Mes hommes esquimaux

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Chaque femme a sa part d’hommes esquimaux dans la vie et pour ma part, j’en ai eu beaucoup. Je n’ai jamais vu qu’eux de toute façon. Eussé-je vécu ailleurs et en une autre époque que c’eût été pareil. Je suis née pour eux.
Oui, je suis faite pour ces hommes glacés et glacials qui n’auraient troqué leur cœur d’inuit pour rien au monde. Et c’est toujours la même histoire : il faut les partager avec la banquise ou bien ils s’en vont la rejoindre, séance tenante, cette sorcière toute de blanc vêtue, un blanc d’une pureté enivrante, au parfum aussi frais et unique que celui du lait d’une jeune maman mais un lait qui ne nourrit pas son homme, un lait qui au contraire, le vide de sa maigre substance et l’absorbe dans une ambiance feutrée jusqu’à l’obliger à fermer les yeux, à jamais.
J’ai à chaque fois essayé de les mettre en garde contre elle, je leur ai expliqué et répété le danger auquel ils s’exposaient tous, mais elle a toujours été la plus forte. Ils m’ont écoutée, bien poliment, ont eu l’air d’entendre ce que je disais, mais très vite se sont détournés. Pour certains après m’avoir allongée. Faisais partie du package qu’ils découvraient ici, en arrivant. Offerte par l’Etat en même temps que le gîte et le couvert. Oui, la République est généreuse. Consommée donc et immédiatement refoulée, renvoyée à mes plates bandes. Ne devient pas femme esquimau qui veut. Si tant est que femme esquimau, il puisse y avoir, ce dont je ne suis pas sûre, d’une part parce que les hommes esquimaux semblent s’enfanter d’eux-mêmes, sans mère pour leur donner la vie, l’envie, sans mère pour les choyer, leur apprendre à être aimables ni aimés. Ni aimants. Non, leur mère, leur sœur, leur maîtresse, c’est cette lueur blanche qui les aimante et les rend fous. D’autre part, parce qu’en dépit de mes dix-sept années passées ici, je ne suis toujours pas devenue une femme esquimau.
Je me demande régulièrement comment cela se passerait si on m’envoyait une femme. Cela n’arrivera sans doute jamais. Causerions-nous davantage ? Serions-nous complices ? Comment réagirait-elle à cette immensité blanche ? Et la banquise me la rendrait-elle après avoir réalisé et mesuré sa différence ? Ou l’avalerait-elle aussi, cette ogresse ? Je ne sais.
Mon pensionnaire actuel est arrivé il y a un mois. De la chair à canon, encore, probablement. Je me dois cependant de l’accueillir et de prendre soin de lui, c’est mon travail, ma vocation. Vais-je réussir à garder cet homme plus de trois mois auprès de moi, pour une fois ? En ses yeux, déjà, je ne vois plus qu’elle. Son visage, puis son corps, par mimétisme, sont devenus presque transparents. Des flocons le recouvrent. Il se transforme, comme les autres, en bonhomme de neige. Le cœur est gelé, mais il l’était bien avant qu’il n’arrive ici, sinon, il n’aurait pas échoué en ce pôle. Oui, il a ce profil que je connais si bien. Encore un scientifique, solitaire, venu voler les secrets du Pôle, aussi perdu que les précédents et dont l’humanité a déjà été bien entamée par des croque-mitaines, en métropole. Ils arrivent en effet toujours usés, les yeux délavés, en bout de course et espèrent un miracle, espèrent retrouver le goût et le sens de la vie. Mais la banquise ne les ressuscite pas et ce blanc omniprésent renforce encore leur passion, monochrome. Monomaniaque. La fièvre blanche achève le travail de sape initié par d’autres vampires.
Il suit donc le même chemin que les précédents, provenant du même no man’s land. J’en appelle à eux, pourtant, ceux je n’ai pu retenir et qui se sont laissés happés par elle. Ils doivent m’aider car moi non plus, je n’ai plus beaucoup de forces.
Je leur parle souvent le soir, lors de mes veillées ou en rêve. Je les convoque et ils m’entendent, mais jamais ne me répondent. Pourtant, à chaque fois que j’ai voulu rejoindre la banquise pour les retrouver eux, un vent violent m’a ramenée en arrière, ces défunts hommes m’ont repoussée, tous ensemble, sortant leurs mains invisibles de son corps à elle. On veut me voir continuer à garder ce site, persévérer dans ma lutte contre elle, pour eux ou pour moi-même, pour ne plus être dans l’échec, pour ne plus être dans la mort. Cet homme est ma dernière chance. J’en ai trop vu se perdre, je ne les compte plus d’ailleurs. Tous à penser que cette étendue infinie allait leur ouvrer un nouveau champ des possibles, que c’est triste.
Bien évidemment, en cette longue nuit, les Anciens ne me répondent pas plus que d’habitude ! Mais sur qui puis-je compter, moi ?! Sur un chaman, un ours pour lui barrer le passage ? C’est qu’on n’en croise pas tous les jours de ces deux êtres ! D’autant plus que la température se réchauffant d’année en année, notre territoire compte de moins en moins d’âmes qui vivent et les ours désertent. Un peu de blanc en mouvement qui s’échappe, me laissant en tête à tête avec tout ce blanc figé. C’est dommage car entre deux scientifiques, il m’est arrivé d’en rencontrer et de passer quelques heures en leur compagnie. Ils ne sont nullement agressifs. A moins qu’ils ne me reconnaissent comme une des leurs, corpulente et sauvageonne que je suis devenue !
Voilà l’homme qui revient. A peine un salut de la tête, il est fatigué, il va dormir. Pourvu qu’il ne s’endorme pas indéfiniment car mon baiser ne saurait le réveiller ! Je n’ai pas le pouvoir d’une princesse moderne, moi. Mais si je n’interviens pas énergiquement, il va se jeter dans la gueule du loup. Avec quels arguments puis-je le convaincre ? Mes charmes sont insuffisants et ma conversation est fluide mais relativement pauvre, puisque je ne dispose d’aucun élément pouvant la faire varier. Que me reste-t-il en ce cas ? Ma propre histoire ? Elle ne l’intéresserait pas. L’espoir alors ? L’espoir de l’aider à réaliser son rêve et à repartir revigoré et surtout vivant, ce qui serait une première... L’espoir de repartir avec lui, aussi, scellés que nous serions l’un à l’autre après cette expérience en dehors du commun que représente cette vie, ici. Et bien sûr, l’espoir de gagner, totalement et durablement contre elle, même si elle laissera des traces, la coquine. Oui, tout ceci est bien tentant, mais utopique à n’en point douter.
Quelquefois, il m’arrive de penser que la seule personne que je pourrais encore ramener à la vie, c’est moi et cela ne pourrait se faire avec le concours d’un homme, ni pour l’un d’entre eux, aussi désorientés soient-ils tous. Il me faudrait donc partir, quitter ces lieux hantés, mais suis-je réadaptable en France ? Rien n’est moins sûr. Là-bas, en effet, je n’ai plus ni famille, ni ami. Tandis qu’ici, j’ai mes hommes, quelques ours encore et une ennemie solide, sans laquelle je me sentirais seule, très seule. Mais, si tout ce blanc diabolique ne m’a pas tuée, moi, un retour en métropole, vers la normalité ne le pourrait-il pas ? Il va falloir que j’y songe tout de même car un de ces jours, il me faudra prendre ma retraite et on me remplacera ici, même si les candidat(e)s ne doivent pas se bousculer au portillon !
Tiens, l’homme se réveille. Il a décidé de faire à manger, lui-même. Aujourd’hui, on échange les rôles. Je n’y aurais jamais pensé. Du phoque, nous allons encore et toujours manger du phoque, mais ce n’est pas moi qui vais le préparer. Je peux sortir si je le souhaite, moi qui n’ai jamais de soirée. Il est mignon, lui, mais sortir où ? Je ne vois nul endroit où aller s’égayer, nul lieu de divertissement! Et je ne suis pas une fan de la banquise, moi.
Je sors néanmoins puisque je crois comprendre qu’il veut être seul. J’ai six peaux superposées sur mon corps mais il ne fait pas aussi froid que je le pensais. Il fait même anormalement bon. La banquise va fondre pour de bon si ça continue. D’ailleurs, je glisse et m’affaisse sur une plaque de glace, plaque qui dérive, dérive à grande vitesse et je ne sais quoi faire, je suis emportée par elle. Je ferme les yeux car je suis saisie d’un grand vertige. Ma mémoire me ramène cinquante ans en arrière, j’étais alors une enfant, insouciante, j’étais en vacances à la mer, avec mes grands-parents et je me laissais bercer sur les vagues. Que j’ai été heureuse, autrefois, vivante. Mais, je vais mourir aujourd’hui ou demain au plus tard, de froid et/ou de faim. Oui, c’est finalement ici que je vais m’éteindre. La banquise a réussi à m’attraper, c’est de bonne guerre. Je n’en conçois pas plus de colère que ça. Il faut croire que c’était mon destin. Et puis, je vais devenir une femme esquimau, une vraie. J’avais tort de penser que c’était impossible. Je m’endors déjà. Je n’ai pas froid. Je n’aurai plus jamais froid.

Mais..., j’étouffe ici ! Serais-je en enfer ?! Non, à l’évidence, non. A ma grande surprise, je suis dans mon igloo. Celui de l’Etat. Mon colocataire me sourit et me reproche de lui avoir fait peur, vraiment peur. Il m’interdit de recommencer. D’ailleurs, cela n’arrivera pas car il a fini sa courte mission, les missions n’excéderont plus une durée de deux mois, décision gouvernementale m’annonce-t-il. Première nouvelle ! Deuxième nouvelle, il me ramène avec lui, pour que l’on me fasse des examens médicaux, indispensables au vu de ce qui m’est arrivé. Et puis, je n’en ai pas eus depuis si longtemps. Et les médecins seront gentils, très gentils avec moi, m’assure-t-il.
Retour à la civilisation donc pour moi. Je vais revoir les hommes, et parmi eux, qui sait, peut-être faire la connaissance d’hommes non esquimaux. Il est sans doute temps. Oui, la vie me tend une perche et je vais la saisir. Contre toute attente, je me sens prête, je suis prête.
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