4
min

Mener en bateau

Image de Keringer

Keringer

5 lectures

0

Depuis la nuit tombée, Le Kerguelen gîtait dans une épaisse brume. Seul le chuchotis du clapot, les craquements du navire et les grincements du cordage venaient rompre le morne silence enserrant l’équipage. Au loin, l’ombre terrifiante du Foudroyant s’éloignait et emportait dans son sillage, la lueur de ses lanternes. Pour le capitaine Clark, le moment était venu de fausser compagnie à son vieil ennemi, l’amiral Thompson. Clark, ce vieux forban à la jambe rafistolée par une pièce de bois, savait qu’il ne fallait pas trop jouer avec la chance et aussitôt, il ordonna à ses hommes d’hisser le grand foc et de virer de bord. Le temps que Le Borgne, timonier du Kerguelen, envoie rouler la barre à tribord que déjà la voilure, claquait au milieu des embruns. La vieille charpente, laminée par le fracas des océans, gémit, la frégate vira de bord et se volatilisa dans le brouillard.

Du jeune Crapaud à L’éclopé, en passant par La Teigne, chacun de ces pillards des mers savaient que, quelque part Le foudroyant rodait en espérant les débusquer pour les envoyer par le fond rejoindre les abysses.

Depuis plusieurs heures, Le Kerguelen glissait à travers un voile dense, sans vie et sans murmure, lorsque le navire se mit subitement à chalouper. Intrigué par cet inexpliqué tangage, le Borgne se pencha et du haut du bastingage, vit la surface des eaux bouillonner: « Sabre de boiteux » s’écria t-il. La course emmenée par les roulis, Le Borgne dévala les escaliers, se rua dans la cabine de Clark, secoua la lourde carcasse endormie et finit par extirper le vieux boucanier de ses ronflements infernaux: « Nom d’un poulpe mais tu veux ma mort, vieux cyclope » brailla le capitaine. « La mer maudite ! Nous venons d’atteindre la mer MAUDITE », hurlait Le Borgne, le teint blafard et son unique œil tétanisé par la peur.

De mémoire de flibustiers, nul homme n’était revenu de ces eaux damnées par les marins du globe. Démons, hauts comme trois hommes, errant par des nuits sans lune, bourrasques de vent à déplumer le plus robuste des cormorans, lames de fond à écailler un banc entier de mulets, Léviathan embusqué dans l’enfer des profondeurs, bateaux fantômes naviguant dans les ténèbres, depuis les quais de la Tamise jusque dans les tripots des îles, tous les marins connaissaient ces légendes et à l’évocation de pénétrer dans cette mer de malheurs, Crapaud, L’éclopé et La Teigne débarquèrent aussitôt dans la cabine.
« C’est précisément là où nous allons » lança le vieux Clark, assit dans la pénombre.
« Tu veux notre mort ! Personne n’est jamais revenu de ces eaux infestées par le diable ! » protesta La Teigne.
« Personne sauf MOI », rétorqua Clark. Devant l’aplomb de cette révélation, la bande de pirates resta médusé.
« Baliverne, le vieux Clark est devenu fou », lança La Teigne. Et la jambe de bois claqua sur le plancher, le capitaine se dressa et s’avança : « Ma bonne vieille Teigne, si tu crois que j’ai la caboche moisie, embarque à bord de la chaloupe et laisse l’océan décider de ton sort. » Et le capitaine pointa son épaisse main rugueuse sur chacun des visages crasseux qui l’entouraient : « Libre à vous de quitter ce navire, mais sachez qu’aucun d’entre vous n’échappera aux cales du Foudroyant et à l’échafaud dressée sur la grande place ». Clark saisit La Teigne par le cou, serra son poing et la barbe penchée à son oreille, lui susurra : «  CRAQUE ! C’est le son que tu entendras quand la trappe se dérobera sous tes pieds et que le poids de ton corps viendra rompre les os de ton cou. Du gibier de potence bon à amuser les foules, voilà ce que vous êtes et ce qui vous attend en rebroussant chemin, bande de berniques invertébrés. Alors que droit devant, des rivières de diamants, des torrents de rubis, des cathédrales d’or à faire pleurer les coffres de tous les royaumes, nous tendent les bras. Des trésors dont le scintillement aveugle tous les regards. Ils sont à portée de mains... à portée de ton moignon, L’éclopé. En bravant cette mer maudite, je vous offre la fortune jusqu’à la fin de vos jours. » Et Clark sortit sur le pont. Le ciel gronda, les abîmes rugirent et des geysers, évadés des antres de la terre, bondirent à la surface d’un océan devenu sinistre. « Bienvenu dans le labyrinthe du diable. Messieurs, à vos postes ». Exaltés par la perspective d’atteindre tant de richesse, Crapaud se lança à l’assaut de la vigie, Le Borgne empoigna la barre et La Teigne, L’éclopé postés à l’avant du navire guidèrent le Kerguelen dans le souffle infernal de la forêt de trombes d’eaux qui jaillissaient des antres de l’enfer. Ballotté par les flots, dans une mer balayée par la houle et des vents rugissants, le Kerguelen disparaissait dans les creux d’un océan tempétueux et esquivait les lances bondissantes d’un diable tapi au fond des abysses. Des paquets d’eaux venaient se fracasser contre l’étrave du navire. Les vagues déferlaient sur le pont et balayaient les hommes cramponnés à ce qui pouvait les retenir des griffes de l’océan. Une rafale de vent manqua de faire chavirer le Kerguelen. Le trois mâts gémissait de tout son être. Des trombes d’eau envahissaient la cale. « Gouvernail à tribord, barre à bâbord », hurlaient dans la tempête, La Teigne et L’éclopé quand, aussi brutalement que la furie de l’océan s’était déchaînée, le soleil perça les nuages noirs et les eaux redevinrent calmes. Devant le gréement, d’étranges plaques blanches flottaient à l’horizon. Portées par le courant, buttant mollement contre la proue du navire, les plaques se lézardaient en petits îlots et venaient glisser le long de la coque. Puis, tombant du ciel comme des flocons de neige à l’arrivée des premiers froids, de petites bulles se mirent à virevolter au milieu des mâts et du cordage. Un chant satiné s’empara des esprits. Envoûté par le doux murmure, L’éclopé enjamba le garde corps et tomba dans l’écume blanche qui l’engloutit en un instant. Soudain « TERRE, Terre en vue. Droit devant capitaine » hurla Crapaud, du haut de la vigie. A l’horizon, une falaise. Gigantesque, lugubre, sa hauteur semblait lécher les nuages. Le Kerguelen s’enfonça dans la molle muraille et la falaise d’écume se referma sur l’équipage.

Au petit jour, l’océan brillait de milles éclats. A l’horizon, nulle trace du Foudroyant et Le borgne, Crapaud, et La Teigne adossés contre des tonneaux de vivre, dormaient d’un sommeil profond. Clark s’approcha, saisit un saut d’eau et mit un terme à la rêverie collective: « Debout ! Avant de se vautrer dans notre or, il reste un dernier obstacle à franchir »
« Lequel ? » lança La Teigne.
Clark leva les yeux au ciel « Le plus terrible qui soit: Poséidon ». A l’évocation de son nom, la main du géant transperça les nuages, plongea dans la mer puis se retira ouvrant un gouffre tournoyant semblant vider l’eau de tous les océans. Emporté par le courant, aspiré dans le tourbillon, Le Kerguelen sombra dans l’abîme et s’échoua coque renversée, près du siphon de la baignoire.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,