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"Merci Marie!" ou Un conte cruel de Noël.

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Fanny Bernard

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Nine croqua dans un flocon. Ce n’était pas mousseux comme elle se l’imaginait, cela ne ressemblait en rien à du coton, ni à de la ouate. Nine s’était toujours figurée que la neige aurait un goût sucré, celui de la guimauve ou des œufs qu’on disait « en neige » justement. Sous la naïveté résistait une certaine logique finalement.

Bien sûr Nine se sentit un peu déçue. La neige, en réalité, était terne et givrée comme les parois d’un congélateur. Elle se demanda pourquoi Marie ne le lui avait pas expliqué comme cela, avec cette comparaison-ci. Nine avait pourtant toujours bien connu les congélateurs. Elle en avait eu dans tous les logements de son enfance. Dans l’appartement de Marrakech, dans la maison en Tanzanie, dans les lotissements de Bamako. Tout au long de son enfance donc. Jusqu’à ces dernières années. Jusqu’à ce que Marie lui conseille de cesser de vadrouiller, de se perdre en voyageant aux quatre coins du globe.
Marie n’y avait sans doute pas pensé. Elle avait préféré laisser Nine dans ses fantasmes de neige moelleuse. Rien de grave. C’était malgré tout grâce à elle que Nine pouvait enfin découvrir la vérité sur la neige, sur le froid, sur ses origines. Sur son pays natal. Cette nouvelle vie, en France, avec un enfant vivant et un mari charmant : c’était à Marie qu’elle la devait.

« Merci Marie ! » Se disait Nine ce matin-là.

C’était après sa première rencontre avec Marie que Nine avait choisi de découvrir l’hiver. Elle s’était efforcée d’y trouver des avantages. Acheter un manteau par exemple. Elle qui n’avait porté dans sa vie que des vestes légères les jours de pluie tropicale. Elle avait fait de son mieux pour s’apprécier dans la peau d’un oignon. Vêtue d’une quantité de couches éparses, enveloppée dans des lainages. Elle avait accepté de ne plus percevoir de son corps que des petits morceaux de chair. Un bout du cou, une partie des chevilles.

Nine sourit et remonta son cache-nez. Son petit dernier courrait dans le jardin blanc. Seuls son bonnet et ses gants bleus se détachaient du grand manteau de l’hiver. Le dernier fils de Nine avait les cheveux blonds, comme elle. Si blonds qu’ils tiraient sur le blanc de la neige. Justement. Si blonds qu’ils en devenaient transparents. Il lui faisait l’effet d’un petit elfe malicieux. Nine aimait tellement son dernier enfant.

Bien sûr, elle lui devait les plis de son ventre, les traces violacées sur ses seins. Les amas de gras sur le côté de ses hanches. Depuis sa naissance, cinq ans auparavant, ou était-ce déjà six ? Le temps restait un mystère entier pour Nine. Malgré tout le travail qu’elles avaient abattu à ce sujet. Elle et Marie. Depuis sa naissance, donc, Nine ne dormait pas. Ne rêvait plus. Elle avait les deux pieds bien ancrés dans le réel. Les épaules solides et le dos droit. Comme toute mère qui se respecte. Mais l’enjeu en valait la chandelle. Il suffisait de voir ce petit gambader dans le froid hivernal. C’était du moins ce que Nine cherchait à croire.
Pour cela encore, elle pouvait dire « Merci Marie ! » car avant la naissance du dernier enfant, avant ce miracle ! Avant que Gaspard ne soit de ce monde, Nine en avait perdu trois. Trois anges. Mais ils avaient conservé dans son cœur leur place initiale. Ils vivaient encore dans son esprit. A jamais. Elle fêtait toujours en secret leurs anniversaires. De naissance. De décès. Et de ces pertes, elle se réjouissait à présent car cela lui avait permis, ainsi, de rencontrer Marie. Et grâce à Marie, elle avait pu sortir de l’état de détresse dans lequel elle se trouvait alors. A l’entendre.

Nine s’installa sous le porche. Sur sa chaise à bascule, elle avait une vue imprenable sur l’ensemble du jardin et elle pouvait ainsi garder Gaspard sous ses yeux alors qu’il construisait un bonhomme de neige. Elle habitait à présent dans une coquette villa de la banlieue d’une grande ville de province française. Nine avait posé ses valises. Enfin. Après une vie de voyage, de départ, d’arrivée, d’aéroports surchauffés, d’avion en retard, de bagages à récupérer, de déménagements à orchestrer. Nine s’était arrêtée. Là.

Et encore une fois, c’était Marie qu’elle se devait de remercier pour cela.

Emmitouflée dans son manteau de laine bouillie, Nine songeait à sa rencontre avec le père de ses enfants. Cela avait eu lieu à Abidjan. Adulte, elle avait suivi la trace de ses parents, elle s’était installée en Afrique. Tom était alors sans emploi, il parcourait le monde sans but précis, elle croulait sous les obligations professionnelles. A son travail, on avait besoin d’elle. Cela ne l’empêchait pas à l’époque de profiter de ses nuits pour sortir au ciné, au théâtre, au restaurant. Puis plus tard, dans les boites de nuit les plus fréquentées. La vie de Nine était agitée. Tom à cette époque était plus casanier. Mais il s’était rapidement fait un devoir de l’accompagner lorsqu’elle sortait. Dès qu’il avait compris ce dont Nine était capable au petit matin. Si on la laissait faire.

Nine avait très vite souhaité que Tom lui fasse un enfant. Cela lui avait paru évident. Et la Nine de l’époque ne souffrait pas la contradiction, ne supportait pas les contretemps, elle vivait à cent à l’heure. Nine voulait tout, tout de suite. Tom avait donc obéi. Elle avait bien changé depuis. Marie lui avait appris le renoncement et la patience. Marie lui avait enseigné la tolérance. Le respect de son mari.

La neige n’en finissait pas de tomber, le rebord des fenêtres en était encombré. Il faudrait balayer la terrasse pour ne pas glisser. Nine goûtait la pénombre de la fin de journée. Elle distinguait encore son fils. Heureusement.

Nine songea encore à ce qui s’était produit ensuite. Après l’envol du troisième ange, elle avait perdu le sommeil et l’appétit. Tom n’avait pas su quoi faire pour l’aider. Il était lui-même si déprimé par son inactivité. Nine avait poussé la porte du cabinet de Marie lors d’un retour annuel en France. C’était l’été. C’étaient les vacances. Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’une psy lui prescrive des somnifères. L’aide à retrouver son énergie. Lui permette de s’alimenter. Elle ne croyait pas réellement aux bienfaits d’une thérapie. Elle cherchait juste une porte de sortie.
Mais Marie avait dépassé ses attentes les plus secrètes. Nine était tombée littéralement sous son charme. Dès le début, Marie avait su trouver les mots, crever les abcès, se faire obéir. Marie l’avait sauvée. D’elle-même. C’est tout du moins ce dont elle pouvait à présent s’enorgueillir. D’un coup d’un seul, Nine avait changé du tout au tout. D’un coup d’un seul ou presque. En quatre séances, Marie avait obtenu de Nine qu’elle quitte son emploi, qu’elle s’installe en France, qu’elle change de vie. Une soudaine métamorphose. Qui avait porté ses fruits.

Peut être que Nine s’était assoupie un instant sous le porche, pendant que Gaspard posait la touche finale de son bonhomme : les rails de son train électrique pour figurer les dents.
  

La spatule en bois tournait lentement dans le bouillon fumant. Nine respira la bonne odeur de citrouille qui s’échappait de la marmite.

« Chérie, je suis rentré ! » s’écria Tom. Il posa sa sacoche derrière le canapé, Gaspard lui sauta dans les bras. Le petit était tellement heureux de retrouver son père tous les soirs, lorsqu’enfin il rentrait du travail ! On pouvait le comprendre. Sans doute en avait-il soupé des jeux proposés par sa mère pour l’occuper toute la journée. Sans doute s’était-il déjà lassé des contes de sorcière qu’elle lui lisait du matin au soir et du soir au matin. Sans doute avait-il besoin de fréquenter d’autres personnes. D’autres enfants par exemple. Peut-être avait-il besoin d’aller à l’école. Mais Nine voulait le préserver. Encore pour le moment.
Nine avait accepté que la solitude fût son meilleur refuge. Sa plus grande protection. Et grâce à toutes ces années de thérapie avec Marie, elle avait fait le deuil des sorties en soirées effrénées, des vacances à l’autre bout du monde, des apéros en sortant du travail. Nine avait besoin de se retrouver, de silence pour penser, de calme pour ne plus se surmener. C’est au contact de Marie qu’elle l’avait compris. Et d’ailleurs, cela faisait plusieurs années déjà qu’elle ne travaillait pas. Plus. Depuis la naissance de Gaspard en fait. S’il fallait compter.
Tom embrassa le cou de Nine. Elle sourit. Elle savait comme il aimait la tiédeur de sa peau. Elle savait qu’il serait enchanté de manger la bonne soupe qu’elle lui avait préparée. Qu’elle leur avait concoctée. Tom aussi avait été soulagé lorsque Nine lui avait annoncé sa volonté de quitter son emploi. Il s’inquiétait tellement pour elle. Il préférait qu’elle reste, tranquillement, sur le canapé. Il préférait qu’elle ne soit plus tout le temps à trainer dehors. Avec Dieu sait qui. A faire Dieu sait quoi.

D’ailleurs, lorsque Marie avait conseillé à Nine de ne plus travailler, de ne plus quitter le foyer, il s’était dit que justement, cela ne pouvait pas mieux tomber. Justement, sa boite à lui commençait à peine à marcher. Justement, il s’était enfin trouvé, lui, professionnellement ! Le hasard décidément faisait bien les choses. Il aurait besoin de s’absenter souvent. Ses journées à lui seraient très occupées. Toutes ces années, c’était elle qui ramenait l’argent du foyer. Toutes ces années, c’était à Nine d’endosser les responsabilités financières. Toutes ces années, Nine vivait à cent à l’heure, Tom l’attendait. Il était temps, à présent, de laisser les rôles s’inverser. Et puis cela paraissait la meilleure décision pour espérer que ce quatrième enfant que Nine portait dans son ventre ne s’envole pas au paradis. Comme les trois autres. Oui, il fallait que Nine se repose. Qu’elle prenne du temps pour elle.

En regardant par le carreau la tempête qui rageait dehors, Nine se félicitait, encore, de cette décision. « Merci Marie. » Il faut tuer les schémas préétablis disait celle-ci. Ne pas reproduire les erreurs qui ont déjà été faites avant soi. Il faut se débarrasser du père disait Marie. Ne pas chercher à lui ressembler à tout prix. Personne dans la famille de Nine n’avait jamais été mère au foyer. Personne dans la famille de Nine n’avait jamais vécu en France. C’était par conséquent le rôle parfait, celui qui lui conviendrait. Nine devait cultiver la différence.

A en juger par les yeux brillants de son mari, Nine savait qu’elle avait fait le bon choix. Pour lui, en tout cas. En quittant son emploi, elle avait pu mener sa grossesse à terme et du même coup, elle avait permis à Tom de recouvrer sa virilité. Depuis lors, ils avaient même repris une activité sexuelle. Routinière. Certes. Tous les soirs, en venant rejoindre Nine sous les draps, Tom bandait. De nouveau. Tous les soirs, ils retrouvaient la chaleur de leurs corps engourdis. Ce n’était plus l’hiver dans leur lit. Sous leurs draps.

Oh bien sûr, on était à mille lieux des nuits fauves de leurs débuts. Bien entendu, lors de leurs ébats, Nine ne criait plus, elle ne mordait plus l’oreiller de peur de réveiller les voisins. Elle jouissait moins. Mais grâce à Marie, ils avaient retrouvé une régularité dans leurs rapports, une certaine efficacité, un confort. Et cela valait peut-être toute la spontanéité du commencement, toute l’effervescence des premiers temps. Cela le valait sûrement car cela était rassurant. Or, comme Marie le disait souvent, Nine avait besoin d’être rassurée. Cela lui avait tellement manqué. Avant qu’elle ne commence sa thérapie. C’était du moins le diagnostic de Marie.
Nine se gratta derrière l’oreille, la boule avait encore grossi.

  

« Hum. Merci Marie. »
Marie posa la tasse sur la table basse de son cabinet. Nine soupira d’aise. Tout était fait pour lui plaire dans le cabinet de Marie. Elles se voyaient, tous les lundis, depuis six ans et demi, en milieu de journée, pour attaquer la semaine d’un bon pied. Même si, à présent, il semblait parfois à Nine qu’elle n’avait plus besoin d’être soignée, même si maintenant, elle s’y rendait en trainant les pieds toutes les semaines davantage. Même si elle avait du programmer un réveil sur son portable pour ne pas oublier leurs rendez-vous. Malgré tout cela, elle lui était restée fidèle. Elle n’avait eu aucune raison d’abandonner. En tout cas, elle n’avait pas réussi à en formuler.

Le thé réchauffa les paumes de Nine. Dehors, le froid redoublait. Nine entendit le vent souffler sous la porte du cabinet. L’hiver serait rude cette année. Les températures ne semblaient plus vouloir remonter. Nine n’y était pas encore habituée. C’était son premier hiver enneigé. Cela avait quelque chose d’irritant. Malgré la beauté des paysages. Malgré la certitude de Marie que le froid calmait la tension de Nine.

Nine jeta un œil aux tentures indiennes qui tapissaient le cabinet en rez-de-jardin de Marie. Cela non plus cela n’avait jamais changé. L’endroit restait figé. Depuis six ans, la décoration était restée la même. Cela formait un cadre qui anesthésiait ses patients. Disait-elle. Oui, en un sens, Nine s’était petit à petit anesthésiée au contact de Marie. Cela valait sans doute mieux que de vivre à corps et à cris. Un peu de stabilité. Cela valait mieux pour elle, disait Marie.
Gaspard jouait devant la cheminée. Pour cela encore, Nine pouvait remercier Marie. Grâce à sa largesse d’esprit, Nine n’avait pas eu besoin de trouver une nounou pour pouvoir poursuivre sa thérapie. Marie accueillait son fils durant leurs rendez-vous hebdomadaires. Gaspard s’amusait bien. Il restait à leurs pieds, s’occupait à dessiner ou à lire. Gaspard aimait ces rendez-vous lui aussi. Semblait-il.

Alors bien sûr, d’aucuns auraient pu dire que Nine n’avait plus un moment à elle, ne bénéficiait d’aucune intimité. Certains auraient pu prétendre que Gaspard avait besoin de couper un peu le cordon avec sa mère. Oui, c’est vrai, Nine s’autorisait parfois à le penser. Mais si Marie le lui avait conseillé, c’est sûrement parce que c’était ce qu’il y avait de mieux pour elle. Pour lui. Et puis il n’y avait plus grand monde dans l’entourage de Nine pour penser cela. Pour critiquer ses choix. De toutes les façons, Nine ne fréquentait plus personne en dehors de son mari et son enfant. Où aurait-elle bien pu en rencontrer ? A quoi bon ?

Marie instaurait des rituels. Ces rituels permettaient de canaliser les névroses de ses patients. Sans doute. Sûrement. Ces rituels plaisaient aussi à Nine aujourd’hui. Ou peut-être qu’elle faisait mieux semblant.

Nine but une gorgée. On ne servait rien d’autre que du thé à la bergamote dans le cabinet de Marie. Nine en savoura tout l’arôme en racontant à Marie les derniers événements de sa semaine. Nine aimait le thé à la bergamote. Elle fantasmait parfois de le transformer en infusion au jasmin ou en jus de réglisse ! Mais elle gardait ces idées folles dans son esprit. Juste pour se faire rire. Il s’agissait de ne pas effrayer Marie avec ce type de pensées sottes.
Marie la regardait en souriant. Elle était si fière des progrès de sa patiente. De son élève préférée. Cela, Nine l’espérait, en secret. Marie comme toujours n’était vêtue que de lin blanc. Le costume contrastait avec sa chevelure rousse. Flamboyante. Marie fumait la pipe. Elle la préparait dès que Nine était assise et la fumait, langoureusement, tout le long de leur conversation. Nine se laissait happer par les volutes de fumée, elle humait goulûment le parfum du tabac russe, elle se laissait enivrer. La voix de Marie était monocorde, faite pour bercer.

Nine annonça son idée de cadeau de Noel pour Tom. Elle avait prévu cette année de lui offrir des billets pour un voyage. Un voyage en terre de feu. Un voyage vers les pays chauds. Ceux de leur vie d’avant. Il lui semblait qu’il était temps à présent qu’ils quittent un peu leur belle maison. Elle se sentait prête à retrouver la brousse de son enfance, la savane, la jungle. Oublier un instant les frimas, fermer les yeux sur le verglas, redécouvrir les jambes mises à nu. Nine espérait un saut vers l’inconnu.

Restait le problème de l’enfant. Nine ne savait pas encore à qui elle pourrait le confier. Elle songeait bien sûr à le laisser aux grands-parents. Mais elle ne formula pas cette idée, elle avait bien trop peur de ce que Marie pourrait en dire.
Marie sourit. Elle demanda à Nine de se laisser aller et d’énumérer tout ce que le mot « voyage » lui évoquait. « Soleil, chaleur, plaisir, renouveau, liberté » s’exclama Nine. Elle avait bien révisé. Mais Marie n’était pas dupe.

« Rien d’autre ?
Rien d’autre ma Nine ? Tu en es bien sûre ? Allons, relisons ensemble les mots de la dernière fois que nous avons évoqué ton désir de partir. Ecoute ma Nine : Fuite, danger, destin, drame, terreur... »
Nine grimaça. Un courant d’air glacé lui parcourut l’échine.

« Tu as raison. J’ai compris. Je vais chercher une meilleure idée. Merci Marie. »

Nine évoqua pour finir la séance cette boule de pus derrière l’oreille qui avait pris tant de place ces derniers jours. Nine expliqua comme elle lui faisait mal, comme elle lui rappelait de mauvais souvenirs, à quel point elle souhaitait la voir disparaître, une bonne fois, enfin, pour toujours. Nine formula dans les moindres détails le calvaire que cette boule lui faisait endurer. Nine voulait que Marie lui dise d’où elle venait, Nine comptait sur Marie pour la faire disparaître. En entier.
Quoi de plus normal que de penser que Marie connaîtrait la clé. Puisque c’était celle-ci qui avait réglé tous ses autres soucis. La boule avait surgi dès le début de la thérapie. Elle avait su se faire discrète au départ. Elle n’avait pas changé de taille les premières années. Mais ces jours-ci, elle ne faisait que progresser, grossir, gagner du terrain. Petit à petit.

Marie lui rappela, comme à chaque fois que le sujet était abordé, que cette boule figurait sans doute ce que Nine n’acceptait pas d’entendre.
Cette réponse laissa Nine perplexe. Insatisfaite. Elle était fatiguée de chercher des réponses.
Mais elle n’osa rien dire à Marie, elle ne se permit pas d’insister. L’heure de fin de séance avait sonné. Inutile d’insister. Il faudrait attendre la suivante. Nine savait se montrer obéissante. Pour le moment.

  

Cette année-là, Noël tomberait justement un lundi. Le suivant.
Le matin de Noël donc, Nine passa un coup de fil à ses parents. On avait peine à croire qu’ils étaient encore vivants. Nine n’abordait le sujet que lors des grandes occasions, comme les fêtes de fin d’année. Son père décrocha le combiné. Nine écoutait sa mère respirer. De l’autre côté. Ils voulurent parler à Gaspard mais Nine ne le leur permit pas. Elle eut peur de ce que Marie aurait pu en penser. Elle eut peur de ce qu’ils auraient pu lui dire. Des mots sales et démodés. Des mots dont Nine ne voulait plus entendre parler. Nine remerciait Marie dans son esprit pour toutes ces erreurs qu’elle ne referait plus. Grâce à elle. Il faut tuer le père disait celle-ci. Ca, Nine l’avait très bien compris.

Pourtant, cette conversation lui laissa un goût amer dans le gosier. La sensation d’être frustrée. Une impression d’inachevé. Cela arrivait de plus en plus souvent ces derniers temps. En raccrochant cette fois-ci, Nine avait la sensation de ne pas avoir tout dit.

Elle se posa dans le fauteuil de l’entrée pour lire une énième fois le même livre à Gaspard, à force, Nine le lisait de façon mécanique, elle ne savait même plus de quoi il parlait. Mais il restait son préféré alors Nine ne prenait pas le risque d’en changer. Gaspard avait la tête posée sur les genoux de sa mère. C’était décidément un garçon facile. Il ne pleurait jamais. Ne riait pas souvent non plus, c’est vrai. Il était d’humeur égale et ne manifestait son enthousiasme que le soir, lorsque son père rentrait du travail. Nine s’en réjouissait. Elle avait eu tellement peur qu’il lui ressemble à elle, à la Nine d’avant. Celle qui se laissait déborder par ses émotions, celle qui ne savait pas se maitriser, celle qui versait si facilement dans l’excès. La Nine d’avant Marie en somme.

Tom posa ses mains autour du cou de sa femme. D’une voix calme, il annonça qu’il ne pourrait pas rester pour le déjeuner. Qu’il avait une urgence au travail. Qu’ils allaient devoir se passer de lui. Mais qu’il serait là, pour le souper, comme promis. Gaspard écoutait et fila dans le jardin sans se retourner. Nine renifla. Marie lui avait appris à ne pas faire cas des désagréments de dernière minute. Nine ne faisait plus ni crise, ni caprice. Ne provoquait plus aucune dispute. Elle acceptait, sans mot dire. Elle se taisait. Elle encaissait.

Dehors, la neige avait tout recouvert, on n’y voyait goutte. Elle se demanda si Tom ne courrait pas un risque en prenant la voiture ce matin de Noel. Après tout, personne aujourd’hui n’irait travailler. Pourquoi fallait-il qu’il s’absente lui, un jour de congé ? Elle se fit la remarque qu’il avait eu le même type d’urgence au Noel précédent. Et peut-être celui d’avant aussi. Elle chassa cette pensée d’un revers de manche. Marie lui aurait dit qu’il ne fallait pas ressasser. Marie lui aurait conseillé de faire confiance à son mari, de ne pas chercher à le provoquer, à mettre en doute ses propos. Nine se tut. Elle embrassa le front de Tom et lui donna sa bénédiction.

En passant devant le miroir, à l’entrée de la maison, la boule de pus dépassait du lobe de l’oreille de Nine.

  

Le soir même, au coucher, Nine rêvassait devant sa coiffeuse. Une brosse à la main, elle lissait sa longue crinière d’un blanc immaculé. Par delà les rideaux, la neige s’était enfin arrêtée de tomber. Le paysage était immaculé. La neige semblait avoir emporté avec elle la bouche du bonhomme de neige. Nine eut un sourire attendri. Il lui semblait qu’il était plus facile de respirer. A présent.
Elle avait eu une longue journée bien chargée. Comme elle les aimait avant. Comme elle n’en avait plus vécu depuis longtemps. Six ans en fait. S’il avait fallu compter.

Et finalement, tout s’était passé exactement comme elle l’avait décidé le matin même. Grâce à elle, grâce à son petit garçon aussi. En un sens. Grâce à son enfant qui avait bien grandi. Nine avait été forcée de le constater aujourd’hui.
En effet, la voiture de Tom n’avait malheureusement pas voulu l’emmener au travail ce matin-là. Les pneus étaient dégonflés. On n’avait pas cherché le coupable de ce forfait. Il semblait curieusement tout désigné.
Oui, Gaspard avait déjà bien évolué. Tom avait du rester à la maison et s’occuper de lui. Inutile de signaler à quel point le petit s’était réjoui de ce coup du sort qui les avait rapprochés. Ce Noel-là.

Les cadeaux sous le sapin avaient été déballés avec fièvre ce midi-là. Gaspard avait reçu un nouveau train en fer pour remplacer celui dont il avait démantelé les rails. En urgence. Nine avait trouvé que cela était la meilleure façon de le remercier pour son aide précieuse.
Même si sa mère était parfois lassante, Gaspard savait qu’elle comblait ses moindres désirs. Inassouvis. Même si sa mère pouvait se montrer usante, elle lui montrait la voie. Nine avait été heureuse de réaliser que Gaspard lui ressemblait bien plus qu’elle ne l’avait pensé au départ.

Les parents de Nine avaient été surpris qu’elle les rappelle ce jour-là. Cela faisait si longtemps que cela n’arrivait plus. Qu’elle les appelle deux fois le même jour. La deuxième fois, Nine leur avait annoncé qu’elle leur laisserait Gaspard pour un week-end. Le temps pour Nine et Tom de s’envoler. Comme ils le faisaient longtemps avant. Avant la thérapie, avant les médicaments qui sommeillaient, à cet instant, derrière le divan. Depuis l’heure du déjeuner.

La théière de Marie n’avait pas été lavée cette après-midi là. Elle avait conservé sa place sur la table basse en bois. Et pourtant, elle l’aurait mérité : du bec de l’ustensile en fonte coulait un jus rougeâtre. Suintant. A l’aide de l’écharpe bleue de Gaspard, Nine avait pris soin de bien effacer les traces de ses doigts. Nine avait bien pris soin d’effacer le rendez-vous qu’elles avaient fixé sur l’agenda de Marie pour ce lundi-ci. Personne ne devrait jamais consulter de psy les jours fériés du reste. Nine avait jeté un œil au corps de Marie qui avait, lui aussi, grâce à elle, trouvé le repos. Eternel. Elle était si heureuse d’avoir pu lui rendre la pareille. Si heureuse que Marie puisse comprendre enfin ce que Nine ressentait depuis leur rencontre. Cet engourdissement des membres. Elle avait refermé la porte du cabinet et s’était sentie légère. Plus encore aujourd’hui, Nine s’était montré la patiente la plus assidue qui soit. En avance d’un précepte.

En plus de tuer le père, il fallait aussi, parfois, tuer le psy.

Et cela, c’était aussi Marie qui l’avait appris à Nine. A ses dépends.

Au creux du lit, Tom ronflait déjà. Ils avaient fêté leur prochain départ en vacances jusque tard dans la nuit. L’oreiller en portait encore les traces. Tom était resté ébahi devant la délirante nuisette. Mais il n’avait pas résisté longtemps. Cela lui avait fait finalement du bien de retrouver sa Nine d’antan. A lui aussi.

Machinalement, Nine passa le doigt derrière son oreille droite. La boule avait disparu. Il n’en restait qu’une minuscule cicatrice.
Alors, apaisée, Nine se coucha et sourit en se disant qu’elle pouvait remercier Marie.

Encore une fois. La dernière.
6

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Leda · il y a
Quoi ! si peu de commentaires alors même que le Style est là,harponnant le lecteur
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Fanny Bernard · il y a
Etes vous une bonne fée marraine? Merci mille fois pour vos commentaires.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette œuvre saisissante et prenante ! Mon vote, Fanny ! Bonne fin de dimanche ! Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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Fanny Bernard · il y a
merci Keith. J'ai déjà été voir la chenille et même voter je crois. Je suis désolée de dire cela mais je me sens un peu "forcée" parfois à lire vos textes. Vous n'êtes pas le seul à faire cela et je comprends votre désir de réussite, j'ai le même mais j'apprécierai davantage de savoir-faire et de liberté. Merci beaucoup de votre compréhension.
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Keith Simmonds · il y a
D'accord ! Je comprends fort bien vos sentiments et je peux vous assurer que mon intention n'a jamais été de forcer qui que ce soit!
J'admets, pourtant, que je me laisse entraîner parfois par le désir de partager mes œuvres avec le plus grand lectorat possible. Bonne fin de dimanche !

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Gina Bernier · il y a
Une drôle d'histoire! la vie d'avant très mouvementée, et celle d'après trop sage. Et pour se libérer du "gourou" rien de mieux que de la faire disparaître. Brave Nine trop obéissante... son problème va prendre avec ce geste une autre tournure, ce que l'histoire ne dit pas!
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Fanny Bernard · il y a
merci Gina! belle analyse!
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Stéphane Sogsine · il y a
Je me suis laissé prendre. Une toute petite remarque, la boule derrière l'oreille qui contribue, comme les "merci Marie" à scander l'histoire et maintenir l'attention n'arrive-t-elle pas un peu tard dans la construction ? En tout cas, bravo pour ce texte tout en profondeur
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Fanny Bernard · il y a
très bonne remarque, je trouve en effet qu'il manque quelque chose en ce qui concerne l'histoire de la boule de pus... Elle perd sa boule, à méditer. MERCI
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Laure Allard-d'Adesky · il y a
une oeuvre qui prend aux tripes qui n'est pas sans me rappeler ton premier roman. on est happé par l'intrigue, on ne peut pas s'arrêter de lire, on veut la suite ... c'est une réussite ! bravo !
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Fanny Bernard · il y a
Merci beaucoup!
C'est en effet une sorte de "suite" de La Belle Histoire avec de nouveaux personnages. Jolie remarque copine! Je t'embrasse

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