Merci messieurs de votre obligeance.

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Il est une heure du matin lorsque je pénètre à l’intérieur du « Jimmy’s », une sorte de bar de nuit en plein centre de Cannes, de bien mauvaise réputation d’ailleurs. C’est la première fois que je mets les pieds dans ce genre d’établissement.
Immédiatement tous les regards se dirigent vers moi. Qui est-il ? Peut-être un flic à la recherche d’un renseignement ou alors un truand venu régler son compte à l’un des indics présent sur les lieux. On ne sait pas trop. On se méfie.
Une quinzaine de clients se trouvent là. Trois putes assises sur de hauts tabourets près du bar, une table de quatre, deux couples dont les hommes fument des havanes et les femmes ont l’aspect de poules de luxe, une table de trois jeunes hommes dont la tenue vestimentaire détonne quelque peu en ce lieu. L’un d’eux est tatoué et porte des boucles d’oreilles, un autre quelques « percings » en différents endroits et, enfin, cinq ou six solitaires, comme moi, éparpillés sur différentes tables en quête probablement d’une bonne fortune.
- Un double cognac, s’il vous plaît.
La barmaid me sert prestement. Elle est mignonne, grande certainement et son décolleté attire mon regard, surtout lorsqu’elle se penche vers moi et me sourit. Ses seins paraissent lourds et fermes. Bien que, à son âge, (s’ils n’ont pas trop servis), ils puissent l’être, effectivement.
- S’il vous plaît, remettez-moi ça.
Elle ne me fait pas répéter et, devant ma triste mine et mes yeux embués de proches larmes, elle s’autorise à m’adresser la parole.
- Vous avez un problème, monsieur ?
- Pardon !
- Je vous demande si vous avez un problème, car vous paraissez traîner avec vous toute la misère du monde.
- Oh ! Ce n’est rien, pas grand-chose, ma femme m’a quitté tout à l’heure.
- Vous savez ce que l’on dit : Une de perdue et dix de retrouvées.
- Oui, je sais, mais je l’aimais passionnément. C’était la femme de ma vie et je croyais qu’elle m’aimait également à la folie, en tous les cas elle me le faisait croire.
- Ca doit être dur pour vous. J’ai connu ça il y a quelques années, mais, croyez-moi, ça passe. Le temps efface toutes les peines et la vie continue.
- Je l’espère, mais ça me fait mal là (j’indique du doigt ma poitrine et une larme perle de mon œil gauche).
- Allez, reprenez-vous, elle va certainement vous revenir.
- Ca m’étonnerait fort. Elle doit être en ce moment dans les bras de son amant, en train de se faire sauter, cette salope (je m’énerve).
- Calmez-vous. Demain il fera jour et vous la retrouverez, vous lui parlerez et vous vous expliquerez. Ce n’est sans doute qu’un mauvais passage, un jour noir.
- Vous avez peut-être raison. Je vais essayer de la retrouver, de la conquérir de nouveau. Je ne me sens pas le courage de vivre sans elle (une seconde larme perle, toujours de mon œil gauche). Je vous dois ?
- Quatre vingt euros
Je sors mon portefeuille bourré de billets. Je lui tends un billet de cent.
- Gardez la monnaie et merci pour vos conseils.
- C’est moi qui vous remercie, monsieur, pour votre générosité. Revenez me voir.
- Je vous le promets (je sors).
Ma voiture est garée à une centaine de mètres, un coupé Mercedes SLK 350, gris acier. Je suis encore à une vingtaine de mètres d’elle lorsque je sens la pointe d’un couteau me piquer le flanc droit. Je m’arrête.
Les trois jeunes, qui se trouvaient attablés au « Jimmy ‘s », m’entourent. Ils sont souriants, malgré la menace qui me taquine les cotes.
- On a entendu ton histoire, quand tu l’as racontée à Nadine, dit l’un d’eux.
- C’est un sale coup qui t’arrive, mon vieux, dit le second.
- On ne peut pas te laisser seul, tu pourrais avoir de mauvaises idées, dit le troisième.
- Ecoutez les gars, si c’est mon pognon que vous voulez je vous le donne. Ce n’est pas la peine de me faire du mal, OK ?
- C’est gentil de ta part d’être si coopératif, dit le premier.
- Ce qu’on veut surtout c’est te tenir compagnie, pour pas que tu fasses une bêtise, dit le second.
- On est très sensible à ta peine. Une femme que tu aimais tant, dit le troisième.
- Oui, je l’aimais comme un fou. Je vivais une véritable passion avec Véronique, vous ne pouvez pas comprendre.
- Pourquoi dis-tu ça, bien sûr qu’on peut te comprendre, dit le premier.
- Tu crois qu’on n’a jamais aimé. Tiens je me souviens de Stella, dit le second. Quel cul elle avait, jamais je ne pourrai l’oublier.
- C’est pour ça qu’on te comprend, dit le troisième, en appuyant un peu plus fort la lame sous ma cote, et je suis certain que tu vas apprécier notre amitié.
J’ai compris qu’on passait aux choses sérieuses. Je sors mon portefeuille et je le lui tends.
- Tenez, il y a mille euros là dedans, moins les cents que j’ai donnés à, comment vous l’appelez déjà, oh oui ! Nadine.
- T’aurais pas dû lui filer un si gros pourboire, ça va nous manquer tu sais, dit le premier.
- Enfin, on fera avec, dit le second, surtout si tu nous refiles également ta tire.
- D’ailleurs on va t’accompagner jusqu’à elle, dit le troisième, en enfonçant un peu plus profondément la pointe de la lame.
Je sens comme une légère traînée humide descendre vers mon caleçon. Je ne sais pas si c’est du sang ou de la sueur, mais la première hypothèse me semble la bonne.
- Pas ma voiture, les gars, soyez sympas, laissez-moi ma voiture, comment je vais rentrer chez moi ?
- On voudrait bien te laisser ta tire, mais on en a besoin, dit le premier.
- On a un rendez-vous à La Ciotat tout à l’heure, dit le second, et tu sais nous, le train, ce n’est pas notre kif.
- Et puis tu peux appeler un taxi, dit le troisième. Après ce que tu as consommé c’est plus sûr. On n’aimerait pas qu’il t’arrive un accident. Boire ou conduire, il faut choisir.
J’ai compris. Pas moyen d’y échapper. Me rebiffer ne servirait à rien contre trois hommes plus jeunes que moi, plus baraqués aussi et, surtout, un couteau tout prêt à poursuivre sa progression là où il ne faudrait pas pour ma santé. C’est déjà suffisamment douloureux comme ça.
- Tenez, vous avez gagné, voilà les clés.
- Tu veux bien nous refiler les papiers aussi ? Dit le premier.
- Et nous indiquer où est ta voiture, dit le second.
- C’est la Mercedes grise acier, là, devant vous, le coupé.
Sifflement enthousiaste du troisième.
- Tu nous gâtes vraiment, c’est trop beau, comment te remercier ?
C’est au même instant que j’ai pris le coup sur ma nuque. Le brouillard, la nuit noire, le néant. J’ai sombré.
Je suis revenu à moi, quelques minutes plus tard, avec une douleur terrible sur l’arrière du crâne. Le salaud il m’a bien arrangé.
Evidemment ma Mercedes n’est plus là. Ils doivent déjà être bien loin.
Je saisis mon portable et appelle la police.
- Allô ! J’ai été attaqué par trois individus. Je ne suis pas encore très bien, envoyez moi une ambulance. Ils sont partis avec ma voiture et ma femme. Faites vite je vous en prie, avant qu’ils ne lui fassent du mal.
- Indiquez-nous où vous êtes, monsieur ?
- Rond-point Dubois d’Angers... Aaaah !... Aaaah !...
- On arrive, monsieur, on arrive. Tenez bon.
Et voilà, le tour est joué. Je m’en suis tiré d’une bonne.
Il y a une heure à peine, (comme le temps passe vite), ma femme m’a informé qu’elle me quittait, pour se tirer avec son amant. L’ingrate, après quinze années de vie commune et heureuse ! Elle m’a annoncé ça, comme si j’étais une merde. Jamais je n’aurais eu le courage de me comporter de cette façon avec elle. Quelle froideur, quel mépris. Elles n’ont déjà pas grand chose dans la tête mais là je constate qu’elles n’ont également pas grand chose dans le cœur. En ont-elles un d’ailleurs ? Ce n’est pas fait pour me réconcilier avec elles...
Elle n’a rien voulu entendre. Je l’ai suppliée en vain, j’ai pleuré même. Peine perdue. Elle m’a dit : « Arrête de te rabaisser, tu me dégoûtes encore plus ».
Alors j’ai frappé. Une fois, deux fois, dix fois, et j’ai serré son cou, fort, très fort.
Elle était là, devant moi, telle une poupée de caoutchouc. Inerte, offerte. J’ai eu une folle envie de la posséder une dernière fois, là, de suite, de lui faire l’amour alors qu’elle était encore chaude.
J’ai mis son corps dans le coffre de mon coupé Mercedes et, à présent, il roule quelque part je ne sais vers quelle destination.
Ces trois couillons, qui ont cru me posséder, vont être bien surpris lorsque les flics vont les arrêter, et, puisque je vais leur fournir tous les renseignements nécessaires, cela ne saurait tarder. Cette nuit même, ou au plus tard demain.
Ce soir j’ai fait une bonne affaire : mille euros c’est pas cher payé pour me débarrasser d’un coup de tous mes soucis.

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