Meurtres sans noms: David

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Plus jamais ça. Les accès de rage, les cris, les gifles, les pleurs, il en avait assez. Sa femme lui avait encore fait une scène de jalousie. Comme toujours, il n'y était pour rien. Son seul tort avait été d'attirer les regards d'une bonne partie de la gente féminine présente à la piscine municipale cet après-midi là. Lui n'avait regardé qu'elle, car il ne savait que trop bien quelles conséquences pourrait avoir un regard qui lui semblerait trop appuyé en direction d'une autre. Mais cela n'avait pas suffi. Il avait donc préféré sortir, afin de ne pas céder à l'envie de répondre à la violence par la violence. Bien qu'il lui semble parfois que la sienne le méritait, jamais il n'oserait frapper une femme. Voilà pourquoi il se retrouvait sur ce chemin. Marcher lui faisait du bien. Même si l'effort qu'il produisait était minime, celui-ci, conjugué à l'air frais et humide, lui aérait le cerveau. On était au mois de juillet, mais on aurait tout aussi bien pu être en septembre. Depuis plus d'une semaine, il pleuvait sans arrêt, et les météorologues ne prévoyaient pas d'amélioration avant au moins trois jours. Mais la météo était pour l'instant le dernier de ses soucis. Il accéléra l'allure de façon inconsciente, comme si ses jambes avaient compris qu'il avait besoin d'une dose plus importante de dopamine pour décompresser. Constatant que cette accélération lui était bénéfique, David donna tout ce qu'il avait. Au bout d'une minute d'effort intense, il stoppa sa course, épuisé. Alors que le jeune sportif était en train de récupérer, accroupi, il crut entendre un bruit sur sa gauche, dans le champ de maïs tout proche. Il tourna la tête dans la direction du bruit, et tendit l'oreille. Il n'entendit rien, et ne perçut aucun mouvement.
- J'ai rêvé. C'est à cause de la fatigue, sans doute, se dit le jeune homme.
Celui-ci se releva, et se remit en marche, à un rythme raisonnable cette fois. Vingt mètres plus loin, il arriva à une intersection. S'il prenait à droite, cela reviendrait à faire demi-tour. Il serait chez lui aussi vite qu'il était arrivé ici. S'il continuait tout droit, en revanche, il s'enfoncerait davantage dans la campagne et s'éloignerait un peu plus de chez lui.
- Vu ce qui m'attend à la maison, je vais prendre mon temps, pensa-t-il.
David laissa donc le chemin de droite, et continua tout droit. Deux minutes plus tard, alors que le trentenaire admirait un papillon posé sur son bras, il entendit un craquement sur sa droite, toujours dans le maïs. Il s'arrêta et, comme la première fois, ne perçut rien. À peine s'était-il remis en route, qu'il entendit un nouveau son venant de derrière lui. Un son mat et long, comme une pierre qu'on heurte avec le pied, et qui roule ensuite sur un mètre ou deux. Le jeune homme venait juste de passer un virage, et ne voyait pas ce qu'il y avait avant. Il s'arrêta, puis, ne voyant personne arriver, revint sur ses pas. Mais il ne vit personne.
- Bizarre, pensa-t-il tout haut. Flippant, songea-t-il sans oser le dire.
La nuit commençait à tomber. Les bêtes sauvages allaient commencer à sortir de leur cachette, et elles y verraient mieux que lui, dans l'obscurité.
- Et si c'était un homme ? songea-t-il.
Il était costaud. La gymnastique, qu'il avait pratiquée pendant dix ans, avait sculpté son corps. La plupart du temps, quand un individu lui cherchait des noises, il n'avait même pas besoin de se battre, tant sa musculature était dissuasive. Et si c'était une bête, il prendrait ses jambes à son cou. Pas totalement rassuré par son raisonnement, David se remit en marche. Et comme pour se prouver son courage, il continua à s'éloigner de son domicile. Après dix minutes sans rien avoir entendu, et alors qu'il s'éloignait de plus en plus, il vit quelque chose. Ou le crut. Deux points lumineux étaient apparus en face de lui, entre deux épis de blé.
- Des lucioles, pensa le trentenaire. Tout en avançant, celui-ci regarda tout autour de lui pour tenter d'apercevoir les insectes. En vain. C'était d'ailleurs étrange : depuis qu'il se promenait au milieu des champs, il n'en avait vu aucun. Pas même une mouche. Il en était là de ses pensées, lorsqu'il aperçut à nouveau des points lumineux entre les épis de blé. Des points rouges.
- Ce n'est pas rouge, une luciole ! Les points disparurent alors subitement, ce qui le laissa perplexe. Le chemin était à présent juste assez large pour le laisser passer. Le jeune homme entendit du bruit sur sa gauche, puis sur sa droite. Il vit alors la cime des épis s'agiter. Mais il n'y avait pas de vent.
- C'est ton imagination, se dit-il. Tu es en train de flipper comme un gosse. Tu es pathétique. Les bruits de la nature et un peu obscurité suffisent à t'effrayer.
David continua donc sur le chemin. Il marcha une demi-heure sans entendre ni voir quoique ce soit de suspect. Il faisait à présent presque nuit. Il distinguait à peine le sol et buttait régulièrement dans des cailloux. Le chemin était maintenant si étroit que les épis de blé lui caressaient les épaules. Ou peut-être était-ce de l'orge, il n'en savait rien. En tout cas, il était rassuré. Si une bête avec été proche de lui l'instant d'avant, elle avait dû passer son chemin, comprenant qu'il n'était pas un lapin, ou quelque autre petit gibier qu'elle aurait pu se mettre sous la dent. Pendant qu'il réfléchissait, le chemin rétrécissait à vue d'œil. Les épis lui chatouillaient à présent les joues. Une minute plus tard, il n'y avait carrément plus de chemin, et le jeune homme peinait à écarter les céréales pour pouvoir avancer. Il allait faire demi-tour, lorsqu'il déboucha sur un espace ouvert, une sorte de clairière. Il avança de quelques mètres, et se retrouva au centre d'un grand cercle, bordé par les céréales. Le trentenaire ne comprenait pas où il était. Pourquoi avoir aménagé ce cercle, au milieu des plantations ? Puis il réalisa qu'il ne savait plus par où il était arrivé. Il était perdu en pleine nuit, au milieu des champs. L'angoisse qui s'empara de lui à cet instant n'était rien à comparer de ce qu'il allait vivre dans les prochaines minutes. Subitement, la clairière s'illumina, comme si des centaines de projecteurs s'allumaient simultanément. De quoi éclairer une petite ville. David fut aveuglé, à tel point qu'il en eu mal aux yeux. Il lui sembla que la lumière traversait ses paupières. Très vite, la douleur monta à son cerveau, insupportable. Il parvint à ouvrir les yeux au bout de ce qui lui parut être une éternité, mais en réalité pas plus de cinq minutes. Il cligna des paupières, en se tenant la tête. Un filtre de sang et de souffrance troublait sa vue. Ce qu'il vit alors le terrorisa. Sa raison aurait dû lui dire que ce qu'il voyait ne pouvait pas être réel. Mais la douleur et la terreur ancestrale de la proie face au prédateur l'empêchèrent de réfléchir. Il se mit alors à courir, et atteint très vite le couvert du champ. Sa progression était ardue. A la difficulté d'évoluer au milieu des épis s'ajoutaient la douleur et sa vision encore trouble. Il trébuchait quasiment à chaque pas, et avait l'impression de faire du surplace. Et soudain, il le sentit. Pas avec l'un de ses cinq sens, non. C'était autre chose. Inexplicable. Ce qu'il avait vu était là, derrière lui, il le savait. Il continua ainsi un long moment, son cœur battant à tout rompre. Et alors que l'idée d'abandonner, de stopper là sa course, et de s'offrir à son poursuivant lui effleurait l'esprit, celui-ci sembla commencer à trouver le temps long. L'heure de la mise à mort était arrivée Il ressentit d'abord une vive douleur à la cuisse gauche, qui le ralentit encore un peu plus. Mais il décida finalement de continuer. Il ne céderait pas si facilement, et vendrait chèrement sa peau. Mais une poignée de secondes plus tard, il ressentit la même douleur dans la cuisse droite, et ne réussit plus à avancer. Il s'effondra, fou de douleur. Il sentait le sang couler le long de ses jambes. Il lui était impossible de se relever. Il se mit alors à ramper, progressant à la seule force de ses bras musclés. Mais à peine avait-il avancé de deux mètres que quelque chose lui déchira le biceps droit. Puis le gauche. Il était immobilisé, privé de l'usage de ses quatre membres. Il se retrouva alors sur le dos, et le vit, juste au-dessus de lui. Il n'était pas croyant, mais adressa tout de même une prière au ciel, qu'il devinait derrière la chose. Celle-ci sembla lui accorder ce dernier moment de spiritualité, puis plongea ce qui ressemblait à une main dans son ventre. David aperçut brièvement ses tripes pendre de celle-ci, avant qu'elle ne s'enfonce dans sa cage thoracique, lui arrachant le cœur. Comme il l'avait souhaité, jamais plus il ne se disputerait avec sa femme.

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Laurent Tixier · il y a
Cette histoire est la première d'une série, dont je ne sais pas si elle sera longue ou non.