Mémoires d'une toquée

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Une secrétaire intérimaire, atteinte de TOC, découvre le quotidien d'une société pour travailleurs handicapés... mais également l'envers du

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Image de Hiver 2018

Un trouble obsessionnel compulsif occupe ma tête depuis que j’ai appris à lire et à écrire, mais tout le monde ignore ce handicap invisible, cette gymnastique psychique épuisante à laquelle je m’adonne et qui ne muscle rien d’autre que mon sentiment de ridicule.
Ce TOC m’astreint à comptabiliser mentalement chaque nombre de syllabes dans les mots et à ne m’arrêter que quand je tombe enfin sur un mot fétiche, à savoir un mot de cinq syllabes. Ensuite mon manège interne repart jusqu’au prochain mot qui arrêtera pendant un temps fugace mes exercices compulsifs.
Mes petits jeux cérébraux d’écolière appliquée et motivée qui essayait ainsi d’organiser le monde des lettres et des mots et aussi de colmater une anxiété naissante devant les premières exigences scolaires de réussite se sont mués en monstres internes harcelants.
Quand mon rituel démarre, seul compte pour moi le mot magique qui me calme, m’apaise, le mot à cinq syllabes, celui que je retiens et répète avec jouissance dans ma tête comme si enfin j’atteignais les portes de la sérénité et pouvais ensuite me relâcher.

Je suis une handicapée de la pensée quand cette gymnastique mentale se déchaîne, puis ces orages orgiaques de comptage se calment et ma tête se libère. Je ne suis pas maître de ces crises qui scandent mon quotidien mais j’ai appris à faire avec... dans le secret.
À l’école, on me décrivait comme une élève distraite, dans la lune, inattentive. Mes parents se désespéraient de mes retraits : « Tu as toujours la tête ailleurs, cela fait trois fois qu’on t’appelle... ». À l’adolescence, les garçons avaient du mal à m’intéresser et mes copines me reprochaient souvent de leur « faire la gueule ». À l’age adulte, mon trouble s’est accentué tout en se manifestant de façon plus épisodique, ce qui le rendait moins gênant. Je commençais à m’en accommoder et à bien le dissimuler.
Une toquée « é, pi, so, di, que », voilà ce que je suis.

Pendant longtemps, j’ai travaillé en tant que cadre dans un cabinet d’assurance en ayant des responsabilités importantes de gestion. Le monde carré de l’assurance et de la gestion convenait tout à fait à mon besoin d’ordre, de mise en séries numériques, de logique arithmétique et comptable, et j’étais une professionnelle performante.
Personne ne se doutait de mes activités annexes et souterraines qui consistaient à accumuler des petits trésors de guerre, un capital de mots amis comme « comptabilité : comp, ta, bi, li, té » soit mon nombre parfait mais aussi contractuellement, considération, réglementaire, négociation, administratif, évaluation, contre-expertise, etc, que je collectionnais avec jubilation dans tous les nombreux courriers afférant à tous les dossiers traités. Je régnais incognito sur le monde des chiffres et des mots comptés et j’en disposais à ma guise dans ce monde clos de l’assurance tous risques. Et mon trouble ne gênait en rien mon efficacité et ma concentration car je l’avais intégré dans le savoir-faire du poste.

Mais un déménagement en province m’avait conduite à repartir professionnellement à zéro et à postuler un peu partout dans un contexte géographique plutôt défavorable du côté de l’emploi. Je n’avais donc pas hésité à accepter un simple poste administratif lié à un contrat de remplacement de congé parental dans une usine de sous-traitance de produits manufacturés.
Cette installation en province m’éloignait volontairement d’un ex très violent avec qui j’avais été au bout du « trop, c’est trop ». Plus de prise en otage conjugale, plus de concession, soumission et compromission, mais par contre mon TOC était revenu au premier plan : « cé, li, ba, tai, re » certes mais beaucoup « ob, se, ssio, nnel, le ». Tout se paye.

Les ouvriers étaient des travailleurs dits handicapés mentaux et je me demandais en quoi consistait ce handicap mental qui les caractérisait.
Les premiers jours, ils me faisaient un peu peur avec leurs têtes parfois cabossées, leurs voix rocailleuses, leur langage difficilement compréhensible. Je ne les reconnaissais pas individuellement car un certain dégoût provoqué par la laideur physique de certains m’empêchait de les regarder vraiment, et je ne voyais qu’une masse indifférenciée de personnes un peu effrayantes...
Ils étaient par contre tous très excités par l’arrivée d’une personne nouvelle. Mon bureau était envahi à l’arrivée des cars de ramassage par une cohorte de personnes étranges qui se débrouillaient sous des prétextes multiples pour venir voir la nouvelle du standard. Beaucoup moins fraîche et moins jeune que la précédente, certes.... mais « in, té, ré, ssan, te ». Je m’accrochais à mes mots magiques et donc à mon comptage fébrile pour ne pas me laisser déborder par mon anxiété.
Ce bureau était situé à l’accueil de cette entreprise et ce lieu était en fait un endroit stratégique pour tous les déplacements liés au travail et au contact avec les prestataires extérieurs, avec les visiteurs, avec le personnel encadrant et avec les familles. En un mot, je me trouvais placée au carrefour de tous les événements mineurs et majeurs de ce lieu, malgré le rôle tout à fait subalterne que j’occupais et qui pouvait se résumer à une fonction de secrétaire standardiste.
Beaucoup d’ouvriers handicapés passaient dans ce bureau chaque soir pour chercher des papiers, demander des renseignements, ou attendre le car qui les ramenait chez eux ou dans leur foyer. Je n’ai pas tardé à découvrir que j’éprouvais beaucoup de connivence avec ces naufragés de l’intelligence, ces « pas de chance » de la vie, comme si je cotisais moi aussi au même syndicat d’éclopés... Mes crises obsessionnelles s’espaçaient. Ces personnes handicapées me donnaient un sentiment d’existence voire d’utilité qui était apaisant. Je repartais chaque soir avec leurs histoires dans ma tête et cela me calmait.
Il y avait l’histoire de Violaine, jeune femme très marquée physiquement. Une vraie gueule de handicap, celui qui se voit comme le nez au milieu de la figure. Violaine passait chaque soir à l’accueil attendre sa mère qui était souvent en retard. Et pendant cette attente, elle parlait sans s’arrêter de « sa mère qui l’avait eue mongolienne mais qui ne l’avait pas eu tordue, heureusement, et qui a toujours peur de ce qui peut lui arriver à elle », « sa tête où ça se voit pas qu’elle est comme ça alors que sur les autres, ça se voit », « son métier qui n’est pas pour elle parce que c’est qu’un métier « d’indicapé » alors qu’elle, elle attend de devenir secrétaire comme moi », « l’amour qu’elle peut pas faire avec son copain parce que ses parents l’ont interdit et que c’est pour ça qu’on l’a opérée des trompes mais elle veut pas attendre d’être morte pour pouvoir faire des bébés qui ne soient pas comme elle parce que sa mère, elle aime pas les bébés mongoliens », « son père qui entend tout et qui sait tout », « les autres qui savent pas se débrouiller à l’atelier parce que ils ont un truc du cerveau qui leur rentre dans la tête ».
Quand sa mère arrivait, elle partait vite sans me saluer et sans se retourner, comme si elle ne m’avait jamais parlé. Elle changeait de monde, elle changeait de place et je voyais partir une petite fille puérile, très collée à sa mère, une autre Violaine, pathétique.
Violaine, la vilaine.
Et puis il y avait Sylvain que « sa mère avait chié au monde » selon sa formule. Pour ensuite le laisser tomber, mais il avait eu le temps de s’y attacher. Il était toujours prêt à plier l’échine devant ceux qui avaient de l’autorité mais en même temps toujours prêt à provoquer de loin ceux qui lui paraissaient plus démunis que lui. Sylvain faisait souvent le fanfaron mais moi je percevais les ondes de sa terreur archaïque et sa trouille d’enfant battu à travers tout son bruitage de surface. Il transpirait l’angoisse de tous ses pores, celle qui ne cède jamais parce que la peur était inscrite dans sa peau. Il avait bien un truc qui s’était cassé dans sa tête, comme disait Violaine.
Sylvain, le maltraité.
Et Jojo le teigneux qui était plus fort que tout le monde, qui avait des « relations », qu’il ne fallait pas emmerder « parce qu’il ferait un procès... parce qu’on n’a pas le droit de s’en prendre aux handicapés et même que c’était écrit sur sa carte ». Il s’en référait toujours à des lois qu’il connaissait mieux que personne. Il était respecté et craint par le personnel parce que ses parents étaient omniprésents et très influents dans l’association qui gérait cette entreprise adaptée. Dans ce secteur aussi, selon que l’on est puissant ou misérable... ! Ce Jojo, je ne l’aimais pas, mais j’en avais rencontré d’autres, des comme lui, de ceux qui savent tout sur tout et qui pensent pouvoir tout sur tout le monde. Cela me faisait du bien d’en connaître un qui avait enfin sa carte.
Jojo, la tête à claques.
Et Ali, très autonome, qui ne voulait pas rentrer dans cette « usine de débiles », lui qui savait tout faire, mais il n’avait aucune famille, aucun appui, ni aucun bagage scolaire. Son intelligence pratique l’avait aidé à survivre, à savoir tout faire de ses mains et il était passé par ici à l’occasion d’un stage. Et même s’il avait proclamé très fort ne pas vouloir rester là, « dans ce centre de tordus », il n’avait pas vu venir l’implacable piège de l’entreprise qui allait trouver tous les bons arguments du monde « pour son bien » afin de le capter dans la case « handicapé » et s’assurer ainsi de compétences d’exception au service du dieu « profit » qui sévissait ici comme ailleurs. Il avait été embauché.
Et Ali avait petit à petit oublié ses prétentions et s’était intégré avec ces exclus de la réussite même s’il ressemblait plus à un petit « loubard » qu’à une personne démunie et limitée. Mais j’avais consciencieusement tapé, sur un bilan le concernant, dans la case « origine du handicap » : « fragilité affective ». Comme quoi il ne faut pas grand-chose pour gagner les galons du handicap, dans certains cas.
Ali, le dégourdi.
Et Benoît, aussi grand et costaud qu’un bûcheron de montagne mais qui n’avait que deux ou trois phrases stéréotypées à sa disposition, avec un je ne sais quoi de généreux et jubilatoire dans le regard qui retenait mon attention malgré l’extrême précarité de son expression et de son langage. Là où tant de gens extrêmement sophistiqués échouent, un grand colosse à la tête vide raflait tous mes suffrages sans se donner un mal de chien.
Benoît, le benêt sympa.
Et il y avait tous les autres et beaucoup d’entre eux étaient devenus pour moi des personnages attachants et émouvants. Ce travail de secrétariat était en dessous des prétentions professionnelles liées à mes qualifications mais il me plaisait terriblement grâce au contact apaisant avec ces « déclassées » de l’intelligence qui m’attribuaient tous une certaine importance. Car je faisais souvent le lien avec l’extérieur à travers le standard téléphonique et je bénéficiais du prestige qu’avait pour eux ce local situé entre deux mondes, cette salle d’attente entre le dedans et le dehors. Mes crises de comptage obsessionnel s’estompaient.
Mais j’avais aussi affaire avec la direction. Or le directeur malgré tous ses beaux discours en public « au nom du bien des travailleurs handicapés » ne faisait rien à l’intérieur qui puisse inspirer le respect. Pareil pour son adjoint chargé du service d’hébergement, tous les deux également occupés par le déroulement de leur carrière et l’augmentation forcenée du chiffre d’affaire.
Le décalage entre les objectifs d’entreprise déclinés dans tous les documents officiels, les chartes « d’accueil de l’usager », les multiples communications au sujet de « l’accompagnement individualisé de la personne handicapée » était énorme par rapport aux pratiques réelles impulsées par cette direction. Avec cette main d’œuvre sous-qualifiée, disqualifiée, et corvéable à merci... Pas de droit de grève ni de représentation réelle du personnel... Des salariés même pas capables de s’exprimer correctement mais au nom desquels tout le monde prend la parole. Des « invalides » sociaux pas très regardants sur les conditions de travail mais dont le statut va permettre à leur employeur de toucher plein de subventions : une main d’œuvre bon marché, soumise et sans défense mais dont la force de travail est loin d’être négligeable sous condition de quelques adaptations de poste au handicap.
Et une course au bénéfice pour toujours plus de bénéfice, détourné parfois au profit des cadres dirigeants... Les comptes « réception », les colloques au bout du monde, les détachements extérieurs d’ouvriers handicapés missionnés sur des petits travaux dans leurs résidences principales ou secondaires... et tout ce que je n’étais pas en mesure de voir. Je les avais surnommés Monsieur Jack et Monsieur Russel. Tous les possesseurs de cette diabolique race canine pourront comprendre... Moi, j’avais pratiqué un « Jack-Russel » et faute d’avoir pu le dominer comme tout bon maître-chien, j’avais dégusté.
« Jack », le directeur, très imbu de lui-même, ne cachait pas son manque de considération pour ce cheptel d’ouvriers handicapés sauf s’il s’agissait de la progéniture de quelques membres du conseil d’administration. Il avait largement contribué à la promotion interne de « Russel », un jeune ambitieux non diplômé, malin, très pervers et aussi déterminé que lui à se mettre au service de sa propre promotion. Et il avait ainsi grimpé à un poste de directeur adjoint malgré son bac moins quatre. Leur mutuelle solidarité était la condition de leur mutuelle ascension. Elle était donc parfaite. Ils conjuguaient bien ensemble goujaterie, discourtoisie, mépris.
Et puis survint la mort de Marie.
Marie, elle ne racontait pas ses histoires à tout le monde comme le faisait Violaine ou Sylvain et elle se méfiait des gens parce que la vie avait dû être terriblement vache avec elle. Son handicap était bien caché ; peut-être était-ce simplement un manque d’amour qui la minait. Elle renvoyait toute question, même anodine, comme s’il s’agissait de coups : « Ça te regarde ? », répliquait-elle l’air méchant. Alors on ne la ramenait pas avec elle pour ne pas se faire jeter.

Mais à moi, ça me plaisait bien cette espèce d’absence totale de complaisance et de désir de plaire et de se faire plaindre. Le côté piquant de Marie m’intéressait car je reconnaissais là quelque chose de familier que j’avais eu aussi le loisir de pratiquer pour me défendre de mes trop pleins de souffrance quand la vie avait été vache avec moi aussi. Le cactus ou le compteur mental, cela doit servir aux mêmes effets, se défendre, ne pas ressentir, s’anesthésier. Un neuroleptique.

Marie était très intelligente par ailleurs, ce qui est un paradoxe quand la vie vous a rangé du côté des handicapés mentaux, autrement dit des sous-doués de l’esprit, ce grand sac fourre-tout de l’exclusion. Et contrairement à Ali, elle n’avait jamais accepté de s’intégrer.
Elle était inclassable mais rangée quand même dans le quart-monde des sous-alimentés du cœur et de la chance. Mise au rebut, une fois pour toute. Révoltée d’être placée dans une case qui n’était pas la sienne et de ne pouvoir en sortir faute d’accompagnement dans ce sens.

Car Marie était aussi une excellente ouvrière, vaillante et capable de faire des travaux qualifiés ; autrement dit une bonne recrue pour la rentabilité de l’usine. Mais quand elle se mit à aller mal dans sa tête, et à le manifester avec de plus en plus d’évidence, elle se retrouva seule, irrémédiablement seule malgré l’angélisme affiché par ces ripoux du handicap qui avaient un standing de vie à préserver. Et qui cherchaient à peine à cacher que le maintien du chiffre d’affaire de leur entreprise dite « sociale » s’imposait en priorité. Pas question d’entamer cette cagnotte dans laquelle ils pouvaient puiser à volonté, sans contrôle, sans autres limites que celles liées à l’augmentation possible ou non des cadences.

J’ai vite senti que Marie implosait de l’intérieur, même si c’était en sourdine et au ralenti ; cependant il fallait être aveugle pour ignorer son état de malheur. Sa détresse était telle qu’elle n’avait plus de répondant. Elle ne savait plus se protéger en faisant sa peau de vache habituelle et c’était comme si elle n’avait plus de peau du tout et que tout pouvait la casser. Elle était déprimée, éteinte.
Mais elle n’a rencontré en retour que le grand vide de l’indifférence autour d’elle. Aucune proposition de soin ne lui a été faite, aucun soutien particulier.
Elle arrivait chaque matin comme un zombie, absente dans sa tête mais toujours à son poste par la force de l’habitude mais je voyais bien que des monstres commençaient à envahir son esprit.

Un matin, le personnel fut informé à l’arrivée que Marie avait été intoxiquée par la combustion de son matelas en mousse « due à son habitude de fumer au lit » et qu’elle était morte dans la nuit.
Cette explication plate et rationnelle d’un pseudo-accident semblait suffire à tout le monde sauf à moi, qui avais envie de crier à la non-assistance à personne en danger. Marie n’était pas morte à cause de son habitude de fumer au lit mais à cause de son état d’effondrement psychique. Elle s’était auto-détruite sous nos yeux. Elle s’était consumée.
Marie, l’« a, ban, don, ni, que ».

Chagrin, colère, peine, mon compteur syllabique s’est à nouveau déchaîné mais sans m’apaiser. La cérémonie de l’enterrement de Marie m’a donné le coup de grâce dans la mesure où, faute de famille, ce furent les responsables de l’entreprise qui se retrouvèrent dans la position de recevoir des condoléances et qui s’en acquittèrent avec un air authentiquement chagriné et endeuillé. Mes « Jack-Russel » se sont surpassés avec des trémolos d’émotion dans la voix pour faire à tous le spectacle de leur affliction, en particulier devant les quelques représentants du siège social sous l’autorité desquels ils se trouvaient. Autorité pas très regardante par ailleurs puisqu’elle les tenait en grande estime, chiffre d’affaire oblige... Ces enfoirés de chefs avaient le vent en poupe.

Les collègues de Marie ont continué à passer dans mon bureau chaque soir avant de partir, et je me suis étonnée de ne pas les entendre parler d’elle. Les choses glissaient sur eux, leurs histoires se répétaient, leur jugement était faible et à ce moment-là, je leur en voulais de leur déficience et de la facilité avec laquelle on pouvait les manipuler. Rien ne semblait les ébranler, ils m’agaçaient. Je n’avais plus d’écoute bienveillante pour eux, je rongeais mon frein et je scandais les syllabes dans ma tête.
Mon sentiment d’être utile avait explosé et je serais volontiers revenue à mon ancien secteur d’assurance : la « comp, ta, bi, li, té » plutôt que me sentir comptable d’une mort évitable.
Mes crises obsessionnelles revenaient.
Quand mon contrat de remplacement est arrivé à terme, je suis partie plus toquée que jamais.
Pourtant j’y avais appris le nom d’une nouvelle maladie : la « dé, bi, li, tu, de », maladie parfois mortelle.
Et j’avais appris aussi que le règne absolu des procédures, et du management, qui prétendent établir des indicateurs de qualité standardisé était advenu. Peu importe que les coquilles soient vides si les coquilles sont conformes. Marie est morte dans le respect absolu des procédures, avec un projet individualisé bien rédigé et a quitté un monde où on agissait « pour son bien » uniquement.
La formalisation des pratiques avaient remplacé ce que des non experts comme moi appelaient « se faire du souci pour... » ou « prendre soin de... ». Je venais de faire connaissance avec le « fast-food » social : traçabilité, standardisation, développement, communication, organisation, restructuration (pouah, que des mots à cinq syllabes que je venais d’apprendre à haïr. Même mon TOC était inefficace ici).

Je ne serais plus là quand les « Jack-Russel » devront répondre à une enquête policière sur les circonstances de la mort d’une ouvrière suite à une dénonciation écrite anonyme, une bonne vieille méthode qui a fait ses preuves... Pas de quoi les inquiéter vraiment, mais « dé, sa, gré, a, ble » quand même pour eux d’avoir à rendre des comptes, de risquer de quitter un peu le monde des intouchables et des bien-pensants.

Quant à moi, je compte et recompte à nouveau les syllabes des mots jusqu’à plus soif et je n’ai trouvé que l’écriture pour résister à cette mécanique infernale et pour m’apaiser. Reste à écrire mon annonce de recherche d’emploi :
« Cherche emploi bien calibré pour « toquée » in, ter, mi, tten, te, disponible de suite ».

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Marguerite · il y a
Bienvenue au club des "à bas les Jack-Russels" et surtout ceux à 2 pattes !!
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Isaloulo loulo · il y a
Très beau texte, belle histoire, beau combat :) Et à bas les jack russel and co, c'est complètement rageant. et aussi, toute cette détresse abandonnée. Merci
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Mano zhao · il y a
Venez decouvrir MANO ZHAO
troubadour de l'ère urbaine.
vive la france!!!!

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Angel · il y a
Un choix judicieux que cette recommandation.
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Fred Panassac · il y a
Le toc obsessionnel, métaphore du handicap invisible mais fortement gênant pour la victime. À travers cette illustration vous nous faites entrer dans un monde que souvent nous ne voulons pas voir en détournant la tête. Une approche originale, il faut parfois s’accrocher mais c’est utile et instructif.
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Sandra Dulier · il y a
J'ai lu avec attention ce texte. Il m'a beaucoup touchée. Je vous invite à découvrir Boréale. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/boreale
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Bernard Boutin · il y a
Un pamphlet cinglant sur la normalisation du travail dit des " anormaux " et de ses dérives !
Bravo Marguerite !

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Klelia · il y a
Votre magnifique texte décrit avec un réalisme indiscutable le monde du handicap passé sous silence juste parce qu'il gêne mais qui prend son importance dès lors qu'il sert les intérêts du capitalisme.
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Jean Calbrix · il y a
Bravo, Marguerite, pour ce magnifique texte sur le handicap dans un système qui assimile les besoins du système capitaliste aux besoins de la population et qui ouvre la porte à toutes les dérives. L'opération pièces jaunes de madame Chirac est un autre exemple de la dérive. Les frais de déplacement de cette brave dame était sans commune mesure avec l'argent amassé ; n'est pas femme de président qui veut ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire un sonnet qui devrait ne pas vous déplaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Emmanuelle Solac · il y a
Un texte qui démarrait bien, avec un toc original. Mais il vire ensuite au témoignage et à la dénonciation. On sent la révolte de l'auteur qui utilise son personnage pour une attaque en règle de la récupération du handicap par des ambitieux. Mais cela ne suffit pas à en faire une bonne histoire... Je suis preneuse de votre avis sur La force du lien.

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