Métamorphose

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Des doux monts de l'Ourgal au large fleuve Nappur, du terrible désert de Tarara aux verdoyantes et fécondes vallées de Micène, ce soir je ne veux plus être roi. Et quand le pan de ma tente retombe lourdement derrière mon dos, je me sens si faible, si las que je m'écroule sur la litière couverte de riches fourrures. Ce soir, je ne veux plus de ces femmes aux beaux corps serviles mais aux yeux remplis de peur, d'ambition ou de haine, ce soir c'est Aliocha que je désire près de moi. Aliocha ! Ma couronne me pèse si lourd ce soir. Regarde Aliocha ! Et d'un geste brusque je la retire et la jette loin de moi. La flamme des bougies fait jaillir l'or et scintiller les pierres, alors je la recouvre de ma cape pour en éteindre le feu. Aliocha, ce soir j'ai de nouveau vingt ans et je galope à travers la steppe avec toi. Ce soir c'est l'amour que je choisis et l'ambition que je dédaigne. Ce soir, je n'ai pas guerroyé, je n'ai pas tué, je n'ai pas trahi, je n'ai pas détruit. Ce soir des milliers d'innocents sont encore en vie, mes mains ne sont pas couvertes du sang des hommes, des vieillards, des femmes et des enfants.
Un sanglot m'étouffe. Autour de moi, tout autour, derrière les pans de ma tente, monte la rumeur de grands préparatifs où les cris, les ordres, les rires et les chants se mêlent ; je reconnais les voix égrillardes de soldats enivrés pour qui la fête a déjà commencé. Et quelle fête ! Demain c'est mon jubilé qui sera célébré !
Mes beaux cheveux noirs longs et bouclés, ma fierté se sont mêlés de larges bandeaux gris. Aliocha me reconnaîtrais-tu ? Je ferme les yeux et traverse la neige de ton grand front pur, escalade ton nez droit et fier, m'abreuve à l'eau claire de tes yeux, puis me laisse glisser le long de tes hautes pommettes rougies par le galop. Sur tes lèvres douces et gonflées je me repose longtemps. L'écho d'une bagarre me fait sursauter. Je ne suis plus qu'un vieil homme vautré sur ses fourrures, repu de pouvoir, d'or et de sang et de tout cela je ne veux plus.
Si j'avais un Dieu je le prierais, je le supplierais, je l'implorerais :  « Seigneur, j'abandonne tout, je laisse tout mais en échange, permets-moi de revoir Aliocha ». Alors que ces mots de supplique franchissent mes lèvres, mes yeux se posent sur une statuette disposée sur une étagère au milieu d'autres objets précieux. C'est une simple statuette de terre mais je l'avais trouvé belle et après avoir fait assassiner les prêtres pour leur stupides croyances j'avais laissé mes soldats piller et incendier le temple, gardant pour moi cet unique objet sans valeur.
Comme elle est frêle ma déesse d'argile qu'une pression de ma main pourrait briser !
Mes paupières se ferment comme mes lèvres tremblent les mots de leur première prière. L'air est lourd d'un étrange silence : j'imagine le camp jonché des corps des soldats, tombés ça et là, ivres.
Un bêlement tout proche me fait sortir de ma torpeur, j'ai dû m'endormir et le jour s'est levé. Je voudrais replonger dans le sommeil mais ma couche me semble maintenant bien inconfortable et l'air empuanti m'incommode : je réalise que je suis couché dans une étable au milieu d'un troupeau de moutons ! C'est alors que traversant la poussière dorée du matin je la vois s'avancer vers moi : son corps souple est à peine alourdi par les ans et ses longs cheveux noirs sont striés de blanc mais ses pommettes sont toujours dressées comme deux fières collines et ses yeux si bleus sont si profonds que je vais enfin étancher ma soif. Aliocha ! Aliocha ma bergère ! Je bêle mon amour pour elle. Elle s'approche et me serre dans ses longs bras si doux puis fait glisser entre ses doigts mes boucles de laine noires mêlées de larges bandeaux gris.
« C'est celui-là que j'ai choisi » dit-elle en déposant un long baiser sur mon museau.
Deux soldats qui marchaient derrière elle m'empoignent par les cornes et m'entraînent. Je me tourne vers Aliocha qui me sourit avec tendresse.
Aujourd'hui est un grand jour, on célèbre le jubilé du roi, un bélier sera sacrifié en son honneur et c'est moi qu'Aliocha a choisi.

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