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Finaliste
Sélection Jury

La lettre provenait de Long Island, dans les Hamptons, j’ai tout de suite reconnu l’écriture de Vera.
Montauk, le 28 octobre 2002,
Ma chère sœur,
Je ne sais par où commencer, tant les joies et les peines se succèdent ou se précèdent, c’est selon, dans ta vie, ces derniers temps…
Depuis les attentats, je ne quitte plus ma maison de Montauk, d’ailleurs j’ai mis mon appartement de Manhattan en vente et j’ai décidé de ne plus prendre l’avion. C’est la raison pour laquelle, je ne suis pas venue aux obsèques de ce pauvre Max et que je n’ai pas assisté au mariage de Judith. Merci pour les photos (celles du mariage, évidemment).
Paul, son mari est un beau garçon, ils forment un couple superbe, et qui sait, de cette union, naîtront peut-être des jumeaux ou des jumelles comme nous le sommes… Je préfère ne pas t’ennuyer en te donnant des nouvelles détaillées de ma santé, qui n’est pas très bonne. Mon arthrose de la hanche me fait souffrir et mes affreuses migraines, me condamnent, au pic de chacune des crises, à rester allongée dans l’obscurité de ma chambre. Même le bruit de l’océan que j’aime tant me fait mal.
Mais c’est pour toi que je m’inquiète, ma chère Rose, après plus de trente années de bonheur absolu, passées auprès de ton cher mari, tu dois te sentir perdue, sans parler du départ de ta fille et de ton gendre qui vont s’expatrier à Shanghai, ce qui risque de peser davantage sur ta solitude. Ma maison te reste grande ouverte, viens quand tu veux, regarder l’océan apaise les chagrins…
Voilà sans doute, ma chère sœur, ce que tu aimerais lire de moi et ce que j’aimerais t’écrire si nous étions restées aussi proches que nous l’étions dans notre jeunesse. Te souviens-tu de ce studio que nous partagions, près de la place Saint-Georges ? Bien sûr que tu t’en souviens, tu suivais les cours de théâtre de la rue Blanche, je venais d’être engagée chez Gallimard, comme assistante de Solange Moreau, l’éditrice du pôle jeunesse. Le soir, je te faisais répéter tes rôles, après quoi je tapais à la machine, sous une couverture, pour ne pas te réveiller, ce qui serait mon premier roman, un chef-d’œuvre, à n’en pas douter.
Un peu avant Noël est arrivé un jeune éditeur, que l’on a installé dans le petit bureau, en face du mien, de l’autre côté du couloir. Ses cheveux noirs tombaient sur son front légèrement bombé, son regard restait doux, malgré d’épaisses montures en écaille, qui soulignaient ses yeux clairs. Son nez était parfait, son sourire éclatant, il se tenait légèrement voûté, comme sa haute taille l’exigeait. Je l’ai aimé tout de suite, je ne suis pas tombée amoureuse, non, je l’ai aimé. Très vite nous avons pris l’habitude de boire un verre, avant de rentrer le soir. Je voyais bien que je lui plaisais, mais il était plutôt timide et j’étais peu sûre de moi. Il était intarissable sur l’œuvre de Stefan Zweig, je l’écoutais en espérant qu’il m’embrasserait bientôt. Quand il a signé son premier auteur, il m’a invitée à dîner pour le lendemain, il tenait à ce que nous fêtions ensemble ce qui allait être l’un des plus gros succès de la maison.
Le soir dit, pour ce rendez-vous que j’espérais tant, je me décidais pour ma petite robe noire, aux emmanchures américaines. Alors que je sortais de ma douche, j’ai été prise de nausées, de vertiges. Je connaissais trop bien ces symptômes qui précèdent mes migraines. Tu avais beau me dire, ma chère sœur, que ça allait passer, qu’il fallait que je me détende, la douleur s’installait. Une heure plus tard, je décidais d’annuler notre dîner, quand tu m’as proposé d’y aller à ma place.

— Pour moi, ce sera comme un entraînement d’improvisation, comme pour jouer un rôle.
Après tout, nous étions si identiques physiquement, parce que pour le reste, tu étais aussi extravertie que j’étais réservée… Même coiffure, même style vestimentaire, même taille, même poids… Si j’ai d’abord trouvé l’idée saugrenue, tu as su me convaincre que c’était la meilleure des solutions.

— Écoute Vera, imagine qu’il soit déçu au point de passer à autre chose, de passer à une autre… Il peut aussi croire qu’il ne te plaît pas, que tu as accepté ce dîner comme ça, pour ne pas lui faire de peine… Ou pire encore, que tu n’es pas libre !

Je t’ai laissé enfiler ma petite robe noire et chausser mes escarpins à talons.
Tu as mis le tube d’aspirine et le verre d’eau sur ma table de nuit, tu as déposé un baiser sur mon front et tu es partie.
Je t’ai entendue rentrer au petit matin, tu t’es délestée de ma robe en la laissant tomber à tes pieds, comme tu avais dû le faire sous ses caresses, la veille au soir et tu t’es déchaussée pour te glisser sous les draps. J’ai fait semblant de dormir et quand le réveil a sonné, nous avons pris notre tour de douche et avalé notre café comme si de rien n’était.

— Alors ce dîner ?
— Je ne vois pas ce que tu lui trouves, si ce n’est qu’il est ennuyeux à mourir, je te raconterai ce soir.

Six mois plus tard, ta robe de dentelle, comme un linceul, recouvrait mes espoirs et tu transperçais mon cœur de tes talons aiguilles recouverts de satin ivoire, en épousant l’homme que j’aimerai toujours, Max Stern ! Tu as eu la délicatesse de ne pas me demander d’être ni ton témoin, ni ta demoiselle d’honneur et nos parents étaient aux anges, tant ils craignaient que leurs filles ne se marient jamais, de peur de s’éloigner l’une de l’autre, sans savoir que c’est ce mariage qui allait nous séparer à jamais.
J’ai écrit « Méprise » en deux semaines, le temps qu’il vous a fallu pour faire Judith pendant votre voyage de noces, à Capri et si tu as causé mon malheur, ma chère Rose, tu as fait de moi une femme riche et célèbre, puisque mon premier roman, inspiré de notre histoire, s’est vendu à des millions d’exemplaires et dans le monde entier.
Quand j’ai dû me rendre à New York, pour en assurer la promotion, j’ai décidé de m’y installer pour toujours, fuyant ainsi votre bonheur. Je ne me suis pas mariée, je n’ai pas eu d’enfants, j’ai eu des amants bien sûr, mais je leur ai préféré mes chiens. Si tu me rends visite, je t’emmènerai au fond du jardin, voir les pierres tombales que j’ai fait ériger, pour chacun d’entre eux, en témoignage de mon attachement.
Quant à toi tu as abandonné tes ambitions théâtrales, pour te consacrer exclusivement à ton mari et à ta fille.
C’est si loin tout ça, que j’aurais dû te pardonner depuis longtemps, mais ce serait mal me connaître. Au lieu de cela, je me réjouis, chaque fois qu’un malheur te frappe, toi et ta famille. Je viendrai me recueillir, dans le cimetière où Max repose, sois sans crainte et sur l’air de « I got you under my skin » je danserai sur sa tombe, en buvant du champagne et si tu meurs, avant moi, ce que je te souhaite (après tout, tu es mon aînée, bien que tu sois née après moi, c’est ainsi chez les jumeaux) délaissée par ta fille Judith, trop occupée par les siens à Shanghai, je veillerai personnellement à ce que l’on t’enterre loin de celui que tu m’as volé et de votre petit Patrick, mort à l’âge de trois mois.
Voilà, ma chère Rose, j’en ai fini pour aujourd’hui…

Vera



J’ai replié soigneusement la lettre de ma sœur, je l’ai rangée dans l’un des tiroirs du secrétaire de ma chambre. Quelques jours plus tard, j’ai commencé mes bagages pour me rendre à New York, et lorsque Judith, m’a demandé ce que j’allais y faire je lui ai répondu :

— Ce que j’aurais dû faire, il y a longtemps

— C’est-à-dire ?

— Demander pardon…

PRIX

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Denis Raymond · il y a
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N'hésitez pas à me lire aussi
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/presence-26

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MURIEL CONTE · il y a
superbe.
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pascale lecosse · il y a
Merci Muriel ❤️
Prenez soin de vous 🎈

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Zouzou · il y a
Mes voix pour votre beau texte. .
Suis en finale aussi Antarctique...

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pascale lecosse · il y a
Merci 🤓
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Dominique Mutel · il y a
Un océan entre les deux sœurs que Rose finit par traverser et au bout le pardon rédempteur.''J'ai eu des amants, bien sûr''. Comme si cela allait de soi?
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pascale lecosse · il y a
Je regrette que mon texte ne vous ai pas convaincu
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Françoise Mornas · il y a
Mon soutien pour ce beau récit que je découvre maintenant. Une méprise que l'on pressent, mais que vous décrivez finement en nous donnant à voir les ressentis des deux héroïnes.
Un passage sur ma page, si vous le voulez ?

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pascale lecosse · il y a
Merci Françoise! 🙏🏻🤓
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Fred Panassac · il y a
Bravo et merci pour ce texte, j’aime toujours et je renouvelle mes voix avec mes encouragements pour cette belle finale !
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pascale lecosse · il y a
Merci Fred 🙏🏻😉
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pascale lecosse · il y a
Merci Haruko San
Vos encouragements me portent
🤓🙏🏻✍️

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Haruko San · il y a
Superbement écrit, une histoire qui frappe en plein coeur..Je vous découvre et c'est un réel plaisir. Bonne continuation, mes voix certainement +*****
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Fleur A. · il y a
Toutes mes voix pour cette histoire très prenante
Bravo

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pascale lecosse · il y a
Merci Fleur A
🙏🏻🤓

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
PASCALE finaliste!
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Ah, mes points, entièrement, je vous les remets car votre écrit les mérite bien.
Texte Joliment écrit. C'est très touchant aussi.
Je vous invite à lire : "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME"

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pascale lecosse · il y a
🙏🏻
Merci. Très touchée

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