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Mémoire volatile

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Cazalis

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Je vis à Loursac, place Gambetta.
Mon « domicile », pour parler comme les humains, est situé sous le toit de la mairie. C’est un peu bruyant, à cause des sirènes le premier mercredi du mois, mais ma compagne et moi y sommes bien. Nous y avons élevé nos petits et leur avons donné la becquée jusqu’à ce qu’ils quittent notre nid.
Je vais bientôt avoir cinq ans, ce qui correspond à l’âge mûr chez vous les humains. J’ai quelques heures de vol au compteur et des souvenirs à la pelle.
J’ai beau n’être qu’un pigeon, je n’en n’ai pas moins une excellente mémoire.
Je pourrais écrire un livre avec tout ce que j’ai vu.


Mon plus grand souvenir, c’était un matin de novembre, il y a trois ans de cela.
La place était déserte.
C'est du haut de mon perchoir, alors que je surveillais le périmètre, que j'ai vu un taxi se garer sur l’arrêt de bus. Le chauffeur en est sorti et a aidé une vieille dame à descendre. Elle devait avoir dans les quatre-vingts ans. Un peu dodue, avec les cheveux blancs en chignon. Vêtue de noir et de gris. Depuis mon nid, je l’observais. On ne sait jamais, les personnes âgées aiment bien distribuer des graines ou du pain dur, même s’il y avait peu de chances pour que cette personne ait pris un taxi depuis Limoges pour venir nous nourrir.
La voiture est repartie et la dame est restée un peu perdue sur la place, avec sa canne et un petit sac à main. Elle examinait tous les bâtiments qui la bordent. Elle cherchait à reconnaître un lieu qu’elle avait connu dans le passé et qui devait avoir beaucoup changé. D’un vol léger, je suis allé me poser sur la grosse branche d’un platane d’où je pouvais mieux la voir. Son visage était sévère, mais ses lèvres tremblaient, et ses yeux étaient humides de larmes probables.

Le vacarme métallique du rideau de fer du bar « Le Gambetta », que l’on soulevait sans précaution, vint mettre fin à ce moment de contemplation. Ce bruit de tôles heurtées, c'était le chant du coq du centre-ville de Loursac, il réveillait tout le bourg.

La dame posa une main tordue sur sa canne et se dirigea vers l’établissement où un homme installait avec entrain les tables et les chaises en terrasse. En bon pigeon, je décidai d’aller roder de ce côté, où il y a toujours des restes à picorer par terre.
La dame commanda un café avant de s’asseoir.
Quand le serveur revint avec la boisson fumante, elle l’interpella.
— Ce n’est plus monsieur Lefebvre qui tient le bar ?
— Hou-la, non... avec ma femme, on a repris le Gambetta en 2000, et c’était déjà plus lui qui nous a cédé le fonds de commerce. Monsieur Lefebvre, il est mort il y a longtemps...
— Et sa famille est toujours à Loursac ?
— Aucune idée, ça fera deux euros.
La dame tendit un billet au garçon.
Quand celui-ci est revenu avec la monnaie dans une petite écuelle, c’est lui qui a repris la conversation.
— Excusez-moi de ma curiosité, mais pourquoi que vous les cherchez les Lefebvre ?
La vieille dame soupira.
— Oh, c’est une vieille histoire. Les Lefebvre m’ont beaucoup aidée quand j’étais plus jeune, et j’aurais bien aimé les saluer. C’est tout.
— Vous auriez dû vous renseigner avant de venir. Avec internet, vous l'auriez retrouvée la famille...
— Je ne suis pas ici seulement pour revoir les Lefebvre, je viens pour la cérémonie de huit heures.
— Ah, la commémoration ! Je me disais aussi ! Que fait une vieil... une dame de votre âge ici à cette heure ? Au fait, c’est quoi cette « commémoration » ? L’Armistice de la Guerre d’Algérie en 1945 ?
La dame lui lança un regard navré.
— Nous commémorons la déportation des Juifs de votre ville, le matin du 7 novembre 1943. Ça s’est passé ici-même, sur la place.
L'homme restait dubitatif. La dame se sentit obligée d’en dire davantage.
— Ma mère avait reçu une lettre de la Préfecture. Il nous était ordonné, en tant que Juifs étrangers, de nous présenter sur la Place, à neuf heures avec une valise par personne, pour nous mettre à la disposition de la Gendarmerie.
— Ben pourquoi que vous y êtes allés ?
— Ma mère a toujours respecté la loi de la République. Elle faisait confiance à la France... Nous sommes donc venus, elle, mon petit frère et moi. Avec une valise chacun. Mon père avait déjà disparu depuis quelques mois, en tentant de négocier notre passage en Espagne... Ce matin-là, on était les premiers. On s’est assis sur le banc, sous le platane. Et on a attendu.
Le barman était médusé. Il espérait la suite de l’histoire.
— Mon frère jouait aux billes tandis que les autres Juifs arrivaient. On se demandait ce qu’on fichait là. On avait peur. Les parents essayaient de rassurer les enfants. Monsieur Lefebvre, nous observait depuis la terrasse du Gambetta, avec son torchon sur l’épaule. Quand il a commencé à y avoir du monde, il s’est approché. Avec ma mère, ils ont eu une conversation discrète derrière le platane. Monsieur Lefebvre connaissait ma famille, mon père avait travaillé pour lui quelque temps. Quand ma mère est revenue de l’entretien, elle avait les yeux rouges. Elle m’a dit de prendre Simon - mon petit frère - avec moi et de passer dans la rue derrière le bar où le monsieur Lefebvre nous attendrait. Il ne fallait pas s’inquiéter et bien lui obéir. Et elle nous a fait une bise...
— On dirait un film. Et ça s’est passé ici ? Sur la place ? Quand je vais dire ça à ma femme...
— Dites-le surtout à vos enfants. Et dites-leur aussi que monsieur Lefebvre nous a cachés, mon frère et moi, pendant des semaines. Et qu’il nous a emmenés dans les Pyrénées où nous avons passé la frontière et où nous avons été recueillis. Monsieur Lefebvre nous a sauvés. Cette place devrait porter son nom.
— Pour ça, faudrait demander à la mairie. « Place Lucien Lefebvre », c’est quand même moins joli que « Léon Gambetta ». Quand même. Et puis les gens, ils sont habitués comme ça. Ça leur ferait drôle. Mais bon, si y votent, c’est pas moi qui vais faire la grève de la faim pour garder le nom. Mais je changerai pas le nom de mon bar !
Il rit de sa propre blague, puis il reprit.
— Et votre maman ?
— A votre avis ? Répondit sèchement la vieille dame.
Elle se leva et partit sans laisser de pourboire. L'homme la regarda s’éloigner avec un certain mépris teinté de déception. Il attendait davantage d’émotions, des larmes, des cris, la scène du quai et du train. Comme à la télé. Avec une belle musique.

En dodelinant du cou, l’air de rien, j’ai suivi de loin la femme.
Elle a rejoint un petit groupe de personnes au centre de la place.
Un gros monsieur, avec une écharpe tricolore s’est présenté.
— Marcel Naudin, premier adjoint. Le Maire ne pourra pas venir, il a une autre obligation.
Puis, pensant ne pas être entendu, il confia à une employée de la commune : « Je crois qu’il en a marre de toutes ces commémorations. Il n’en peut plus. Il m’a dit que cette fois, il faisait la grasse matinée. Sympa pour moi ! Je vais me farcir tous les rassemblements de petits vieux... »
Rire gêné de la fonctionnaire territoriale, qui ne s’interrompit lorsqu’elle réalisa que la vieille dame avait entendu toute la conversation.
L’adjoint salua un Gendarme en uniforme de cérémonie.
— Ah ! Mon capitaine ! Je me sens moins seul ! Vous êtes de corvée vous aussi ?
— Comme si je n’avais que ça à faire... Les enfants de l’école ne sont pas arrivés ? On va être en retard, dit l’officier en enfilant ses gants blancs avec agacement.
— Ils ne viendront pas, les parents ont protesté parce que c’était trop tôt. Du coup, ben, on a annulé la chanson.
— On finira plus tôt, lâcha le Gendarme qui ne cachait pas sa satisfaction, tout en suivant du regard le technicien qui mettait en place un haut-parleur et un micro pour l’hymne et le discours. Les réglages du son étaient particulièrement pénibles pour tous les spectateurs, pigeons compris.


Le volatile que je suis observa la vieille dame. C’en était trop pour elle qui n’était venue que pour se recueillir et apporter un témoignage. Elle aurait voulu parler à des enfants, à un journaliste. Mais ce matin, la place était peuplée d’imbéciles.

Mon petit cœur de pigeon s’est serré en la voyant prendre son sac et agripper sa canne au moment où l’adjoint au maire a commencé un discours qu’il avait pour majeure partie copié sur internet. Sans que personne ne prête vraiment attention à elle, elle se faufila parmi les convives et s’éclipsa de la cérémonie.
Je crois bien qu’elle m’a regardé.
C’est alors que j’ai eu une idée de génie. Un coup de maître.


J’ai fait comme pendant la saison des amours. J’ai roucoulé comme jamais. J’ai rameuté tous les copains de la place Gambetta. Même ceux qui nichent au-dessus de la boulangerie Plantard, bien que je ne les aime pas du tout en raison de leur sens démesuré de la propriété des délicieuses miettes laissées à la porte de l'établissement. Rapidement, on s’est retrouvés des dizaines, peut-être même des centaines sur la place Gambetta !
Nous avons pris notre envol dans un vacarme cotonneux comme les collègues italiens de la place Saint-Marc à Venise. C’était très romantique.
On a fait un tour de la ville en formation serrée pour échanger les consignes de vol, puis on s’est répartis en lignes de pigeons.
Et là, ça a été le grand spectacle !

J’étais de la première vague d’assaut. C’est moi qui ai donné le top. À mon signal, on a tous largué un petit colis de fiente fraîche sur les beaux habits des officiels. Chacun le sien. Moi, le costume de mariage de l’adjoint au maire. Dédé, l’uniforme du gendarme. Jojo, le béret de l’ancien combattant qui baillait en laissant pencher le drapeau... Chacun a eu droit à une petite médaille commémorative bien dégoulinante sur son revers. Et il y a eu quatre vagues d’assaut comme la mienne.
Zéro déchet. Tous les tirs au but. Un vol de légende.

La vieille dame, qui allait monter dans un taxi, avait suivi la scène depuis l’autre extrémité de la place. Je crois bien l’avoir vu sourire.

Un sourire de gosse.

Celui d’avant le 7 novembre 1943.
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