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Jury

Physicien avant d'exercer des fonctions de représentation en France et à l'international, mes expériences m'inspirent les cadres et les ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des  [+]

Image de Automne 19

Le sable s’infiltrait dans les moindres recoins de l’habitacle du vieux cabriolet Buick 1940. Un Stetson Cowboy et de larges lunettes protégeaient tant bien que mal le visage clair de Julia. Il lui restait une dizaine de miles à parcourir et la fumée bleue qui s’échappait du capot la faisait douter d’y parvenir. Elle détestait cette plaine écrasée par le soleil et battue par le vent au fond de laquelle son mari Eddy avait installé une casse automobile à l’écart d’Old Creek City, l’un des rares villages à survivre dans cet univers minéral. Ses maisons de bois, fichées sur des caves en béton pour résister aux tornades, s’alignaient le long de l’unique rue, loin du lotissement où se pressaient des habitations récentes séparées par d’élégantes clôtures blanches. Il n’était un secret pour personne que leurs occupants travaillaient pour le polygone d’expérimentations militaires à trente miles de là.
Le vent avait faibli, mais la fumée s’était épaissie. Eddy refusait d’acheter une voiture à sa jeune épouse, sous prétexte qu’il s’en trouvait toujours une capable de rouler parmi celles qu’on lui apportait. Immanquablement, au bout de quelques jours, le sort les rattrapait. Toutes les semaines, il disparaissait, obligeant Julia à passer la journée à réceptionner les épaves. Une corvée, d’autant que les hommes qui broyaient la ferraille n’avaient rien pour inspirer confiance à une jeune femme de vingt-cinq ans qui se savait plutôt attirante. Eddy balayait ses craintes d’un revers : ils n’oseraient jamais toucher à la femme du patron. Sauf que quelques bières pouvaient facilement leur faire oublier ce statut, surtout quand le thermomètre avoisinait les quarante degrés.
Enfin, après une bifurcation, la casse apparut au fond d’un petit défilé. Au milieu des montagnes d’acier, une pince géante menait un ballet destructeur. Un conteneur percé d’une lucarne faisait office de bureau. La Buick lâcha son dernier hoquet. Un homme jeune, grand, légèrement empâté, la peau basanée, les cheveux gras dépassant d’une casquette rouge, se tenait appuyé contre un pick-up flambant neuf, une bière à la main.
— Tu sais que je t’attends depuis une demi-heure ? aboya Eddy d’un ton mauvais.
— Avec une vraie voiture, j’aurais été à l’heure, répondit la jeune femme sur le même ton.
— Une Buick cabriolet ! Tu sais combien d’Américains en rêvent ?
— Quand elles ont quinze ans de moins, je suppose !
— Je n’y peux rien. Les affaires marchent mal.
— Alors où as-tu pris l’argent pour payer ce pick-up ? Tu m’as volé ce qui me reste ?
Julia se baissa, juste à temps pour éviter le coup. La bouteille se fracassa contre la ridelle, entamant la belle peinture rouge.
— Tu vois ce que tu me fais faire ? Je dois partir. Tu ne perds rien pour attendre.
— Je rentre comment ce soir ? demanda Julia en s’interposant devant la portière.
— Tu as la Buick, non ?
— Tu te moques de moi ? Elle ne fera pas cent mètres.
L’argument sembla porter et Eddy se tourna vers un homme en salopette qui sortait du bureau :
— Bob, tu te débrouilles pour trouver une voiture à Madame. Et n’oublie pas de lui demander si la couleur lui convient ! Elle est exigeante !
Le pick-up disparut dans un nuage de poussière, laissant Julia face à Bob qui regardait le sol.
— Ne vous inquiétez pas Madame Julia, dit-il doucement. Je trouverai une solution.
— Je sais que vous ferez pour le mieux. Mais vous ne pouvez pas faire tomber les voitures du ciel, répondit-elle d’un ton amer.
Sans un mot, le petit homme s’éloigna en claudiquant. Julia ouvrit la porte du conteneur, écœurée par avance par ce qu’elle allait y trouver. Un fauteuil récupéré sur un camion faisait face à une grande table jonchée d’outils, de cendriers débordants de mégots et de chewing-gums, de revues automobiles et de vieux numéros de Playboy. Sur une étagère, des classeurs disparates voisinaient avec un code du travail. Julia faillit en rire. Elle actionna l’unique ventilateur qui lui apporta un semblant de bien-être. Deux cahiers aux pages racornies traînaient plus loin. Le premier mentionnait l’entrée d’une Plymouth en début de semaine et le second plusieurs sorties de tôles compactées, ainsi que la vente de pièces d’occasion. La routine.
Julia s’était assoupie, mais sa rage était intacte. Comment avait-elle pu en arriver là, elle, la petite surdouée d’Old Creek City qui avait même fréquenté les bancs de l’université de Reno ? Elle n’aurait jamais dû revenir après le décès de ses parents. Ses tentatives pour sauver la ferme qui les avait usés prématurément avaient été vaines. Elle n’avait sauvé que Tango, le cheval qui avait accompagné sa jeunesse. Puis Eddy était apparu. Le seul garçon du village qui avait réussi. Tous ne voyaient que ses voitures et les tournées de bière qu’il offrait. Elle avait ignoré ceux qui l’avaient mise en garde sur ses penchants pour les drogues, l’alcool, les courses folles sur la route de Vegas. Ils s’étaient mariés. Depuis, sa vie n’était faite que d’absences, de beuveries et de coups.
Les pensées morbides apparues quelques semaines plus tôt resurgirent, plus fortes encore, presque douloureuses. Ce calvaire devait cesser. Mais comment ? Quoi qu’elle fasse, Eddy finirait par la retrouver. Il la tuerait, quitte à passer le reste de sa vie derrière les barreaux. Il ne restait que les pires issues : l’abattre avec un de ses fusils un soir quand il rentrerait ivre d’une virée, où mélanger à ses sandwiches la mort-aux-rats entreposée dans la cave, où saboter les freins de sa voiture. Dans tous les cas, la police saurait très bien trouver la coupable. Pourtant, Old Creek City, le Nevada et l’Amérique toute entière s’en trouveraient mieux. Seul un professionnel pourrait la sortir de là. Mais qui ? Elle n’avait rien à offrir en échange, pas même une part d’héritage. Si Eddy disparaissait, c’est son frère Dan, le même en plus feignant avec deux années de moins, qui reprendrait l’affaire. Elle conclut qu’il valait mieux oublier l’idée et se concentra sur une bande dessinée.
— Madame Julia ?
Elle sursauta en entendant la voix de Bob. La nuit s’était abattue sur la casse, chichement éclairée par quelques projecteurs jaunâtres.
— Vous allez pouvoir partir.
— Et comment ? répondit-elle d’un ton las.
— Un client propose de vous ramener au village.
— Vous le connaissez ? demanda Julia, méfiante.
— Non, c’est la première fois qu’il vient ici.
Elle n’avait guère le choix. Un homme attendait à proximité d’une berline Chevrolet noire récente. Très grand, la quarantaine, des cheveux bruns coupés courts, la mâchoire solide. Une cravate sombre barrait la chemise blanche dont il avait relevé les manches.
— Vous devez aller à Old Creek City ? demanda-t-il d’emblée.
— Oui. Rien n’est en état de rouler ici, répondit Julia avec un sourire navré.
— Je vous emmène, si vous voulez.
Elle s’installa sur les sièges en cuir. La climatisation la fit frissonner.
— Ainsi, vous êtes la patronne de cet endroit. Inattendu !
— C’est mon mari le patron. Je le remplace parfois.
— Je comprends.
— Et vous, comment vous êtes-vous retrouvé dans ce coin perdu ?
— J’ai vu la pancarte sur la route. J’ai tenté ma chance.
— Votre chance ?
— Mon père collectionne les Cord des années 30. Il en reste peu. Je me suis dit que je trouverai peut-être des pièces d’occasion pour lui.
— Et à part chiner dans les casses, vous faites quoi ?
— Vous pouvez m’appeler Ray. Je vends des encyclopédies, dit l’homme sans quitter la route des yeux.
Julia retint un éclat de rire :
— Des encyclopédies à Old Creek City ? Inutile d’essayer ! Un habitant sur deux ne sait pas lire !
— Voilà une vision bien négative de vos voisins ! s’exclama l’homme d’un ton de reproche.
— Vous comprendrez vite, répliqua Julia, en haussant les épaules.
Après un silence, l’homme reprit la parole :
— Je vous dépose où ?
— J’habite un ranch à l’extérieur du village. C’est un détour.
— Ce n’est pas un problème. Je peux vous offrir un verre ?
Julia ne doutait pas qu’une bonne âme irait l’apprendre à Eddy dès le lendemain, mais elle s’en moquait.
— D’accord, dit-elle. Allons au Red Sands sur la place. C’est le seul endroit fréquentable du coin.
— Je sais, répondit Ray. C’est là que je loge.
Un éclair d’inquiétude passa dans l’esprit de Julia, mais elle ne décela rien d’ambigu dans l’attitude de l’homme. À l’intérieur de l’établissement régnait une température agréable. Un énorme poste de télévision transmettait un match de base-ball en noir et blanc.
— Vous ne semblez pas apprécier beaucoup la région, remarqua Ray d’un air amusé.
— Je la déteste. Il n’y a que du sable, du vent et du soleil. Les habitants n’ont pas évolué depuis deux siècles. Et on ne voit jamais ceux qui travaillent au centre d’expérimentations.
— Mais une aubaine pour les affaires comme celles de votre mari ?
— Je n’en sais rien. Il gère seul sa vie, ajouta Julia.
Soudain, de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Elle regrettait déjà cette confidence. Le regard de Ray se concentra sur son verre. Enfin, les larmes se tarirent.
— Je suis désolée, dit-elle, je ne voulais pas vous imposer cela. Pouvez-vous me ramener chez moi maintenant ?
Au moment où les phares découvrirent le ranch obscur, Ray dit :
— En effet, il y a plus gai. Si vous vous ennuyez, venez me voir au Red Sands. J’y suis pour deux semaines. Je pourrais peut-être vous aider. Un vendeur d’encyclopédies a parfois des pouvoirs que vous n’imaginez pas.
— Certainement pas ceux dont j’ai besoin, répondit-elle avec un sourire amer.
La nuit qui suivit fut encore plus tourmentée que les précédentes. Julia s’en voulait d’avoir dévoilé son désarroi devant un inconnu. Pourtant son visage lui trottait dans la tête et son écoute avait quelque chose de rassurant. Peut-être une manière d’essayer de la séduire ? Eddy était rentré à quatre heures, ivre et tenant des propos incohérents. Ils n’avaient pas échangé dix mots quand il quitta le ranch.
Abrutie par les feuilletons télévisés du matin, Julia décida de s’occuper de Tango. Après l’avoir fait travailler au licol dans la carrière, elle le bouchonna avec tendresse. À l’heure de la sieste, alors qu’elle parcourait un magazine féminin vautrée sur un transat, la Chevrolet de Ray se gara face à la terrasse dans un nuage de poussière. L’homme en descendit souplement, vêtu d’un costume marron et d’une chemise blanche.
— Bonjour, fit-il avec un sourire avenant. Je vous dérange ?
— Je lisais, répondit-elle avec réserve.
— Je voudrais discuter avec vous.
— C’est votre manière de vendre vos encyclopédies ?
Ray éclata d’un grand rire.
— Non, je voulais simplement vous parler de notre conversation, l’autre soir.
— Je préférerais éviter, répondit Julia, qui avait encore en souvenir l’explosion de larmes qu’elle n’avait pas su contenir. Et je ne suis pas certaine que mon mari serait très heureux de vous trouver ici.
— Ne craignez rien, il ne viendra pas.
— Comment le savez-vous ?
Ray éluda la réponse :
— En fait, je venais m’excuser.
— Vous excuser ? C’est à moi de vous remercier. Sans vous, je ne sais pas comment je serais rentrée ici.
— Je vous ai mise mal à l’aise. J’aurais dû deviner que ces sujets vous font mal.
— Vous ne pouviez pas savoir.
— J’ai réellement envie de vous aider. Ma proposition n’était pas de simple politesse.
— Je ne vois pas comment. Vous n’avez aucune idée de mes soucis. Vous ne connaissez personne ici et personne ne vous connaît.
— Il y a deux dimensions méconnues dans mon métier : le contact et la confiance. Quand je quitterai cette ville, je connaîtrai ses habitants aussi bien que si j’y avais vécu dix ans.
— Je n’attends plus rien d’Old Creek City, répliqua Julia d’un ton sans appel.
— Il y a un ailleurs.
— Pas pour moi, répondit-elle, dubitative.
— Vous avez raison. Il vaut mieux que votre mari ne me trouve pas ici.
Julia ne dormit pas cette nuit-là. Eddy était passé vers minuit pour atteler une remorque, sans même s’arrêter au salon où elle se morfondait. À quatre heures, alors qu’elle somnolait, il l’avait réveillée pour un assaut brutal et rapide, son haleine encombrée de tabac et d’alcool se répandant sur les draps. Plus que jamais, elle était déterminée à sortir de cette spirale infernale, quels qu’en soient les moyens et les risques. Sans illusion, mais pour se donner l’impression d’agir, elle décida de tester les intentions de Ray. Elle irait lui parler au Red Sands. Sans voiture, elle utiliserait la carriole de ses parents qui n’avait pas servi depuis leurs obsèques.
Après avoir extrait l’attelage du hangar, elle harnacha Tango qui ne sembla pas perturbé par cet exercice inhabituel. À part quelques vieux camions poussiéreux, la place de l’église était presque déserte. La berline de Ray était garée face au Red Sands. À la réception, Julia réalisa qu’elle ne connaissait pas le nom de l’homme. Le demander par son prénom dans cette région puritaine aurait été une provocation :
— Je cherche un de vos clients qui vend des encyclopédies, demanda-t-elle à la gérante largement octogénaire.
Arrivé au bas de l’escalier Ray ne manifesta aucune surprise au vu de la jeune femme.
— Je dois vous parler, lança-t-elle d’emblée.
— Ici ?
— Tout le village sait déjà que je suis venue vous voir.
Dès que les deux grandes tasses de café furent servies, Julia se pencha au-dessus de la table :
— Vous êtes toujours décidé à m’aider ?
Ray acquiesça d’un signe de tête prudent.
— Je suis dans une situation personnelle très difficile.
— Je l’avais compris.
— Je n’ai plus ma place ici. Je dois tout quitter : mon mari, le ranch, ce village.
— Allez à Vegas. On y cherche des serveuses. Je peux vous recommander si vous voulez.
Julia lui lança un regard glacé :
— Non. J’attends autre chose. Et mon mari me retrouverait. Il a des amis partout. L’un de nous deux doit disparaître.
— Disparaître ? Qu’entendez-vous par là ?
Julia ne répondit pas, mais son regard déterminé parlait pour elle.
— J’ai bien compris ? demanda Ray dans un souffle.
— Je ne vois rien d’autre, confirma Julia.
— Qu’avez-vous à offrir ?
— Pas grand-chose. Tout juste quelques centaines de dollars que je pourrais tirer de la vente des bijoux de mes parents.
Ray rit doucement :
— Une goutte d’eau !
Ses traits exprimaient une intense réflexion. Après un long silence, leurs regards se croisèrent :
— Je ne m’attendais pas à cela, mais je n’ai qu’une parole. Mon offre tient toujours.
Un souffle d’espoir emplit Julia. Ray ne l’avait pas rejetée.
Si vous voulez vraiment que je trouve une solution à vos ennuis, vous devrez m’aider.
— Tout ce que vous voudrez, répondit Julia avec enthousiasme.
— En priorité, je dois tout connaître des activités votre mari, qui il voit, quand,…
— Il ne m’en parle jamais, objecta Julia. Je ne sais même pas le matin s’il va rentrer le soir. Vous n’imaginez pas les barrières qu’il a érigées autour de lui.
— À vous de voir. Sans informations, je ne pourrai rien faire, répondit Ray d’un ton sans appel.
Eddy rentra tard ce soir-là. Il empestait la bière. Il avala en vitesse le repas que Julia avait préparé, avant de s’installer sur un vieux rocking-chair sous la véranda de bois, le regard vide. Lasse de ses vaines tentatives de conversation, Julia se dirigeait vers la chambre où les draps en boule ne lui inspiraient que révulsion, quand, dans la semi-obscurité, elle buta contre un obstacle à terre : la grande sacoche à bandoulière qu’Eddy traînait partout. Plongé dans une sorte de torpeur, il était avachi sur le fauteuil, les pieds sur la rambarde de bois. Silencieusement, elle libéra le rabat de cuir. Un portefeuille rebondi voisinait avec deux bouteilles de bière, un revolver, un magazine automobile et un second sur la couverture duquel souriait une rousse très dévêtue. Un cahier attira son attention, étonnamment propre quand on connaissait l’aversion d’Eddy pour l’ordre. Pourtant, c’était bien son écriture hachée qui recouvrait les feuillets. Une sorte d’échéancier était inséré sous le rabat de la couverture. Chaque ligne comportait une succession de chiffres, de symboles et de caractères mystérieux. Ray pourrait-il être intéressé ? Le regard rivé sur la fenêtre de la véranda, Julia recopia les lignes. S’il l’apprenait, Eddy la tuerait pour le principe. Mais il ne réagit pas quand Julia remit le cahier dans la besace.
Quand elle se réveilla, il était dans la cuisine, un bol de café face à lui.
— Je ne rentrerai pas pendant plusieurs jours. Des affaires à régler, annonça-t-il d’une voix monocorde.
— Tu seras à la casse ?
— Je t’ai dit que je ne rentrerai pas. C’est tout, maugréa-t-il.
— Tu veux que j’y aille ?
Eddy sursauta :
— C’est inutile. Aucun mouvement n’est prévu cette semaine.
— Je pourrais mettre un peu d’ordre dans le bureau, insista Julia qui avait compris qu’il ne tenait pas à la voir là-bas.
— Le bureau n’a pas besoin d’être rangé. D’habitude, tu râles quand je te demande d’y aller.
— Je disais cela pour t’aider.
— Je n’ai pas besoin de ton aide. Va faire un tour en ville. Achète-toi une robe. Le magasin en a reçu des nouvelles.
Il but d’un trait son reste de café avant de prendre sa sacoche et de franchir pesamment le seuil. Le vrombissement du V8 déchira l’air avant de s’estomper dans la plaine. Deux heures plus tard, l’attelage était prêt. Tango semblait presque guilleret de quitter le ranch.
Il était midi quand elle arriva en ville. Les boutiques allaient fermer et la berline de Ray n’était pas sur le parking. Après avoir détaché la carriole et fait boire son cheval, Julia commanda un steak qu’elle dégusta sans se presser à la terrasse du Red Sands. Elle traîna ensuite dans le supermarché qui proposait à peu près tout l’indispensable pour subsister sans quitter le village. Les robes y étaient sinistres. Julia jeta son dévolu sur une chasuble verte qu’elle ne porterait jamais.
Ray réapparut en fin de journée. Elle se précipita à sa rencontre et lui tendit le feuillet sur lequel elle avait recopié les inscriptions du cahier.
— D’où vient ce charabia ? demanda-t-il après l’avoir déplié.
Julia lui expliqua. Il reprit sa lecture avec une mine perplexe.
— Je ne vois pas ce que signifient ces lignes, mais votre mari ne les a pas écrites pour rien. J’ai besoin de temps pour les examiner en détail.
— Vous pensez toujours pouvoir m’aider ? demanda Julia, forte de cet intérêt.
— Je ne sais pas, répondit-il, impassible. Inutile de nous faire remarquer plus ici. Je vous téléphonerai. Continuez vos investigations.
Julia passa les trois jours suivants à se morfondre, jusqu’à ce qu’un appel de Ray brise sa torpeur. Il avait une demande précise :
— Le mot « Sylton » revient régulièrement dans vos notes. Savez-vous à quoi il fait référence ?
Julia avait entendu ce nom à l’occasion de leur mariage. Eddy possédait un terrain proche d’un lieu-dit connu sous le nom de « Sylton Mirage ». Le notaire avait même fait remarquer qu’en plein désert, sans route ni viabilité, le bien n’avait aucune valeur.
— Où pourrais-je le trouver ?
— Il faut prendre la route vers le centre de recherches, puis une piste sur la gauche. Le terrain est derrière la barre rocheuse à environ vingt miles.
— Très intéressant, commenta Ray.
— Vous croyez vraiment pouvoir m’aider avec ça ? demanda Julia, interloquée.
— Tous les chemins mènent à Rome, répliqua-t-il.
De nouvelles journées passèrent. L’ivresse de la télévision ne parvenait plus à sortir Julia de son désarroi. Eddy rentrait parfois, ivre ou enfermé dans un mutisme obstiné. L’appel de Ray lui fit l’effet d’un baume :
— Comment allez-vous en ce moment ? demanda-t-il d’emblée.
— Je ne tiendrai pas deux mois.
— Gardez espoir, répondit Ray. Mais vous allez encore devoir m’aider.
— Dites toujours.
— J’ai trouvé dans vos notes des séries de chiffres. Votre mari utilise-t-il des serrures à combinaison ?
— Pas au ranch. Mais au fond de la casse, il y a une casemate fermée où il conserve les pièces pour les voitures de collection. Je n’y suis jamais entrée.
— Vous pourriez y jeter un coup d’œil ?
— Il me faudrait un prétexte.
— Proposez à votre mari de le remplacer.
— Cela va lui sembler louche. Il sait que je déteste cet endroit.
Julia nota pourtant les séries de chiffres. Quand elle fit la suggestion de passer une journée à la casse, Eddy manifesta une indifférence surprenante.
— Si tu veux, répondit-il. Je n’aime pas trop laisser Bob et les autres là-bas. Je suis sûr qu’ils traficotent dans mon dos. Bob te trouvera une voiture.
La journée passée dans le conteneur métallique chauffé par un soleil implacable avait été un enfer. Julia avait quitté le ranch dans une Ford hors d’âge que Bob avait apportée la veille et qu’elle utiliserait pour son retour. Une nuit froide s’était abattue sur les montagnes d’acier et les tôles se rétractaient avec d’inquiétants grincements. Les bestioles qui y nichaient ajoutaient leurs concerts de plaintes. La lampe torche découvrit la casemate. Deux cadenas à combinaison bloquaient la porte métallique. De ses mains tremblantes, Julia composa les séries de chiffres qu’elle avait apprises par cœur. Enfin, deux claquements secs lui apprirent que les cadenas étaient ouverts. Un couinement qui lui parut audible au fond du désert accompagna le pivotement du lourd battant. Le local était immense. Une multitude de pièces métalliques luisaient aussi loin que portait le faisceau. Un ordre parfait régnait. Des barres d’acier, des lingots aux reflets cuivrés, des pièces de fonderie, des rouleaux de câbles, des appareils à l’usage mystérieux étaient rangés sur de solides étagères. Julia était déroutée. Ce n’était pas cela qui l’aiderait à quitter son enfer. Après un dernier coup d’œil, elle referma doucement la porte, brouilla les combinaisons et courut vers la vieille Ford.
Elle venait tout juste de rejoindre le ranch que le téléphone retentit. C’était Ray :
— Vous êtes fou, commença-t-elle. Mon mari pourrait être là.
— Rassurez-vous, répondit Ray d’un ton calme. Il ne reviendra pas avant longtemps.
— Comment le savez-vous ?
— Vos notes disent beaucoup de choses. Qu’avez-vous vu à la casse ?
— Comment savez-vous que j’y étais ?
La voix prit une inflexion amusée :
— Votre mari avait à faire ailleurs. Je ne vous ai pas vue en ville. La déduction était facile.
— Admettons, concéda Julia. Vous allez être déçu. Il n’y a que de la ferraille.
— Des pièces de voiture ?
— Surtout des barres de métal qui semblent neuves. Certaines portent des étiquettes. Il y a aussi des appareils électroniques.
À l’autre bout du fil, Julia sentit monter une excitation inhabituelle :
— Ne parlez à personne de ce que vous avez vu. Et surtout pas à votre mari.
Julia passa la soirée devant la télévision, sans toucher au plat de haricots au lard qu’elle s’était préparé. Eddy n’était pas dans le lit quand elle se réveilla le matin. Il n’était pas non plus endormi ou ivre sur la terrasse comme souvent. Elle sentait le gouffre se rapprocher, incapable d’imaginer quelle forme il prendrait et quand il l’engloutirait. Sa confiance en Ray s’émoussait. Elle ne voyait pas où il voulait en venir avec ses exigences.
L’issue était pourtant proche. Tout bascula la nuit suivante. Vers minuit, le rugissement du moteur du pick-up monta de la plaine, plus rageur que jamais. À peine immobilisé, Eddy se précipita vers elle :
— Qu’as-tu fais hier à la casse ? hurla-t-il en l’empoignant par le bras.
— Arrête, tu me fais mal, se défendit-elle en tentant de desserrer l’étreinte.
— C’est rien à côté de ce qui t’attend. Que faisais-tu dans la remise ?
Julia se tut. Nier n’aurait fait que précipiter le châtiment.
— Tu n’as pas remis les bons codes, petite idiote !
La gifle la projeta contre le buffet de cuisine avec une telle force que la prise se relâcha. Julia en profita pour se dégager et s’élancer dans le couloir. Avant que son mari, ralenti par son poids, la rejoigne, elle franchit la porte de la salle et fit jouer la serrure. Les poings d’Eddy s’acharnaient sur le vantail dans un bruit d’enfer et il fallut quelques secondes à Julia pour réaliser que le téléphone sonnait. Elle décrocha. C’était Ray, dont la voix avait perdu son calme habituel :
— Julia, il faut que vous quittiez immédiatement le ranch.
— Eddy vient de rentrer, répondit-elle en hurlant pour couvrir les craquements de l’huisserie. Il sait que je suis allée dans la remise. Il va me tuer.
— Vous êtes en danger. Essayez de vous enfuir vers le village. Faites vite.
Les gonds commençaient à faiblir et la serrure était à moitié arrachée. Julia sauta par la fenêtre et plongea dans l’obscurité. La vieille Ford démarra après quelques hoquets qui lui semblèrent une éternité. La nuit était claire et elle parvint à s’engager dans le chemin sans allumer les phares, mais très vite les puissants projecteurs du pick-up apparurent dans le rétroviseur. Julia ne saurait jamais comment elle avait pu maîtriser la lourde voiture qui était partie en tête à queue à l’embranchement avec la route. Les lueurs du village apparurent au loin.
Un premier choc venant de l’arrière la projeta en avant, faisant zigzaguer la Ford, mais elle réussit à nouveau à la redresser. Le second lui fut fatal. Sa dernière vision avant de partir en tonneaux fut une file de phares qui se dirigeaient vers le désert.
Quand la conscience lui revint, elle était allongée sur un lit dans une grande chambre anonyme. Plusieurs hommes en costume discutaient dans un coin. Une main se posa sur son front. Elle reconnut Ray.
— Ne bougez pas. Vous avez reçu un choc, mais ce n’est pas grave.
— Eddy. Il a voulu me tuer.
— Je sais, c’est fini.
— Qui sont ces hommes ?
— Ils appartiennent à la police fédérale. Votre mari a été arrêté pour trafic de marchandises sensibles.
— Je ne comprends pas.
— Des complices volaient des matériaux à usage militaire au centre de recherches et les déposaient dans une grotte à Sylton Mirage. Votre mari les transférait à la casse d’où ils repartaient au milieu des épaves compactées. C’est une atteinte à la sécurité nationale. Il pourrait passer de longues années en prison.
— J’en suis débarrassée alors ? demanda Julia, saisie d’un espoir fou.
— C’est plus compliqué que cela. Il nie et la casemate a été vidée. Nous avons relevé des traces de matières radioactives qui pourraient provenir du centre de recherches, mais ce sera insuffisant devant la Cour spéciale. Il faudra que vous décriviez ce que vous y avez vu.
Julia éclata en sanglots :
— Je ne peux pas. Quand Eddy apprendra que je l’ai trahi, il n’aura de cesse de me tuer. Si un complice ne le fait pas avant, il le fera lui-même en sortant de prison. Je ne pourrai pas vivre avec cette crainte permanente.
Ray s’approcha doucement du lit :
— Nous savons tout cela. C’est pourquoi nous avons une proposition à vous faire.
— Laquelle ? demanda Julia, dubitative.
— Il existe un programme de protection des témoins. Nous vous emmenons loin d’ici, nous vous fournissons une nouvelle identité, vous changez de tête, vous recevrez de l’argent. Vous pourrez travailler ou reprendre des études.
— Si je refuse ?
— Il y a de fortes chances qu’il soit libéré.
— Vous savez ce que cela signifierait pour moi ?
— C’est la loi, répondit Ray, avec fatalisme. Seul votre témoignage sous serment peut l’éviter.
Les évènements des dernières semaines s’ajustaient dans l’esprit de Julia.
— Alors, votre visite à la casse était préméditée ? Votre père n’a jamais eu besoin de pièces d’occasion. Vous avez profité de ma situation ? C’est ignoble !
— Je vous trouve bien ingrate. Vous étiez prête à tout pour vous débarrasser de votre mari. Je me suis engagé à vous aider. C’est ce que j’ai fait, non ? Je vous offre une occasion unique de commencer une nouvelle vie, en servant votre pays. J’appelle cela un cadeau, répondit durement Ray.
Julia baissa les yeux. Un des hommes prit la parole :
— Vous devez décider maintenant. Si vous acceptez, nous vous emmenons dès ce soir dans un lieu secret. Vous devrez couper tout lien avec votre vie antérieure.
— Et Tango ?
— Quelqu’un s’en occupera.
Il était à peine six heures. Des lueurs s’infiltraient entre les rideaux. Lisbeth sortit de son lit et poussa une exclamation. La neige recouvrait la ville. Elle n’en avait jamais vu. Aujourd’hui était un grand jour, celui de son premier cours d’économie à l’université de Rochester. Avant de quitter le minuscule appartement au quinzième étage d’une tour, son regard s’arrêta sur le grand miroir de l’entrée. Des cheveux bruns et frisés s’échappaient d’un bonnet mauve et une écharpe assortie recouvrait le col de fourrure d’un long manteau. Elle ne reconnut pas l’éclat de ses yeux. Julia n’avait revu Eddy que deux fois, lorsqu’elle avait témoigné, de si loin que leurs regards ne s’étaient même pas croisés. Une lettre l’avait informée que sa demande de divorce avait été acceptée. Elle l’avait détruite, comme le voulait la procédure. Julia et son passé avaient disparu, comme elle l’avait rêvé sous le soleil du Nevada. La neige le remplacerait-elle un jour ?

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Oka N'guessan · il y a
Très beau style , bravo , Belle plume, +2 voix je vous invite aussi a le voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Nelson Monge · il y a
Tous mes remerciements, Oka.
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MURIEL CONTE · il y a
bon suspense. Haletant. Bien écrit
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup. Vos commentaires sonnent pour moi comme un encouragement !
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Domi Roca · il y a
Captivant mystérieux... Une belle plume

Bonne année master Monge

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Nelson Monge · il y a
Votre bienveillante appréciation est un plaisir pour moi. Je vous souhaite beaucoup de belles lectures cette année...
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artviviane · il y a
lu d'un seul coup. passionnant.
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup pour cet élogieux commentaire.
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Sylvie Sperandio · il y a
Un bon suspense... bien alimenté. Des descriptions parfaites. Des personnages bien campés. Un drame avec une fin heureuse, j'aime bien :-) Je vous donne le maximum d'étoiles que j'ai le pouvoir de donner. ****
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Nelson Monge · il y a
Merci encore pour votre soutien.
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Wiame Diouane · il y a
Très bon style, texte bien exprimé, si raffiné. Bravo
Je vous invite à découvrir le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Marion Germain · il y a
Une belle épopée sous un soleil brûlant, alimenté par une fin inattendue, et plutôt bien trouvé ; on évite de finir dans les clichés de meurtres violents, bravo pour cette nouvelle ! :)
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Nelson Monge · il y a
Tous mes remerciements Marion pour votre lecture attentive et ces commentaires élogieux.
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Diego JORQUERA · il y a
Efficace ! Tout l'art consiste à travailler une intrigue et un dénouement déjà vus de façon à nous tenir en haleine, comme s'il allait se passer tout autre chose que ce à quoi on s'attend. Bravo !
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Nelson Monge · il y a
Merci pour vos appréciations bienveillantes.
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Nelson Monge · il y a
Merci Mitch pour votre soutien et vos mots si agréables à lire.

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