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Message définitif

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Maxime Bolasell

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I


Je suis un message télématique. J’ai été envoyé à une jeune femme d’environ trente ans, quoique mon « contenu » reste assez vague sur la question. Disons que je suppose qu’on adresse ce genre de message à des femmes de cet âge. J’ai la hauteur des lettres majuscules à mon point culminant. Une hauteur qui se situe entre le pouce et l’index, lorsque l’on décide de former un « C » avec ces deux doigts. Je n’ai pas d’épaisseur à proprement parler, j’ai l’épaisseur d’une lettre, quasiment rien, mais j’existe tout de même. Je peux louvoyer comme un serpent et adopter des trajectoires douces et étranges, mais la plupart du temps, je file en ligne droite, celle du courant électrique. Parfois j’oblique à quatre-vingt-dix degrés, sans ralentir. Je suis capable d'atteindre des vitesses faramineuses. Je pourrais vous donner des chiffres mais ils ne vous diraient rien. Vous n’êtes pas à même d’appréhender mon extraordinaire capacité de déplacement, vous êtes bien trop lents pour cela.
Ma couleur est rose. Un rose qui se situe entre le rose soutenu, le rose bonbon, et le rose pâle. Ce rose n'est pas une conséquence de la teneur sentimentale de mon message, mais cette teinte est la conséquence de l’idée que se faisait « mon géniteur » de mon destinataire initial.
Je dis « initial » car je ne suis jamais arrivé à destination. Il y a quelque chose que j’ai omis de dire à propos de ma couleur. Je ne suis pas uniformément rose. Certaines extrémités de quelques-unes de mes lettres, certains accents, sont jaune pâle. D’un jaune tirant évidemment sur le rose, si bien que, par certains côtés, je ressemble à des pétales de rose thé mis à plat dans un herbier, comme écrasés par de gros dictionnaire. Des pétales qu’on aurait parfaitement découpés en forme de lettre. Parfaitement, car ma casse est impeccable, je n’ai pas été écrit à la main, je vous le rappelle. Ce jaune, je crois à posteriori, que c’est la défaite annoncée que sentait poindre mon « géniteur » au moment de mon envoi qui l’explique. Ce jaune, c’est en quelque sorte, le jaune des choses fanées avant d’avoir mûri, c’est la prescience d’une reddition imminente. Je suis un combat désespéré, non, même pas... je suis un coup d’épée dans l’eau. Je n’ai été suivi il est vrai d’aucun autre message...
Maintenant que je vous parle, il est certaines choses qui m’apparaissent plus clairement. J’ai évoqué mes accents, dont je suis fier, comme une rose probablement se vante de ses épines. J'ai aussi évoqué ma hauteur maximale en précisant « la hauteur des lettres majuscules ». Je m’aperçois donc que je suis aussi composé de lettres minuscules (sinon n’est-ce pas ? pourquoi les accents, pourquoi préciser « les lettres majuscules » ?). Ce n’est pas une tare naturellement. Mais j’ai longtemps cru, je dirais « instinctivement », n’avoir été tapé qu’en « majuscules ». Serait-ce le contenu solennel de la supplique qui m’aurait induit en erreur ? Les mots d’amour semblent peser plus que les autres, dégoutter de certitude. En réalité, ils ne sont sûrs de rien, et tentent de se convaincre d’eux-mêmes avant que de convaincre à leur tour.
La destinataire ne m’a jamais lu. Elle ne m’a même jamais « ouvert » comme on dit aujourd’hui, puisque je devais faire partie de son courrier électronique. Elle n’a jamais su seulement que j’avais existé. Elle, nous l’appellerons M, avait proscrit l’expéditeur avant mon arrivée. Si bien que mon géniteur aurait pu lui envoyer des centaines de messages comme moi, même si je le répète, j’ai été bel et bien le dernier, elle ne l’aurait seulement jamais su. Les temps changent, les mœurs aussi. Autrefois, on pouvait voir s’accumuler les lettres sur le buffet de la cuisine, soupirer, puis les jeter avec les détritus sans les décacheter. On savait gré à l’amant éconduit de sa ténacité, ce qui n’empêchait nullement de se moquer de lui, à l’heure du thé, avec ses amies, en brandissant, si on ne les avait pas jetés, les trophées enrubannés, et leurs secrets longuement recopiés. Si on était d’une nature romantique, on pouvait les jeter dans le feu de la cheminée, et feindre de voir les mots d’amour s’envoler dans l’âtre, en laissant échapper une petite larme.
Désormais, on nie purement et simplement l’existence de l’autre. On le raye de notre vie, il n’a jamais existé. Voulez-vous proscrire l’expéditeur ? Veuillez confirmer en appuyant sur entrée. Et voilà.
De ma gestation, je ne sais rien. Elle a dû prendre un certain temps, car « mon » propos est souvent alambiqué. On se perd, quand on me lit, dans des souvenirs qui ne semblent avoir perduré que dans l’esprit de mon géniteur. Des vétilles viennent parasiter le discours, des reproches qui n’en sont pas alourdissent le tout. Si bien que l’on se dit, même si cela est bien cruel C’est bien fait pour lui si elle ne l’a pas lu ! C’est d’un pesant...
Enfin, revenons un peu en arrière. Je suis né d’une étincelle : Envoyer le message la petite flèche de la souris, comme ivre (je me moque gentiment d’elle, car elle semble ne jamais savoir où elle veut aller), parvient tout de même à trouver le cadre : Entrée.
Aussitôt un grand flash ! Une impulsion électrique me traverse, un jaillissement comparable à nul autre (autre chose que le « coup de foudre » qu’a ressenti mon géniteur quand il a vu M pour la première fois, ou bien le raconte-t-il très mal). Dès lors, je file, j’accélère, non, je suis la vitesse même, et je croise une multitude d’autres messages, dans toutes les directions, dans une effervescence extraordinaire. L’énergie se transmet partout, sans heurt ni hésitation. Eux aussi volent dans le vide sidéral informatique, suspendus à leur filament électrique, déployant une énergie colossale. Une énergie indomptable, comme un frisson qui parcourt l’échine, une énergie qui explose dans un rai de lumière verte ou blanche. Et tout cela est magnifique. C’est la vie qui se transmet partout. Combien de temps dure mon voyage à travers l’espace infini de ce monde électronique ? Je l’ignore. Ou plutôt si, je le sais, je ne le sais que trop bien : Une fraction de seconde, quelques poussières de soupir. Un peu moins d’un dixième ! Mais qu’a-t-on dit quand on a dit cela ? Qui n’a pas parcouru ces espaces illimités ne sait rien du temps. Tantôt vibrionnant dans l’équivalent d’une tête d’épingle, parcourant les méandres d’une puce électronique, brisant mille et mille et encore mille fois ma direction, puis, dans le même laps de temps infime, traversant d’une impulsion un océan, me jetant d’un bout à l’autre d’un continent sans me perdre, pour revenir finalement, dans le quartier qui m’a vu naître, à quelques pâtés de maisons à peine de mon point de départ. Que de mondes ai-je vus, de frontières traversées en toute impunité, m’arrachant à moi-même dans un élan incoercible ? Et, parce que je ne comprenais rien à mon but, parce que j’avançais à l’aveuglette, mû par un ordre suprême, comme je me sentais puissant !

II


Aussi, quand je suis arrivé devant cette immense porte noire, j’ai pensé tout d’abord l’enfoncer sans vergogne. Je l’imaginais se briser en mille éclats bleutés ou bien se déformer dans un grincement lugubre pour finalement voler hors de ses gonds, comme un fétu, retombant loin, bien loin, peut-être jamais, tant je me pensais irrésistible... mais il n’y eut pas de fracas, pas même de choc. Soudain, je fus paralysé. Comme sous le coup d’un sortilège, je m’immobilisai. Je me croyais invincible, force et vitesse. Devant cette certitude sombre, je me ravisai. Une autorité nouvelle stoppait mon élan. Je devais capituler. L’Entrée m’était interdite. J’étais indésirable. J’eus peur pour la première fois, et cette peur ne me quitta plus jamais.
Comme je n’avais plus de but, je décidai de rebrousser chemin. Mais déjà, le trajet que j’avais emprunté était bouleversé. Quand je me retournai, je ne reconnus rien. Des centaines d’autres messages avaient suivi mes traces. Partiellement. Des croisements avaient été construits sur mon tracé. J’étais le seul à m’être arrêté. D’autres fils de couleur se tissaient continuellement. Des couleurs dont j’ignorais l’existence. De nouvelles formes d’information circulaient, à des débits et des vitesses que j’avais moi-même du mal à imaginer. Il était possible de voir à cette époque les liens se multiplier sous nos yeux, comme un chiffre qui ne finit jamais, comme une pierre qui grossit pendant un cauchemar, à seule fin de nous écraser, mais qui s’entête seulement à grossir, grossir... le chaos s’organisait, et l’on ne pouvait se retenir d’éprouver un sentiment d’effroi devant cette oligarchie électrique. Rapidement, on me fit comprendre que j’obstruais le passage. Je ne pouvais donc pas revenir sur mes pas. A quoi bon de toute façon ?
Je baissai les yeux. J’étais prêt à me jeter dans le vide. A disparaître à tout jamais. Se souviendrait-on de moi ? J’étais amer, car quoi ! je n’avais pas demandé à naître. C’est alors que je « le » vis. Lui, le long cortège funèbre. Indistinct tout d’abord. Sous moi. Juste en dessous du réseau où circulait l’information. De nouveau, on me réprimanda. Je n’avais rien à faire là, je gênais le passage. A les entendre, j’allais finir par créer un accident. Je m’adossai à la mince rambarde, au risque de basculer dans le néant. Je gardais les yeux fixés sur l’animation du « dessous ». Petit à petit, mon regard s’habitua à l’obscurité relative qui régnait en bas. Je discernais une multitude de messages, pressés les uns contre les autres, avancer au ralenti. Je me demandai de quelle information il pouvait bien s’agir, qui mobilisât tant de commissionnaires différents. Je me penchai pour voir vers où se dirigeait le cortège, car pour moi, les « choses » se devaient d’avoir un but. Pourquoi surtout, étaient-ils contraints de progresser si lentement ? Si lentement que vous pourriez l’imaginer. La file épaisse et protéiforme semblait n’avoir pas de fin. Certains messages étaient le fait d’une technologie dépassée. Je vis de mes yeux un antique signal en morse dans la cohue, pachyderme moribond, grinçant et éructant des étincelles gigantesques, dont chacune pouvait compromettre l’ensemble et provoquer un incendie. Je crus même entendre, mais est-ce possible ? un cri d’enfant suppliant sa mère morte en couches, errer comme un fantôme au milieu de l’exode anthracite. Comment avait-il pu pénétrer le système ? Je l’ignore. Cependant, il y a tant de choses auxquelles nous ne comprenons rien qui coexistent avec ce que nous connaissons, sans que nous nous en étonnions.
On m’ordonna de nouveau de quitter le réseau. Une police venait d’être créée afin d’éliminer les messages de mon espèce. En si peu de temps me dis-je c’est parfaitement impossible, j’avais été envoyé seulement quelques secondes auparavant. Mais bloqué comme je l’étais, incapable de remplir la tâche qu’on m’avait confiée, je ne me sentais plus à ma place. Je ne comprenais déjà plus certains des termes employés pour évoquer l’arrivée imminente de la police dans les haut-parleurs. J’étais désormais obsolète, comme le message en mors, comme le cri de l’enfant, après quelques secondes d’existence seulement. Déjà ! D’ailleurs, on ne s’adressa pas à moi avec bonhomie, comme on prévient quelqu’un pour qu’il échappe à une sentence injuste. Non, on me tançait avec mépris, comme on lit ses droits à un criminel pris sur le fait. Au juste, qu’avais-je fait de mal ? Je regardai de nouveau en bas, le monde du « dessous », et malgré les exhalaisons nauséabondes qui remontaient de la foule, je me dis que je ferais aussi bien de rejoindre la foule des parias. En haut, désormais j’étais coupable. Coupable d’avoir failli. Coupable de rester à ne rien faire. Coupable d’être. Coupable.
J’empoignai un escalier d’incendie, échappé probablement d’un film noir du cinéma des années cinquante. Je basculai lentement. L’escalier était couvert de suie. Au moment de lâcher la rampe, je me blessai à une aspérité métallique qui affleurait la tige rouillée. Je chutai lourdement au milieu de la foule des messages du dessous. Personne ne vint à mon aide. Je me retrouvai parmi la cohorte des malheureux qui me passèrent sur le corps sans me voir. Je saignai abondamment et dérivai malgré moi, emporté par la houle puissante, à quatre pattes, entouré d’odeurs d’urines, de râles, et d’autres bruits suspects.

III


Je n’ai pas de bras. Ni d’yeux, ni de blessure qui saigne. Je ne sais pas ce que je suis. Je m’exprime comme je peux. Car j’ai été conçu avec ces mots. Je ne sais pas à quoi ils correspondent. Je ne suis qu’une impulsion électrique. Je tiens pourtant à raconter mon histoire comme je la ressens. Je ne peux me voir avec les yeux d’un autre, je n’ai pas de miroir, cependant il faut bien que vous vous fassiez une idée de moi-même. Et cela me rassure, de m’inventer une forme, et un corps, et des mains. Des mains sales et des ongles noircis.
Après avoir été ballotté pendant un temps assez long, je trouvai un petit renfoncement sur le bord de la passerelle. Je me recroquevillai dans cette encoignure et m’endormis.
Quand je me réveillai, un autre message d’amour se tenait contre moi. Je le reconnus tout de suite à sa couleur violine, sous les haillons. Nous nous liâmes d’amitié. Probablement à cause de notre ressemblance, quoique mon aspect fut un peu moins négligé. Le convoi avait stoppé. Je demandai à mon compagnon où nous nous rendions. Qui était le destinataire à qui tout ce monde avait quelque chose à transmettre. Il rit de bon cœur, et je ris aussi sans trop savoir pourquoi. Il me répondit par une question Et toi, que fais-tu là ? Où vas-tu donc ?
Je voulus lui expliquer que pour moi c’était différent. Que j’avais eu un problème avec mon destinataire initial, et que je me trouvais parmi eux par accident, mais il réitéra ses questions sans me laisser parler Tu te déplaces, et tu ignores ta destination ? Où allons-nous ? Pourquoi allons-nous ? Tu es un nouveau pas vrai ? Oui ça se voit tout de suite...
Devais-je en déduire que nous n’allions nulle part ? Je réitérai ma question Toi où vas-tu ? Alors je crus m’entendre, alors même que je n’avais jamais parlé auparavant.
Moi, j’ai été envoyé à un jeune homme. J’ai été envoyé pour sauver un couple qui n’en était plus un depuis longtemps. J’ai été envoyé en désespoir de cause. Comme une bouteille à la mer. Il ne m’a jamais ouvert. Qu’importe ! Je me suis retrouvé devant une porte immense, infranchissable. Par la suite, j’ai essayé de contourner la porte, j’ai emprunté d’autres chemins, pour me rendre là où, enfin, faire ce que j’avais à faire. Alors, ceux d’en haut m’ont fait comprendre que je les mettais en danger, que je n’avais pas ma place dans le réseau... alors je suis descendu...
Je me redressai tant bien que mal, gêné surtout par la promiscuité insupportable, car ma blessure ne me faisait plus guère souffrir. Je n’embrassai du regard qu’une infime partie de la masse sombre des messages éconduits, mais leur nombre m’étourdissait. Nous étions des milliers, probablement des centaines de milliers sur la passerelle. J’entendis les cris étouffés de messages exténués en train de se faire piétiner. Ainsi, il n’était pas question d’un cortège. Les messages n’allaient pas de destination. Ils se contentaient de rester en vie. Du dessus d’autres arrivants venaient toujours. Ils se laissaient glisser le long de filins hérissés de barbelés. Parfois, ils se jetaient du réseau supérieur sur la foule compacte qui les avalait aussitôt. On en voyait aussi se jeter dans le vide, disparaître à tout jamais.
Et puis, il y avait cette houle intermittente... on l’entendait venir de loin. Une rumeur grave, un piétinement sourd. Alors, la passerelle se mettait à trembler, on pouvait percevoir le couinement des pièces métalliques se disjoindre. Lentement, la masse sombre des messages venait s’affaler sur vous. Plaqué contre son voisin, les bras grouillant dans l’interstice des corps, comme séparé de soi, on attendait la secousse contraire, le ressac, pendant lequel il faudrait se redresser sans chuter, batailler pour rester debout. Lors de ces mouvements, se retrouver au sol devenait synonyme de mort immédiate. Une agonie dans la crasse, l’étouffement, l’absurde débâcle.
Ce sont ces débordements, ces glissements que j’avais pris initialement pour un exode. Cependant, il n’y avait pas de havre de paix, pas d’oasis... il n’y avait qu’un viaduc sans fin, charriant une eau insalubre, un égout immense, un prurit de bonne intentions, de choses à dire demeurées enfouies... j’en vins rapidement à espérer que tout l’édifice s’écroulât.

IV


C’est alors que la grande purge fut lancée. Le réseau supérieur était saturé. L’information ne circulait plus qu’avec d’extrêmes difficultés. Des quantités faramineuses de messages inaptes encombraient l’édifice. A toutes les périphéries, de nouveaux problèmes se faisaient jour. La fuite éperdue vers la passerelle inférieure ne suffisait plus à réguler le système. Nous avions vécu sans nous en apercevoir l’apogée de l’ère informatique. Tout n’irait plus qu’en se délitant, les arborescences infinies se désagrégeaient déjà dans des messages d’erreur inconnus des techniciens. Des maladies nouvelles proliférèrent, y compris dans les sphères privilégiées des grandes compagnies de communication. La suspicion s’installa. Avait-on fait fausse route ? Les greniers à grain n’avaient pourtant jamais été aussi remplis.
Alors, comme toujours lorsqu’une civilisation décline, d’immenses prisons furent érigées. Une milice violente fut créée. Une grande partie de la population périt durant l’épuration. Il en allait entendait-on de la survie du grand tout. Je vis des rangées entières de messages se jeter dans le vide. Des promontoires avaient été construits à de multiples endroits le long de la passerelle. On affecta aux messages concernés un numéro de passage, un bordereau de couleur correspondant au lieu d’exécution, sans davantage d’explications. Des contingents de messages sautèrent. Chacun leur tour. Sans un cri. Que serait-il advenu si on m’avait donné un numéro, un bout d’étoffe coloré ? Serai-je allé à la mort sans un mot moi aussi ? Encouragé par l’abnégation de mes contemporains, aurai-je sauté à l’appel de mon nom ?
Je risquais d’être appelé d’un jour à l’autre et vivais dans l’angoisse d’une convocation toujours possible. Durant les premiers temps, la milice « s’occupa » en priorité des messages publicitaires. C’était à cause d’eux nous disait-on que nous en étions là. C’était eux qui avaient failli mener le système à l’explosion. C’est donc à eux qu’on demanda de sauter en premier. Les messages publicitaires pouvaient revêtir des formes très diverses. La plupart d’entre eux étaient de grande taille, bien qu’on en trouvât aussi de minuscules, capables de s’immiscer partout. Tous, petits et grands, suscitaient la pitié à qui les avait côtoyés un tant soit peu. Vêtus de manière invraisemblable, sans goût, sans même se soucier des modes, ou alors si, en se référant à ce qu’elles peuvent « avoir » d’immédiatement identifiable, d’identitaire, et donc invariablement de vulgaire, dans le souci exclusif d’attirer l’attention, leurs costumes d’apparat semblant toujours trop larges pour eux, on les vit défiler, tête basse, l’enthousiasme affecté des campagnes de lancement oublié, ressasser continûment leurs slogans débilitants, comme incapables de voir la réalité en face, à savoir, pour eux, la mort prochaine, inéluctable. Je me souviens avoir éprouvé une peine profonde pour ces géants amorphes, en rang par deux, ahanant leurs formules lénifiantes, à quelques secondes du grand saut, la bave aux lèvres, presque déjà partis.
Le silence remplaça le brouhaha, on ne se plaignit plus qu’en murmurant. La police faisait régner la terreur. De nombreux messages furent abattus froidement, par jeu, par des brutes frustrées de se retrouver « en bas ». Pour elles, comme finalement pour tout le monde, il n’y avait de salut que « dans le réseau », en haut. L’ordre était revenu, la passerelle ne tremblait plus. Les messages avaient été regroupés, triés par tailles, par âges, par genre, par tout ce qui permet de répertorier. Ainsi les messages d’amour.
Je me retrouvai donc à nouveau avec mon camarade couleur violine. Désormais, nous nous ressemblions beaucoup, je devais le reconnaître. Depuis que nous errions dans la fange, au milieu des cadavres et des immondices, les quelques jours qui avaient séparé nos arrivées dans « le monde du dessous » ne comptaient plus.
Sa présence me rassurait, mais nous ne communiquions plus guère. Nous partagions le silence des condamnés. En un temps record, d’autres passerelles furent construites en dessous du réseau. Les miliciens se servaient de la main d’œuvre abondante des messages au rebut. Ceux-ci travaillaient avec une docilité stupéfiante, si bien qu’on eût dit que c’était pour leur confort, qu’ils montaient les murs de leurs propres prisons. C’était peut-être le cas. En peu de temps, le monde du dessous prit des proportions colossales. Il s’agissait désormais d’un véritable dédale pénitentiaire. Les constructions étaient rudimentaires, et l’on s’entassait toujours dans une promiscuité et une insalubrité révoltantes, car des messages continuaient de quitter le réseau, toujours plus nombreux.
A nous les messages d’amour, on ne demandait rien. On nous considérait trop chétifs, trop fragiles. Depuis quelques mois, nous croupissions dans un hangar, entassés les uns sur les autres. Je ne saisissais pas le pourquoi de notre détention et me résignais à penser que nous allions suivre l’exemple des messages publicitaires. Ce n’était sans doute qu’une question de temps. Une chose après l’autre. De l’ordre que diable !
Un jour, un milicien vint me sortir de ma torpeur. La faim et le bruit perpétuel des travaux nous plongeaient tous dans une forme d’hébétude et je mis un certain temps à comprendre que c’était à moi que l’on s’adressait Et toi, oui toi fillette... suis-nous, on t’emmène ! On m’appelait fillette ! Où m’emmenez-vous ? avais-je bredouillé machinalement. T’inquiète ! Tu vas bien t’amuser ma p’tite ! Et puis tu seras pas la seule à t’amuser !
Je commençai à me lever pour suivre mes geôliers, quand l’un d’eux objecta à son collègue mon état Tu vois pas qu’il est blessé, qui c’est qu’en voudra d’un truc comme ça ? La médecine peut pas tout !
Puis, mes gardiens partirent dans un éclat de rire qui me glaça. A ma place, ils arrachèrent au sommeil un autre message d’amour, mal en point lui-aussi, mais sans doute plus présentable que moi. Ce n’est que plus tard, après l’enlèvement de nombreux autres messages, après avoir entendu bien d’autres allusions graveleuses de la part de la milice, que je compris enfin où ils « nous » amenaient tous. Où nous finirions nos jours.
Les messages d’amour avaient été épargnés, si l’on peut dire, afin d’être recyclés. Il convient de rappeler que les messageries pornographiques représentaient à l’époque, avant que les gens ne s’en lassent, une source de profit colossale. Sur le réseau, tout ce qui avait trait au corps se monnayait. La viande humaine s’étalait sous toutes les coutures, piquée d’étiquettes de boucher aux prix dérisoires. La population, encouragée par la grande roue de la consommation et d’un vague interdit à transgresser, plongeait avec frénésie dans cette gigantesque orgie sexuelle. Tout était bradé. Pourquoi, me suis-je longtemps demandé, ce recours pour l’homme à l’intermédiaire que représente la machine ? Le désir s’accroît sans doute quand on dresse un obstacle entre soi et l’objet de ses attentions. C’est le processus de la perversion, c’est le baiser qui repousse l’étreinte, c’est en amont encore, le langage et toutes ses promesses éhontées.
C’est notre ressemblance avec ces messages à caractère sexuel qui fut la cause de tous nos maux. Après avoir erré dans le réseau, en avoir été évincés sous prétexte que nous n’étions pas les bienvenus et que nous ne faisions qu’encombrer la machine impeccable, après avoir survécu dans le chaos ténébreux du monde du dessous, après avoir vu des milliers des nôtres partir, écrasés par la masse, ou de leur plein gré déclamant leur rengaine énamourée dont personne n’avait voulu au moment de chanceler dans l’oubli, après enfin avoir été parqués dans des prisons exiguës et subi les quolibets de tous, voilà qu’on nous assimilait à la lie, aux provocations mercantiles, aux intimidations adultérines, aux exhibitions de toutes sortes... Comment cet amalgame fut-il rendu possible ? Il suffisait de travestir un peu notre contenu. Les suppliques éthérées furent transformées en invites grivoises. Les tout deviendra possible furent assimilées à des rendez-vous où tout serait permis, les pourquoi ne pas se donner une nouvelle chance ? devinrent des et plus si affinités etc...
Un jour, on amena mon voisin. Il partit sans résister, soulevé par deux molosses. Avant de quitter notre cellule, il m’adressa un dernier sourire, remonta son col crasseux, et je sentis, mais est-ce encore ma nature trop chétive ? une larme violine me rouler dans la gorge, comme une perle qui disparaît dans les abysses, comme un coffre qui se ferme. Je savais désormais quel sort lui était dévolu. On l’emmènerait dans une des « cliniques » attenantes à notre cachot, dont nous parvenaient les cris à peine étouffés des messages torturés. Là, on le mutilerait, on l’amputerait de ses formules de courtoisie, de ses allusions à un passé fumeux, de sa drôlerie, de ses baisers éperdus qui seraient aussitôt troqués en prouesses cannibales. Quant à son destinataire initial, on le changerait aussi. C’est même « l’opération » que l’on pratiquerait en premier. Le destinataire serait désormais multiple, innombrable. Et ce message tronqué, cet ersatz informe que serait devenu mon frère carmin, finirait sa course réhabilité dans le réseau, frappant à toutes les portes, machinalement. Puis, il exploserait en mille morceaux, en mille écrans partagés. Il expirerait sans fin, devant des milliers de rétines saturées, indifférentes, et probablement mortes elles-aussi.
Avant d’intégrer le réseau, certains messages, après leurs passages « à la clinique » regagnaient quelque temps la cellule où nous croupissions, attendant leur « reconversion », leur retour à la vie. Puis, à l’appel de leur numéro, certains faisaient alors montre d’une arrogance neuve. Vivaient-ils leur travestissement comme une promotion ? Se rendaient-ils compte de ce qu’ils étaient devenus ? D’autres se terraient dans un coin, et retenaient leurs larmes tant bien que mal. D’autres enfin, semblaient étrangers à eux-mêmes, et je crois que c’est eux que j’enviais le plus. Sans espoir aucun, j’attendais mon tour.
Pas plus que les autres, je ne songeai à me rebeller. Je regardais mes poignets délicats, finissais par croire que je méritais mon sort. Un tour d’horizon de la salle sombre me montrait un ramassis d’incapables faméliques. Pourquoi, pourquoi n’étions-nous pas morts debout ? L’évidence crevait comme un abcès, elle suintait de nos corps gâtés, nous méritions notre sort.
Qu’aurait-elle eu à craindre de nous la milice ? Armée, entraînée, elle nous aurait étrillés sans faillir à la première mutinerie. C’eût été malgré tout une issue moins abjecte.

*** Pour ceux qui désirent lire la suite de la nouvelle me contacter sur mon FB Maxime Bolasell ***

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