Mes fleurs sauvages

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Matha. A côté du restau où je n'irai pas. 17.01.85.

Le pays sans motos existe. Je crois l'avoir dit à Aulnay. Inès est peut-être morte – ou vivante. Morte ou vivante, elle est toujours là et moi aussi.
Ce fumier de colonel avait osé me traduire devant le conseil de discipline. Le ministre Debré avait osé m'expulser des écoles militaires. Parce que ma liberté leur était incompatible. La splendeur de mes dix-huit ans aura toujours été associée à l'ondoiement des cheveux de Marie-Carmen... Le seul homme de sa vie, c'était moi. Et pourtant, elle a été kidnappée, violée et humiliée par un autre. Je veux dire qu'elle a été prise au piège des mariages non désirés. Lui aussi a osé Sans vergogne. C'était un mec, un macho, un monsieur tout le monde. Un mec. Mais son fils s'appelle Miguel – Michel. Ainsi, il est bien resté quelque chose d'indestructible de notre contrat d'adolescence.
Inès, Marie-Carmen, deux contrats de vie. La même frontière, l'Espagne. Miguel s'appelle Michel et Inès est le deuxième prénom d'Anoushka. Deux femmes lunaires que mon côté rebelle et clandestin a apprivoisées. Parce que j'avais le charme des jeunesses non soudoyées – des jeunesses particulières. Et que j'avais mille ans de surprises à dérouler de mon sac à dos.
Ce fumier d'huissier – c'est une femme – a osé tenter la saisie de ma moto. Piètre huissier, il n'y est pas parvenu.
Le père de Jocelyne avait un fusil. Il a osé m'en menacer, prétextant que je n'étais pas assez bien pour sa fille. Il n'avait rien compris : on peut très bien être Enfant de troupe et antimilitariste. Le coup n'est jamais parti parce qu'il m'attendait dehors et que moi j'étais dedans, bien au chaud au lit avec elle. J'avais osé.
Le pays sans motos existe. On y va en moto. Et puis après on la laisse au garage de l'oubli. On surveille la batterie et l'huile et les pneus. Tout ça, on le fait avant. Et si du pays sans motos l'on revient alors elle pourra repartir parce qu'on ne l'aura pas sacrifiée au reste. Toutes mes amours, toutes mes passions, tous mes regards ont droit aux mêmes soins. Parce qu'un pays sans Inès – ou Denise – ou Claude – ou Danielle – c'est peut-être un pays avec elle.
Mourir, vivre, avec elle, sans elle, c'est toujours vouloir jouir. Seul un dionysien peut être convaincu de ça.
Et s'ils osent nous interdire de vivre, nous oserons, nous, vivre malgré eux.
Sur le mur de ma chambre j'aurais pu coller cent ou deux cents fleurs sauvages, et mettre dessous un prénom. Et ainsi sortir des oubliettes Ghyslaine, Odette, Patricia, les autres Catherine, Viviane, Marie-Hélène, Maria, Véronique, Catalina, Nedjma, Joëlle et Maryse. De toutes ces fleurs, certains n'auront perçu que la multiplicité et la répétition. Moi, j'y aurai vu un champ de couleurs et l'impression de faire repousser les hectares de coquelicots disparus qui peuplaient mon enfance. Jusqu'à ce que j'oublie mon lit et ma chambre.
De mon sexe je ferai les racines de ce champ, et mon sourire pour leur parler, mon nez pour les respirer encore et encore, ma bouche pour leur souffler les mots de mes livres et mes doigts pour ne jamais les cueillir.
Quand je mettrai le réchaud à côté de mon bureau, elles sentiront la chaleur de mes vents épistolaires. Et elles sauront que c'est là le meilleur endroit pour reposer dans ma mémoire. Elles ne m'en voudront pas parce qu'il n'y a aucune raison de m'en vouloir. Et qu'aucune ne l'a jamais fait. Même pas Chris.
Alors je déplierai un grand carton et, au hasard, j'y jetterai mon savon, ma moto, mes cartes d'identité, mes posters, mes alliances et mes manuscrits. Je me mettrai sur le ventre un drapeau rouge et je ne garderai que mes chaussettes, je me peignerai en arrière et ouvrirai une boîte de sardines à l'huile. Je la mangerai jusqu'au bout et me coucherai sur mon carton. Je poserai ma montre à gousset, là, juste sous ma nuque, avec la photo d'Anoushka. Et j'attendrai que le téléphone sonne. Ce sera peut-être Claude ou Danielle ou Catherine Ribeiro. Ou un camarade. Ou ma mère qui a encore des ennuis.
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