Merde à Vauban (suite)

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Image de Été 2021
J'aime bien manger au cimetière Saint-Eloi de La Rochelle. Il y a une table pique-nique près de l'entrée principale. Ainsi, une fois le seuil franchi, on ne perd pas l'espoir de se restaurer si on apporte son frichti. Certains visiteurs me regardent d'un œil torve, trouvant incongru de manger à un tel endroit. C'était pourtant une tradition antique de manger sur les tombes de ses défunts. Moi, je viens juste pour m'y promener. Chaque stèle est un morceau d'histoire. On y voit le résultat des guerres, des révolutions, des grandes épidémies et des technologies modernes dans les drames intimes pour qui a le goût macabre d'observer les détails inscrits sur les pierres tombales. Par exemple, cette tombe d'adolescente qui s'était suicidée suite aux harcèlements sur les réseaux sociaux de ses « camarades » de classe. Les jeunes de maintenant peuvent tuer gratuitement leurs prochains sans même se salir les mains. Pour un ancien tueur à gages comme moi, longtemps contraint à une vie d'ascète et à de nombreux entraînements aux armes à feu, je trouve ce progrès révoltant ! Je vois régulièrement les parents continuer à déposer des lettres sur la tombe de leur fille à chaque anniversaire, à chaque Noël et faire comme si elle était encore là malgré l'insupportable évidence de son absence. Cette affaire de harcèlement, qui avait fait le titre du journal régional Sud-Ouest, avait été classée sans suite par la justice. Une triste histoire qui avait serré même mon cœur d'assassin. Le summum de l'affliction fut atteint quand les parents déposèrent un faux permis de conduire le jour anniversaire des 18 ans de leur fille. Je renonçai ce jour-là à croire à une quelconque justice immanente. Sinon, n'aurais-je pas dû être puni mille fois plus que ces honnêtes parents ? À une autre époque, dans le cadre de mes activités, je leur aurais bien fait un prix d'ami. Le cimetière Saint-Eloi est le plus grand de La Rochelle. Cela creuse d'en faire le tour, d'où l'avantage de la table pique-nique. Ça creuse aussi pour les fossoyeurs, mais ce n'est pas mon métier. J'étais plutôt pourvoyeur de clients dans l'ancien temps, avant d'être un repenti. Les juges ont été particulièrement indulgents pour moi. Pourtant, les tueurs crapuleux sont les plus détestés par les magistrats. S'il n'y a aucun espoir de l'arrêter de perpétrer ses crimes, celui qui tue pour l'argent n'est-il pas le pire des criminels ? L'assassin casse-croûte prendra toujours la peine maximale. Seule la qualité de mon témoignage, quand j'« affalais » la guerre entre les mafias russe et calabraise, m'avait permis le statut de repenti. J'avais même pu bénéficier d'une chirurgie esthétique, mais à mes frais si la justice récupérait mes avoirs. Les juges ont fait semblant de croire que je leur avais communiqué tous les codes de mes comptes offshores. Je pense qu'ils n'étaient pas dupes, mais la justice est désargentée. Un jeune magistrat m'avait dit que j'avais de quoi me faire des colliers de nouilles autour de mon postérieur vu la « facture de garagiste » de mon casier. Le langage des nouvelles générations d'« allumeurs » n'est plus ce qu'il était. Pauvre France ! Une fois libéré de mes pansements, j'ai obtenu l'autorisation de m'installer incognito à La Rochelle avec ma nouvelle identité et mes vrais-faux papiers. J'avais pu apprécier le climat de la région à la prison de Saint-Martin-de-Ré. Bien m'en avait pris, car la pandémie de COVID y avait été un peu moins forte que dans tout le reste de la France. Et je commençais à être dans les classes d'âge à risque. Je ne tiens pas à la vie de tout le monde, mais beaucoup à la mienne. J'eus l'autorisation de devenir employé dans une entreprise de détective privé tenue par un ancien flic. Histoire d'avoir toujours un œil sur moi, je suppose. On me limitait aux affaires de cocufiage. C'était mal payé, mais une couverture intéressante. Et cela m'obligeait à continuer d'être discret. Mon patron ne faisait pas copain-copain avec moi, mais il avait fini par apprécier la qualité de mon travail de filature, très au-dessus de celle de mes collègues. L'expérience, il n'y a que ça de vrai ! Hélas, les années de pandémie étaient catastrophiques pour le chiffre d'affaires. J'avais beau avoir mis de l'argent d'un côté encore inconnu de la justice, je me demandais si une reconversion n'était pas nécessaire quand mon patron me confia une affaire un matin en arrivant au bureau.
« C'est difficile, mais bien rémunéré », me dit-il.
« Une dame polonaise cherche à retrouver son mari français afin de pouvoir divorcer et se remarier. Elle pense qu'il est probablement dans la région de l'Aunis sous un faux nom. Avec cette épidémie et tout le monde masqué, elle désespère de le retrouver. Voilà le dossier. Bon courage et n'exagère pas sur tes frais. »
Je pris le dossier. J'eus le plus grand mal à rester froid en l'ouvrant et en voyant la photo de ma bobine avant qu'elle passe sous le bistouri. L'avantage que tout le monde soit masqué, c'est que mon patron n'a pas vu mon trouble. À ce moment-là, je compris que les Russes n'oublient jamais de punir une faute. Ils ont encore plus de principes que les Calabrais. Quelque chose me dit que la Polonaise devait plutôt être une tueuse à gages russe. Un de mes anciens camarades de la prison de Saint-Martin-de-Ré avait dû fournir quelques renseignements. On ne refuse jamais rien à une jolie Russe armée ! La migraine ophtalmique, comme d'habitude, revint illico presto dès cette pointe de stress.
« Je vais y réfléchir » fut ma seule réponse à mon chef en quittant la pièce. En y allant un peu à tâtons, je rejoignis mon bureau. Je m'y enfermai pour prendre du Zolmitriptan et attendre que la fortification à la Vauban disparaisse. Mille questions se bousculèrent dans mon crâne. Quelle chance y avait-il que j'enquête sur moi-même ? La « Polonaise » jouait-elle avec moi comme le chat avec la souris ? Ma chirurgie esthétique avait-elle un mauvais rapport qualité-prix ? Je garde pourtant tout le temps un masque sauf chez moi. Il me fallait improviser vite avant de fuir la ville. Une fois ma vision et mes idées redevenues claires, je retournai voir mon patron.
« Mes frais vont être faibles. Je crois savoir où est le mari. Dis à la Polonaise de venir le plus vite possible à La Rochelle malgré l'épidémie. »
Il fut surpris.
« Elle y est déjà. Elle est coincée dans son hôtel depuis le début du dernier confinement. »
J'avais encore moins de temps que je ne pensais pour me retourner.
« Donne-lui rendez-vous cet après-midi au stand de tir de la Porte Royale ».
« À l'Atlantic Tir Club ? Mais il est fermé depuis plus d'un an à cause de ce fichu virus. »
« Je sais. Je vous donne rendez-vous devant la porte à 14 h. Le temps pour moi ce matin de vérifier un détail. »
Mon patron était dubitatif.
« J'aimerais en savoir plus. Comment as-tu fait pour le retrouver si vite ? »
« Disons que le hasard fait bien les choses. J'ai mes indics un peu partout. Ne m'en demande pas plus. Tu auras l'air moins ridicule face à la cliente si je me suis trompé. »
Il se méfiait de moi, mais les affaires n'étaient plus assez bonnes pour laisser échapper celle-ci.
« OK. Je lui téléphone et je te l'amènerai à 14 h Porte Royale. »
J'avais juste le temps de revenir chez moi pour me déguiser. J'ai récupéré tous mes vêtements usés et défraîchis pour m'improviser une tenue de clochard. Je sortis rapidement de chez moi avec quelques effets indispensables dont je bourrai mon coffre de voiture. Pour rendre mon stratagème plausible, je pris le risque de ne pas porter de masque, car, quand on vit dans la rue, la peur sanitaire fait bien rire le SDF. Le trajet fut court de mon quartier jusqu'au parking de l'hôpital public de La Rochelle où je garai mon véhicule. De là, je remontai le parc des remparts jusqu'à la Porte Royale, construite par Vauban, en jouant le parfait soûlaud. Le stand de tir était coincé entre la voie de chemin de fer en contrebas des fortifications et un mur percé de meurtrières. Le long de ce mur, il y avait un banc public squatté à demeure par un clochard bien connu de moi en tant qu'indic occasionnel. Allongé dessus, sans masque, il ronflait comme un sonneur. Je le réveillai, car mon plan ne pouvait pas attendre.
« Vire de là ! » me dit-il « C'est mon banc ! »
Mon déguisement semblait réaliste, car il ne m'avait pas reconnu.
« Alors, André, on ne reconnaît plus les amis ? »
« Ah bin ça alors ! T'es dans la débine maintenant toi aussi ? Putain de virus ! On va tous crever de faim ! »
« Ça serait trop long à t'expliquer. Il faut que je surveille quelqu'un. Tu me cèdes ton banc pour la matinée. Tu connais mon patron ? »
« L'ancien flic ? Et comment que je le connais. Dans ma jeunesse, cette "peau de vache" m'a mis plus d'une fois en cellule de dégrisement. »
« Mets-toi près du porche de la Porte Royale pour mendier et, quand tu le verras, chante l'internationale. Vingt euros pour toi maintenant et vingt après. »
Il ne se fit pas prier pour prendre le billet.
« À ton service, mon prince », dit-il. Puis il alla se positionner.
La matinée fut longue, mais ce que j'avais prévu arriva. La pseudo-Polonaise vint faire un repérage des lieux, seule, bien avant 14 h. Je n'entendis pas l'internationale. Elle passa près du banc et elle me dévisagea ostensiblement. C'est là que j'ai su que j'avais un bon chirurgien et que j'étais bon comédien.
« Une petite pièce, madame ? » lui demandai-je d'un air aviné.
Elle me donna un euro. Elle était jeune et sportive. Je ne vis jamais son visage sous son masque. La mort en a mille. Avec un accent que j'ai reconnu plus russe que polonais, elle me demanda en français si le cercle de tir était ouvert.
« Ah non ! » lui dis-je. « Pas depuis le premier confinement. Et tant mieux, car les coups de pétoire m'empêchent de dormir. »
En gardant un œil sur moi, elle alla vers la porte du stand de tir. Je compris que c'était une vraie pro à la vitesse à laquelle elle crocheta la porte d'entrée. Cela me prit de court, car je voulais la descendre là. Mais elle me surveillait toujours. Je n'aurais eu aucune chance au réflexe de tir. L'âge est un naufrage. Ah ! Si vieillesse pouvait !
« Dix euros si tu te tais jusqu'à mon retour », me dit-elle.
Je fis oui de la tête. Une radine, me dis-je, pénétré par mon rôle de mendiant. Elle descendit rapidement l'escalier et je la perdis de vue. C'est là que j'ai eu un éclair de génie dans l'improvisation.
Je me levai de mon banc et je me mis à une des meurtrières du mur de Vauban, celle ayant la meilleure vue plongeante sur le stand de tir à ciel ouvert. Je sortis mon arme de poing munie d'un silencieux que je passai par la meurtrière. Et c'est là que la migraine ophtalmique revint au centre de ma vision. Plus le temps de prendre du Zolmitriptan. J'essayai de calmer mon stress et je pris la décision la plus risquée de ma vie. Attendre que la fortification à la Vauban de ma migraine quitte lentement le centre de mon champ de vision pour s'étendre en cercle vers la périphérie. C'était toujours comme cela que la migraine progressait. Je devinai la tueuse à gages fouillant le stand de tir pour voir s'il n'y avait pas de guet-apens. J'aurais fait exactement comme elle. Au bout de quelques interminables minutes, elle s'approcha des panneaux de cibles et elle finit par me voir. Elle sortit son arme munie également d'un silencieux. Ses balles ne franchirent pas la meurtrière trop étroite, car elle était côté extérieur des murailles. Moi, côté ville, je ne la manquai pas dès la première balle. Merci à Vauban ! Sa tête éclata façon pastèque. Je plaignis d'avance le médecin légiste pour l'identification de la victime. Je planquai mon arme sous mes guenilles et je fis demi-tour vers la Porte Royale. Je donnai vingt et un euros à André.
« On avait dit vingt ? » me dit-il.
« C'est une prime d'une admiratrice ! » lui dis-je.
Je le laissai là à sa perplexité et je retournai à ma voiture pour quitter La Rochelle pour toujours. J'espérai que ma leçon de tir allait calmer l'ardeur de mes « collègues » à gages. Ah ! Si jeunesse savait ! C'était la fin de mon repentir.
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Les Histoires de RAC · il y a
Plus jamais sans Zolmitriptan, c'est noté ! Merci Rupello ♫
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Marianne Atrabilis · il y a
Le titre m'a poussé à cliquer ! Un bon moment de lecture !
Si vous avez le temps de passer lire ce que je fais, ce serait avec plaisir ! Bonne continuation !

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Nelson Monge · il y a
Un temps d'humour très agréable !
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M. Iraje · il y a
Un RÉabonnement, un RE-vote (on n'est jamais assez preudent !), et c'est REparti pour un tour ... !
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CHRISTOPHE JOLLIVET · il y a
J'adore ton style d'écriture sur ce texte et tes expressions! Voici ma dernière nouvelle!
https://concours-lire.librinova.com/concours/concours-de-nouvelles-avec-tatiana-de-rosnay/participations/1894-de-l-autre-cote-de-la-vitre

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Rupello O · il y a
Merci. Ton style est bien flippant aussi 😨. Toujours se méfier des nouvelles technologies !

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