qui n'est pas d'ici, fatigué par les années et du malheur. Un gars qui ne doit pas être facile à vivre, un égoïste, peut être même un cruel. Belle gueule d'aventurier au profil d'aigle solitaire, bronzé et d'allure sportive. Un gars qui s'entretient physiquement, donc qui ne plie pas sous les coups de chien que la vie lui a réservés. Un caractère. Et riche ! Elle a vu la voiture aux allures de monstre qu'il a garée en face du resto. Une éducation aussi, elle l'a vu aux mouvements de ses mains. Précision et élégance des gestes. Pas d'alliance. Elle se dit qu'elle est vraiment très forte en morphopsychologie. Elle est fière de connaître ce mot. Elle qui vient d'un milieu très modeste, elle tire une satisfaction immodérée du bagage universitaire qu'elle se constitue. Elle a de grandes ambitions, Micha. Plus tard, elle sera psychologue. Satisfaite d'elle-même et pleinement consciente de cette satisfaction, elle se dirige vers le bel inconnu pour prendre sa commande. En passant, elle vérifie dans le miroir qui est accroché à la sortie du bar, que rien n'est venu perturber son allure. Jupette, corsage, coiffure, maquillage léger, tout est passé en revue en une seconde grâce à ce fameux don d'observation qui est le sien. Elle a le sourire. Elle dit bonjour, il ne répond pas et reste concentré sur la carte. Le regard de Micha dérive, étudie les cheveux poivre et sel, drus et coupés courts, la chemise lilas, les bras puissants et bronzés, la montre de luxe au poignet droit. Il a parlé, il a levé les yeux, croisé son regard et son sourire qui se laissent surprendre sur le chemin qu'ils avaient à faire pour revenir au visage de l'homme. Les yeux sont gris, gris clair. Elle ne savait même pas que cela existait. Tout à coup, elle est troublée et s'excuse de devoir lui faire répéter son choix. Elle prend note et s'éloigne. Le trouble ne la quitte pas.
Cet homme doit avoir l'âge qu'aurait son père. Son petit ami Kevin a vingt ans comme elle. L'émotion qu'elle ressent est nouvelle. À l'attirance soudaine se mêle une sorte de fascination doublée d'une d'angoisse étrange qu'elle n'explique pas. Plus les secondes passent, plus elle imagine. Et son imagination fertile sait, car elle est, ne l'oublions pas, une femme d'expérience, entrevoir avec acuité ce que serait l'aventure. Elle sait déjà qu'elle ne vivrait avec personne d'autre ce qu'elle vivrait avec lui. Une certitude se fait jour.
Elle retourne enfin à la sept pour poser la carafe d'eau, y retourne pour poser la corbeille de pain, y retourne encore pour changer le cendrier. Il est fumeur, comme elle. Ça la rapproche de lui encore un peu. Elle veut le connaître, connaître son histoire, caresser son intimité, la fouiller et s'y sentir à l'abri. Elle veut s'y engloutir. Elle déraille. Elle veut son odeur tout autour d'elle, elle veut ses bras sur ses épaules et ses mains sur son visage. Elle veut qu'il l'entraîne. Elle a failli ajouter au bout du monde mais le sens du ridicule l'a stoppée net. Mais elle est déjà ridicule, pense-t-elle.

3. Il a remarqué la jeune fille, il a remarqué le manège. Il a compris. Il a compris parce que les femmes lui ont raconté comment opérait l'attirance qu'il exerce sur elles dans les premières minutes de la rencontre. Il se prend à regretter de n'avoir finalement jamais été que le jouet de leurs fantasmes. Il ne se souvient pas avoir ressenti une émotion qu'elles n'avaient pas anticipée. Il a toujours été choisi, et n'a fait qu'accepter ou refuser.
Elle est jolie, jeune, fine, d'une architecture plutôt explosive. Avec sa coiffure courte et anarchique à la fois, elle lui fait penser à un chat et il se prend soudain à rêver de la voir se lover contre lui, caressante et confiante. Il souffre de solitude, c'est tout. Il doit relativiser. De toutes façons, il est fatigué, il a l'émotion usée, il redoute le parcours. Son désir s'éteint. Pourtant, le regard et le sourire auxquels il a eu droit pendant quelques fractions de seconde, établissaient une vraie connexion, quelque chose d'intime déjà. Il y a chez cette fille une chaleur captivante, animale, une attirance d'un ordre érotique particulier, comme une plénitude annoncée à la fin du chemin. C'est une volupté révélée avant l'heure, un plaisir tout rond et chaud. Il a trop connu le plaisir acéré et strident, celui du torrent ou des rapides, celui qui n'appelle ensuite que le calme reposant de la solitude. Elle, tout est inscrit dans son sourire même si son physique serait pourtant celui de l'autre genre, celui qu'il connaît trop. Assez grande, blonde aux yeux verts, une bouche sensuelle, des lèvres à mordre, une taille fine et des seins à perdre tout désespoir. Et de la joie tout autour, dans la démarche et le mouvement. Une fille qu'il regarderait dans les yeux en jouissant, une fille qui essayerait de le regarder dans les yeux pour jouir. On est trop souvent absent dans le plaisir.
L'invraisemblable s'est produit quand il a quitté le restaurant. Elle a couru derrière lui et l'a rejoint près de la voiture. Ils n'ont pas échangé un mot, se sont regardés quelques secondes et puis elle est montée.

4. Ce qu'elle vient de faire est fou. Ce n'est pas elle, ce doit être une autre. Mais il y a comme une ivresse à tout quitter brusquement, dit aussi cette autre. Elle pense : « je suis heureuse de l'avoir à côté de moi ». Il dit : « je veux caresser tes seins ». Elle, elle déboutonne son chemisier, elle l'extrait de sa jupe. Elle est ouverte à tous ses désirs sans même l'avoir décidé. Il se penche et prend un sein dans le creux de sa main. Embrasse moi. Elle se penche, toute la douceur du monde semble jaillir d'elle et lui, il s'y abîme, il s'y perd, il s'y noie.
Tomber, tomber encore, se laisser faire, se livrer, s'abandonner.

Tu vois, Vanessa, je t'oublie.

PRIX

Image de Eté 2016
8

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Denis Lepine
Denis Lepine · il y a
une bien belle histoire, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
·
Image de Johnny osso
Johnny osso · il y a
Denis, merci ! je suis ravi que vous ayez trouvé cette histoire (un peu rêvée...) à votre goût !
·
Image de Annelie
Annelie · il y a
Je me suis laissée porter et emporter par cette histoire et ne parviens pas vraiment à m'en détacher : je vote !
Si le cœur vous dit, merci de lire (et soutenir) mon poème (court!!!) "humeur noire" avant le 21 Mars.

·
Image de Johnny osso
Johnny osso · il y a
Merci Annelie pour ce commentaire si positif ! Je vais, bien entendu, lire votre poème de ce pas...
·
Image de Annelie
Annelie · il y a
A bientôt ! J'attends votre verdict !
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé, on suit cette histoire très facilement et puis, moi qui connais bien ces coins, on s'y croirait! Il y a pleins de restos avec des serveuses un peu comme ça (enfin moi aucune qui m'ait sauté dessus, ça arrive que dans les romans ces trucs là, pffff!). Mon vote en tous cas!
·
Image de Johnny osso
Johnny osso · il y a
Merci Luc ! Et vive les romans pour que vivent nos fantasmes ...
·
Image de Catizi
Catizi · il y a
J'ai adorée !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo! J'aime cette histoire! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

·