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Six heures du matin, la lumière blanche, brutale, vient me tirer de mon sommeil. Je m’étire un peu et comme chaque matin, lentement, je passe ma main sur mon ventre, mes hanches, mon torse, mon visage, tout va bien. Je saisis la bouteille d’eau qui se trouve par terre à côté de mon lit et je bois tout d’un trait en me réjouissant du programme de la journée.

La douche est inhospitalière, le petit déjeuner est sommaire, un café sans sucre, un morceau de pain sec, puis ma journée de travail peut commencer. Ce matin, comme chaque matin depuis cinq ans, je vais m’occuper du linge des autres détenus jusqu’à treize heures, puis comme chaque jour, j’irai étudier à la bibliothèque jusqu’à seize heures trente, ensuite j’irai faire du sport jusqu’à dix-huit heures, essentiellement de la musculation. Enfin à dix-huit heures trente viendra le repas du soir suivi du retour en cellule jusqu’à l’extinction des feux à vingt-deux heures.

J’adore ma vie, une vie dépourvue de choix, de tentations, de soucis, ici tout est réglé comme du papier à musique, ici j’ai appris la discipline.

Cela fait cinq ans que je suis enfermé et je n’en ai tiré que des bénéfices. En arrivant ici, je rentrais péniblement dans ma tenue taille cinq, aujourd’hui je mets du taille un. Avant, j’étais un gros tas de graisse sans aucun respect pour son corps, aujourd’hui je suis ébahi et fier de découvrir ces petits dessins sur mon ventre, des abdominaux témoignant d’un corps saint et fort. L’année dernière, j’ai obtenu mon bac, avec mention très bien, qui l’eut cru ? Maintenant je prépare des études de droit, rien d’officiel, mais seul, j’apprends tout ce que je peux, je prends les devants pour le jour où dehors je pourrai m’inscrire à la fac.

La prison est une mère pour moi, nourricière, équilibrée, éducative, sévère à juste titre. La meilleure mère dont j’aurais pu rêver, ici on m’a appris à me lever, à me laver, à me rationner, à raisonner, à me respecter.

L’année de mes dix-sept ans, alors que j’étais en seconde, j’ai eu un moment de faiblesse, je me demandais si la vie valait vraiment la peine d’être vécue, j’ai tout laissé tomber. J’avais déjà redoublé deux fois, et je ne me trouvais vraiment pas intelligent. Je faisais cent deux kilos pour un mètre quatre-vingt, j’avais les cheveux gras, une peau criblée de boutons, je me dégoûtais. Et puis il y avait ma mère... j’étais en train de marcher sur ses pas, l’obésité, l’inactivité, la déchéance. C’était elle et moi dans notre petit appartement qui sentait constamment le gras, le moisi, le tabac froid.
Notre pièce principale était constituée d’un canapé difforme, d’une table basse invisible sous un amas de détritus, des paquets de gâteaux, des paquets de chips, des canettes vides, un cendrier plein à craquer, et puis au mur une immense télé. La télé, c’était notre porte ouverte sur un monde inaccessible pour des gens comme nous, elle tournait en boucle toute la journée.

Lorsque j’ai commencé à aller mal, ma mère ne m’a pas aidé à aller mieux, elle m’a laissé dormir tous les jours jusqu’à quatorze heures, elle ne m’a pas poussé à me laver lorsque je commençais à vraiment sentir mauvais, elle a continué à me servir des frites, elle ne m’a pas demandé quand est ce que je comptais retourner en cours, elle m’a laissé dans ma merde.

Et puis un jour, cette satanée télé m’a finalement sauvé la vie, un soir, vautré sur le canapé, télécommande dans la main, je suis tombée sur ce feuilleton : Orange is the new black. Cette fiction mettait en scène une jeune femme qui, pour un délit qu’elle se défendait d’avoir commis, allait être emprisonnée pour une période de treize mois. Dans ce premier épisode, lorsqu’elle dit au revoir à son fiancé, une phrase retient mon attention : « Je vais essayer de profiter de cette période pour lire, faire du sport, me reprendre en main... »
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, je venais de trouver une solution qui, bien que radicale, pouvait selon moi se révéler miraculeuse.

Il était tard, maman venait d’aller se coucher, mais moi je n’avais pas sommeil, certainement à cause des huit canettes de soda que je m’étais envoyées depuis que je m’étais levé à quinze heures trente. Je n’avais pas bougé du canapé de toute la journée. Dehors il faisait nuit, je ne l’avais pas vu tomber, la notion du temps m’était devenue étrangère, tout comme toute autre notion d’ailleurs.
Je vivais reclus dans mon petit monde crasseux et oisif, lorsqu’il m’arrivait de regarder par la fenêtre, depuis mon onzième étage, je me demandais parfois si ce monde extérieur était bien réel, je doutais vraiment, je ne réussissais pas à imaginer qu’il puisse exister un autre monde que le mien dans lequel les gens travaillent, mangent, s’amusent, vivent. Lorsque je tentais de percer ce mystère, je ressentais un vide immense en moi, un abîme immense, tétanisant, asphyxiant.
Je devais trouver une solution, rapidement. J’étais fébrile à l’idée de ce que j’allais faire, forcément il fallait quelque chose de conséquent si je voulais me faire emprisonner sur le champ, il y avait urgence vitale, je ne pouvais pas attendre un jour de plus. Pour une fois dans ma vie, j’ai vu le soleil se lever, c’était tellement beau que ça m’a presque donné de l’espoir, je suis descendu de ma tour, un couteau dans la poche. Sans réfléchir, je suis entré dans le seul commerce ouvert à cette heure matinale, une boulangerie. Sans réfléchir, j’ai posé la pointe de mon couteau sur la gorge de cette pauvre femme, je pouvais voir son artère palpiter sous la lame terne et sale du seul couteau potable que j’avais réussi à trouver dans le dépotoir qui nous servait de cuisine. Je lui ai hurlé de me donner la caisse, elle était quasiment vide, évidemment il était six heures trente. Le boulanger planqué derrière son four a appelé la police, merci monsieur vous m’avez sauvé la vie.

J’ai pris six ans, et la fin de ma peine approche. J’ai commencé à réfléchir, à préparer ma sortie, je ne peux pas revenir à la case départ et tout recommencer comme avant, c’est une évidence, et puis il y a maman, il faut que je l’aide. Elle n’a que quarante et un an, elle a encore du temps devant elle, mais les choses doivent changer.
Ici, je me suis fait des amis, des personnes souvent peu fréquentables mais j’ai su adopter le bon comportement, tenir la bonne distance, celle qui m’a permis de ne pas me les mettre à dos, mais également de ne pas me laisser influencer non plus. J’ai pris des numéros de téléphones, j’ai échafaudé un plan.

Vilaine chenille boutonneuse en entrant, je ressors papillon.

On m’a rendu les affaires que j’avais sur moi en arrivant en prison, un jogging, un tee-shirt XXL, ainsi que des baskets sales et éventrées. J’ai tout jeté et j’ai réussi à dégoter un jean à ma taille ainsi qu’un tee-shirt d’un blanc éclatant légèrement moulant. Aujourd’hui on me regarde avec admiration, j’impose le respect.

Dans le hall d’entrée de l’immeuble, personne ne me reconnait, on me dévisage, certes, mais plus pour les mêmes raisons. Aujourd’hui on me considère car mon physique dit de moi que je suis une personne respectable, admirable.

J’ai un haut le cœur en pressant sur le bouton onzième étage, l’ascension me parait durer une éternité, maman ne sait pas que je rentre à la maison aujourd’hui.

Lorsqu’elle ouvre la porte, je sens mon cœur se fendre en deux, j’ai mal, elle parait vingt ans de plus et a encore pris du poids ! Elle a du mal à se déplacer et montre des signes d’essoufflement, je ressens une telle bouffée de tendresse à ce moment-là que j’ai envie de la prendre dans mes bras, mais l’odeur de rance et de cigarette me saute aux narines, c’est violent, insupportable. Ici rien n’a changé, il est douze heure trente et les volets ne sont même pas ouverts, le même ramassis de saleté trône sur la table basse, c’est comme si j’étais parti hier, rien n’a changé.

J’embrasse ma mère en lui expliquant que j’ai des projets, je vais m’inscrire à la fac de droit, j’ai réussi à obtenir une bourse qui couvrira mes frais de scolarité. Et puis j’ai trouvé un petit boulot qui me permettra de gagner un peu d’argent, je ne travaillerai que le week-end. Ma mère me regarde les yeux écarquillés en tirant sur sa cigarette. Même si elle hoche la tête à chacune de mes phrases, je vois bien qu’elle ne comprend pas tout ce que je lui dis, soudain elle m’interrompt :
— Tu dois avoir soif ! Tu veux un coca ? Ah bin non, tu es un homme maintenant, tu veux une bière ? Ah bin oui tiens, on va trinquer à ton retour !

Il me suffit de trois jours pour tout organiser. Depuis des années, maman fait quelques heures de ménage chaque semaine chez une vieille dame du bloc d’à côté. Maman m’a raconté que par hasard en nettoyant sa cuisine, elle était tombée sur une boite métallique, une vieille boite à gâteaux toute rouillée. Elle m’a dévoilé le contenu de cette boite, des bijoux et une grosse liasse de billets, elle n’en revenait pas :
— Je comprends maintenant pourquoi cette vieille bique est tout le temps sur mon dos, à épier le moindre de mes faits et gestes, tu te rends comptes, elle passe son temps à se plaindre, pourtant elle est pleine aux as !

Il m’aura suffi d’attendre le jour d’intervention de maman au domicile de la vieille, de donner le feu vert à mon contact pour son intrusion invisible, propre et sans trace au beau milieu de la nuit, puis en toute discrétion, de récupérer mon paquet contre quelques billets.

Il est une heure vingt, ses cinq verres de blanc l’ont achevée. Elle s’est endormie sur le canapé. Je profite de l’occasion pour planquer le trésor. Ce soir je vais me coucher en embrassant ma mère sur le front en lui murmurant tendrement : « Bonne nuit maman, tu verras, un jour tu me remercieras. »

Quelques heures plus tard, ils ont frappé à notre porte, je les attendais. C’est sans difficulté qu’ils ont trouvé les bijoux ainsi que l’argent cachés sous son matelas, puis ils l’ont menottée et emmenée. Suite à son départ, j’ai ouvert toutes les fenêtres, j’ai sorti le rouleau entier de sacs poubelles et j’ai tout jeté. Puis j’ai continué le grand ménage en repensant aux menottes, premier pas vers la liberté. Enfin satisfait devant tant d’ordre et de propreté, je me suis assis sur le canapé tout en me répétant : « C’est sûr, un jour elle me remerciera. »

PRIX

Image de Printemps 2019
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Lucile Sempere · il y a
Si seulement la prison pouvait servir de seconde mere a beaucoup d'autres, apprendre, s'ameliorer.

merci pour ce texte que j'ai beaucoup apprécié

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Emily ! Je relis avec autant de plaisir votre remarquable nouvelle pour laquelle j'ai voté !
Mon sonnet "Spectacle nocturne" que vous avez soutenu est maintenant en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bonne journée à vous.

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JACB · il y a
Génial ce retournement de situation à la fin ! Finalement l'enfermement n'est pas celui qu'on pense! C'est une très belle idée que vous avez développée sur un ton neutre qui a fui avec justesse le mélo. C'est écrit comme une évidence. J'ai apprécié et le sujet et la construction. Bravo Emily.
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RAC · il y a
A afficher dans les écoles, les centres de loisirs, et tous les endroits où trainent les jeunes en souffrance ! vous avez su aborder plusieurs sujets avec justesse et pudeur ; vous amorcez des pistes de réflexion... compliments !
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Pherton Casimir · il y a
Super... Bonne chance à vous! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte en final du prix Viva Da Vinci https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Emily · il y a
Déjà voté pour ma part!! Bonne chance!
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Emily · il y a
Merci. Avec plaisir
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Line Chatau · il y a
Texte étonnant qui pose un autre regard sur la prison. Pourquoi pas? Je soutiens
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Eddy Bonin · il y a
Bravo Emily. Et Merci pour ce texte original ! Toutes mes voix d'encouragement ++++
Si un voyage surfant entre Biscarosse et Biarritz te tente, c'est par là : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt,

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Ginette Vijaya · il y a
Un texte atypique . Un regard différent . Une prise de conscience originale .
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Samia.mbodong · il y a
La discipline a été bénéfique pour ce monsieur, tant mieux pour lui.
Il y a beaucoup de gens qui savent ce qui est bon pour les autres.
Une très bonne base de réflexion.
Bravo et merci
Je soutiens.

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Nelson Monge · il y a
Un récit un peu étrange qui ne laisse pas indifférent. Merci.
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