Mendiant d'une histoire

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« La colère, c’est la peur dirigée vers autrui. » Michael Grant « Il y eut un faucon dans le ciel. » Timothée de Fombelle Ça, c'est moi. Des citations profondes, ou d’autres qui ne  [+]

Qui était-il ? C’était la question qui semblait danser dans les regards que les passants portaient sur lui, celle qui animait le rictus déplaisant de leur bouche. Une question qui, à elle seule, était pourtant tout ce qu’il désirait savoir. Car la question que tous se posaient, lui-même n’en avait pas la réponse. Il se gardait bien de le leur faire comprendre.
A force, Maximilien avait fini par connaître ces passants. Il y avait le grognon qui donnait un centime pour ne pas passer pour un avare, le millionnaire qui jetait une pièce sans le regarder, comme si cela salirait son honneur, celui qui lui jetait une pièce chaque soir en rentrant du travail et qu’il avait dès le début l’impression de connaître. Il y avait ceux qui lui adressaient un sourire compatissant sans rien lui donner, ceux qui changeaient de trottoir en regardant le ciel comme s’il cachait un secret passionnant.
Maximilien maudissait les étés bouillants autant que les hivers rudes. Il maudissait ces passants qui, s’ils lui en adressaient un, n’avaient qu’un regard empli de pitié. Une pitié dont il ne voulait pas. A quoi bon ? La pitié ne lui apportait rien qui lui soit utile. Ce qu’il lui aurait fallu, ç’aurait été une couverture moelleuse ou une assiette de crudités. Mais il n’en était rien. Ces gens qui le regardaient en souriant en coin, ces gens qui avaient de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, ces gens-là n’avaient rien à lui donner. Ils préféraient conserver cet argent pour s’offrir des bijoux scintillants et des montres dorées. Mais lui jeter une petite pièce, non ! C’était bien trop. Ils préféraient le voir souffrir jour après jour, en lui passant devant pour se rendre au travail sous la grêle cruelle, ou chez des amis pour y prendre un thé bienvenu.
Quelquefois, lorsque l’envie lui passait de jeter des regards furieux à ces bourgeois qui n’en faisaient qu’à leur tête, il tentait de se souvenir. Il espérait ainsi qu’il saurait un jour répondre à cette question qui le dévorait de l’intérieur. Il commençait toujours avec le même point de départ, la seule certitude qu’il avait.
« Je m’appelle Maximilien. »
C’était la vérité même, l’inébranlable vérité. Une information qu’il savait d’une personne sûre. Mais qui ? Impossible de le déterminer. Il avait maintes fois rêvé de cette personne mystérieuse. Il la voyait certains jours comme une mère qui l’avait mis au monde et lui avait chuchoté au creux de l’oreille, peu avant de périr :
« Tu t’appelleras Maximilien. »
Il imaginait de toutes pièces un parfum sucré, légèrement vanillé, qui aurait pu être le sien. Il sentait presque la pression de ses bras autour de lui. Puis il rouvrait les yeux et voyait les airs intrigués des badauds ingrats.
D’autres fois, il levait les yeux vers le ciel gris et encombré de nuages. Derrière l’un deux, il lui semblait discerner un instant l’éclat d’un sourire. Il fronçait les yeux, forçait sur ses pupilles malades, mais le sourire ne reparaissait pas. A sa place, un soleil l’éblouissait entre deux nuages cotonneux. Alors il rêvassait, folâtrait sur ses origines, se voyant fils du souverain d’une contrée lointaine. Il imaginait les décors du palais si bien qu’ils s’imprimaient sur ses rétines. Et lorsqu’une main grasse se posait sur son épaule, il sursautait, et son regard croisait celui de Sofia.
Sofia vivait près du supermarché, quelques centaines de mètres plus loin. Ce choix était celui dont elle était le plus fière. Elle se vantait d’être celle qui recevait le plus d’« offrandes ». Maximilien désapprouvait cette façon de penser. Car Sofia vouait une passion secrète aux passants richissimes. Une fois, elle lui avait raconté la raison de cet amour mal venu.
- Tu vois, Maxi, j’étais quelqu’un d’autre avant, avait-elle grogné. J’étais riche, comme ce type, là-bas, celui avec le beau manteau. Je vivais dans une belle baraque.
En reniflant, elle lui avait détaillé avec tendresse, une tendresse dont on aurait pu s’étonner d’une telle femme, les reliefs de son plafond, les motifs de sa tapisserie, les rideaux savamment brodés. Et Maximilien se surprenait à rêver avec elle.
- Tu avais un bon métier ?
Sofia avait éclaté d’un rire lourd, qui rappelait ceux des sorcières dans les films pour enfants.
- Mon p’tit gars, j’me servais chez les gens. C’était ça, mon job. Bijoux, objets antiques, cent mille francs en liquide chez les mamies qui ne faisaient pas confiance aux banques, miroirs, œuvres d’art... Rien m’échappait, j’empochais tout. Et j’revendais toute la marchandise sur des bons vieux sites. A un si bon prix que les clients ne se posaient pas de questions.
Quelques dizaines d’années après le début de ses activités, on avait défoncé la porte. Sofia sirotait son cappuccino matinal. Elle avait levé des yeux surchargés de maquillage, qui luisaient d’une joie maladive. Trois hommes en uniforme l’avaient fermement empoignée, tandis qu’un autre appelait ses collègues. On l’avait traînée jusqu’au commissariat. Le lendemain, elle était en « taule ».
Elle y avait passé vingt-cinq longues années. Quand elle était revenue, son palais était la propriété d’un couple de riches avocats. Pleurant de rage, elle s’était installée devant le supermarché. Elle n’avait plus rien. Rien de plus que Maximilien, qui quelques mètres plus loin, regardait avec un mélange d’attendrissement et de détresse la nouvelle venue.
C’était lui qui avait fait le premier pas. Trop timide à force d’essuyer les mauvais sourires des passants, il avait pris son courage à deux mains pour aborder Sofia.
- Bonjour, tu vas bien ?
Sofia avait éclaté d’un rire gras, avant de fixer de ses yeux rieurs l’air surpris de Maximilien.
- Non. Je crois bien que j’irai plus jamais bien à partir d’aujourd’hui.
Maximilien avait hoché la tête en silence. Il comprenait parfaitement ce que voulait dire la nouvelle voisine par là, même s’il n’aurait jamais osé l’avouer.
Depuis ce jour, ç’avait été comme s’ils avaient passé un pacte muet. Ils riaient ensemble, et Maximilien décelait dans sa propre voix un peu plus de joie qu’auparavant. Ils mendiaient quelques canettes de bière à un passant généreux. Puis ils buvaient jusqu’à la dernière goutte le breuvage miraculeux, qui leur faisait oublier jusqu’à leurs propres ennuis.
Mais jamais, au grand jamais ils ne parlaient de leur vie d’avant. C’était le maillon fragile qui gardait leur pacte lié. Un seul mot, une seule question, et il aurait été brisé.
Et puis Gaby était arrivé. Rescapé dans la petite troupe à la même manière que Sofia, ils étaient maintenant trois à boire ensemble. C’était déjà plus drôle.
Mais tout à l’heure, Maximilien avait trouvé un objet brillant dans la poubelle qu’ils vidaient chaque jour, dans l’espoir d’y trouver un pot de yaourt ou un sachet de chips à demi périmé.
Un objet qui scintillait à la lumière du soleil, comme porteur d’un espoir nouveau.
Et puis Maximilien avait distingué un visage sombre dans l’objet. C’était un visage bruni par le soleil, ridé par les années, sali par la crasse. Le visage abîmé de l’homme qui a raté le coche de ses rêves.
Mais deux yeux bleus pétillaient d’un malice nouveau.
Lorsqu’il avait approché son visage de l’objet pour mieux y voir les traits de cet homme, ce dernier avait approché la tête avec lui. Il avait écarquillé ses yeux bleus, l’autre avait fait de même. Ses sourcils s’étaient froncés, il l’avait imité. Fatigué, Maximilien avait détourné le regard. Il avait abandonné l’objet avant de retourner s’asseoir. Quelques nuages avaient passé avant qu’il ne comprenne que la curiosité le poussait vers ce mystérieux bout de verre. Il y était retourné d’un pas vif. L’homme était toujours là. Il avait ramené l’objet sur son carton et l’avait montré à Sofia.
Elle léchait une dernière goutte de bière sur une canette sale. Elle avait donné de son rire éternel avant de répliquer :
- J’en avais un comme ça dans mon palais. Volé chez un millionnaire qui ne l’avait même pas remarqué, il en avait des tonnes dans ce genre-là. Il montait jusqu’au plafond, et il était doré sur les bords. Magnifique. Je rougissais mes lèvres en me regardant dedans.
- Dedans ?
- C’est un miroir, mon p’tit Max. C’est toi, là-dedans. Regarde. On voit le supermarché, là. Et tu vois la p’tite dame et son gamin ? Retourne-toi. Ils y sont, dans ce supermarché. Mais ils sont
aussi dans ton miroir.
Maximilien avait compris. Ce visage marbré qui le dévisageait, c’était le sien. Cet homme abîmé, c’était lui.
Il avait fermé les paupières. Il avait revu sa vie défiler contre sa rétine. Maintenant, il avait fini. Mais il n’avait toujours pas envie de redécouvrir le monde sale et bruyant autour de lui.
Alors il recommença. Comme à chaque début.
« Je m’appelle Maximilien. »
Mais cette fois-ci, ses pensées ne s’arrêtèrent pas comme devant un mur infranchissable. Elles avaient trouvé la faille, et un flot coulait derrière ce mur, dans les abîmes d’un passé oublié.
Il entendait la voix chuchoter son histoire à ses oreilles. Une voix féminine, douce et forte à la fois, qui lui expliquait avec toute la gentillesse du monde l’histoire de sa propre vie.
- Tes parents étaient des gens généreux. Dans tout le village, on n’avait jamais vu personne qui puisse être si altruiste. Surtout quand on imaginait qu’ils n’avaient pas un sou en poche.
Carla soupirait, les yeux rêveurs. Elle parlait d’une voix un peu précipitée, et se retournait de temps à autre pour surveiller les enfants qui jouaient, ou s’assurer qu’Elisabeth et la directrice de l’orphelinat n’avaient pas besoin d’aide.
- La preuve, ils avaient une petite dizaine de marmots, et jamais ils n’en laissaient un crever de faim pour en favoriser un autre. Non. C’étaient eux qu’ils privaient. Le soir, quand le père Vollet revenait avec deux choux donnés par son patron, un maigre salaire, la mère Vollet ne râlait pas. Elle prenait les choux, les plongeait dans l’eau chaude qui soufflait sur le feu, et elle servait une soupe pas bien nourrissante à ses enfants. Le père s’installait en face d’elle, à l’autre bout de la table en bois, et ils regardaient manger leurs marmots. Et sur leurs visages, on comprenait que les regarder avaler la soupe comme ça, c’était tout le bonheur qu’on pouvait leur apporter.
Soudain, son visage se ternissait. Sa voix se faisait plus grave.
- Mais à force de rien manger, les parents étaient maigres comme les brindilles qui leur servaient à allumer le feu. On détournait le regard de la mère quand elle venait quémander un fruit pourri au marché, bancale sur ses jambes osseuses. Pas que les gens étaient égoïstes, crois bien que non, mais juste qu’ils étaient tous fourrés dans le même fumier. Et puis, il y a eu un scandale. La famille Vollet avait en tant que dernière richesse héritée d’un aïeul, un somptueux miroir, de plus de deux mètres de haut. Mais un jour, ils ne supportèrent plus de voir leurs enfants se faner sans qu’ils puissent rien faire de plus. Et le miroir leur reflétait chaque jour l’étendue de leur misère et de leur famine. Alors, ils décidèrent de le vendre. Mais sur le chemin, n’en pouvant plus de tenir le miroir avec leurs membres de porcelaine, ils cédèrent. Le miroir tomba et se brisa. Depuis ce jour, chaque fois qu’ils allaient au marché, ils se plantaient des bouts de verre dans les pieds, comme pour se souvenir plus amèrement de tout ce qu’ils avaient perdu avec cet objet. Mais ils ne se plaignaient jamais.
Les yeux du petit Max s’arrondissaient, et la brave femme continuait.
- Parmi ces malheureux gosses, il y en avait un bien plus téméraire, un petit gamin pas bien robuste, qui priait son père pour l’accompagner au travail et gagner un chou de plus. Mais le père était trop bon. Il refusait fermement, il disait que le travail n'était pas pour les enfants. Alors un jour, Julien qu’il s’appelait, a suivi son père en cachette. Il est arrivé au champ où le bon père Vollet gagnait sa misère. Il a contourné le champ de loin, pour pas que le bonhomme ne le voie. Mais il ne sortait pas beaucoup, le Julien. Ses parents leur disaient de rester à la maison pour économiser leurs forces. Alors voilà que le p’tit Julien, il s’est perdu. Mais le pire, c’est que depuis le départ de la maison, un petit frère, qui ne devait pas avoir plus de trois ans, l’avait suivi. Quand le bon Julien l’a vu, l’était trop tard pour le ramener, parce que lui-même ne savait plus où il en était. Voilà les deux fils qui erraient dans la forêt.
Le cœur du petit Max ratait un battement. Ce récit ressemblait plus à un conte de fées qu’à l’histoire de sa vie.
- Une femme les a trouvés, tu vois. Elle travaillait à l’orphelinat d’un village pas beaucoup plus loin. En voyant les deux petits gamins perdus, en pleurs, elle a pas hésité un instant et elle les a amenés avec elle. Cette brave femme, c’est Elisabeth.
Un sourire naissait sur les lèvres du petit spectateur. Voilà qui raccrochait ce conte de fées à sa réalité.
- Les petits ont été pris en charge tout de suite. On leur a donné des vêtements chauds, un bol d’avoine, et voilà qu’ils reprenaient déjà des couleurs, les p’tits cœurs. Mais aucun d’eux n’arrivait à parler. Le petit, c’était compréhensible, après le temps effrayant passé dans la peur. Le grand, même s’il avait dans les six ans, c’était comme si on lui avait collé sa langue au palais. Traumatisme profond à un âge où on ne sait pas encore bien ce qu’on fait. On les a donc gardés. Et on a enfin compris qui ils étaient lorsque, quelques mois plus tard, on a appris dans le journal que la bonne mère Vollet du village à quelques kilomètres de là venait de mourir de chagrin. Elle avait perdu deux de ses gosses un peu plus tôt, pile quand on avait retrouvé les deux loupiots. On a voulu aller voir le père pour tout lui expliquer, mais le temps de mettre ça en place et d’y aller, voilà que toute la famille était à l’agonie. Pour le père qui avait une belle marmaille sur les bras, et la marmaille qui avait perdu sa bonne mère. Ils sont tous morts plus ou moins vite. Quelques-uns ont disparu. On raconte qu’ils errent dans la forêt comme leurs frères avant eux, mais que cette forêt est devenue leur alliée. Comme des Robinson, tu vois ? Mais tout ça, ça n’a jamais été confirmé. Alors on vous a gardés.
- Vous ?
Pour la première fois depuis le début du monologue, le petit prenait la parole.
La bonne femme prit un air soucieux.
- T’as pas compris, mon p’tit gars ? Le petit curieux qu’a voulu suivre son frère, c’était toi.
Max était sous le choc. Dans les jours après cette déclaration, il fut impossible de lui arracher un mot. Et quand il se mit à rouvrir la bouche, il ne faisait aucune allusion à ce qu’il avait appris.
Les années passaient. Julien et son Max s’étaient faits quelques amis, mais l’orphelinat était en perpétuel changement. Certains étaient adoptés, d’autres étaient trouvés, abandonnés parfois en pleine nature. C’était dur de se fixer dans un monde qui se bouleversait sans cesse.
Maximilien ferma les yeux et se concentra sur le prochain obstacle.
Car ce qui devait arriver arriva un jour pluvieux. Un couple de gens hautains de la ville voisine, Saint-Jean-la-Belle, se présenta à la porte. On adopta le petit Julien, qui devait avoir près de huit ans, mais on délaissa le petit Max. Deux garçons, c’était trop. Un suffisait largement. Et il s’en remettrait, le petit, regardez les bons amis qu’il avait. Et le voilà qui était séparé de son frère adoré, une prise solide sur une plaque de verglas.
Maximilien aurait pu s’arrêter là, mais il voulait arriver jusqu’au bout. Dans ce visage dans le miroir, il avait reconnu un père et un frère. L’histoire se déroulait sous ses pieds, mais s’il attendait un autre moment pour en découvrir la suite, elle se déroberait sous lui.
Il se souvenait des sensations qui l’avaient envahi alors. L’incrédulité, la peur, le chagrin, le découragement. Mais il avait tenu bon. Il était toujours là, debout, en appui sur deux pieds qui ne le trahiraient jamais.
Venait alors le malheur qui l’amenait là où il était. L’orphelinat marchait mieux que jamais, les enfants arrivaient désespérés et repartaient joyeux. Mais personne ne voulait de Max. Il commençait à s’y faire, se disait qu’il resterait pour toujours avec Elisabeth, Carla et les autres. Celles et ceux qui avaient su l’aimer et fonder pour lui une vraie famille.
Mais un jour, cette famille devait s’effondrer à nouveau. Qui n’avait pas compris que Maximilien devait demeurer sans-famille à jamais ?
Un jour, des camarades de l’orphelinat avaient découvert un bel objet dans le poulailler. C’était brillant, le soleil venait y perdre ses rayons, et on voyait dedans des gens qui riaient et se chamaillaient. On aurait dit le bel objet sur pied à l’entrée de l’orphelinat.
On était un beau jour de juin, et ce fameux soleil tapait fort. Dans la cour, on jouait au plus courageux en touchant la glace brûlante du miroir avant d’en retirer aussitôt la main.
Certains, peu avant le déjeuner, avaient commencé à déceler dans l’air une odeur de feu de bois. Quelques minutes après, l’orphelinat était en flammes.
Dès qu’il comprit ce qui se passait, Maximilien bondit sur ses pieds et franchit en vitesse la grande porte de l’orphelinat. Il courut, courut le plus loin possible du foyer géant qui naissait dans l’établissement.
Il était conscient qu’il laissait derrière lui toute la vie qu’il s’était construite. Une vie pas toujours facile, mais qui lui avait apporté une grande partie du bonheur dont il avait besoin. Et cette vie qui, une fois de plus, partait en fumée...
Il s’était arrêté dans une ville, à bout de souffle. Il s’était installé contre un mur, à quelques centaines de mètres d’un grand supermarché. Il ignorait que ce serait sa maison pour de longues années. Et il n’avait pas vu, sur le panneau à l’entrée de la ville, qui miroitait le soleil, l’inscription Saint-Jean-la-Belle.
Il n’avait pas pu, ou voulu, prendre de nouvelles de l’orphelinat et de ses rescapés. Il était resté près de la grille d’aération, s’était peu à peu reconstruit une vie ici, en arrangeant des cartons sur le sol nu, vivant des pièces jaunes que lui jetaient des passants trop vaniteux pour voir une ordure sur le sol de leur rue. Et son esprit avait préféré tout effacer, pour oublier.
Maximilien rouvrit les yeux. Le paysage qu’il voyait était le même que celui de ses pensées, quelques instants plus tôt.
Mais à présent, il savait tout.
Sofia le regardait, mi-intriguée, mi-amusée.
- Alors, Max, on a fait un beau rêve ?
Max tourna lentement le cou vers elle, comme une tortue bicentenaire.
- Ce n’était pas un rêve, Sofia.
Sofia eut un sourire en coin et s’écarta pour rejoindre Gaby.
Un passant modérément âgé lui jeta une pièce. Ce passant habitait la ville, dans la rue un peu plus haut, et il lui jetait une pièce chaque soir, en rentrant du travail. En tout, il avait dû dépenser des centaines d’euros pour ce pauvre homme. Il avait un visage quelconque, excepté une paire d’yeux couleur océan qui illuminaient son visage.
Mais à présent, Max le reconnaissait.
- Julien ? chuchota-t-il.
L’homme fronça les sourcils. Il s’arrêta.
- Comment connaissez-vous mon nom ?
Une ride lui barrait le front. Un sourire éclaira le visage ravagé de Max.
- Je t’ai connu.
L’homme semblait inquiet.
- Où ça donc ?
- Tu étais un des fils Vollet.
L’inconnu parut surpris. Il fronça les sourcils. De toute évidence, ce mot rappelait quelque chose dans sa mémoire.
- Je veux bien tout t’expliquer.
Julien paraissait très angoissé à l’idée de laisser un mendiant entrer chez lui, mais sa curiosité était éveillée. Il conduisit Maximilien jusque dans son humble appartement, sous les yeux médusés de Sofia.
- Tu vis seul ?
Julien tripota nerveusement sa montre.
- J’ai une femme et trois enfants.
- Alors, je suis leur oncle.
Cette fois, Julien éclata d’un grand rire.
- Bon, et si tu m’expliquais ?
Max hocha la tête. Il entrouvrit les lèvres, et un flot de paroles s’en échappa, comme si elles avaient été retenues trop longtemps. Pendant une quarantaine de minutes, il parla. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Enfin, quand il se tut, Julien avait les yeux dans le vague.
- Tout cela, c’est un peu trop pour moi. J’ai dû mal à te croire, même si ça réveille beaucoup de souvenirs tapis dans ma mémoire. Laisse-moi quelques jours, d’accord ?
Maximilien hocha la tête et quitta l’appartement sans un mot.
Le lendemain, Julien ne passa pas devant lui pour rentrer du travail. Ni le jour suivant. Ni le lendemain. Mais Max ne désespérait pas. Il savait que la mémoire aime bien jouer des tours.
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Lùnah B · il y a
J'adore ton texte, bien mené et bien écrit. Le miroir qui rend la mémoire à Max me fait penser à la madeleine de Proust, même si ce n'est pas tout à fait pareil. Effectivement, la mémoire peut être capricieuse...