Mémoire de chaise

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Attention, je suis fragile !

D’après ma cousine Canapé, que Dieu garde son âme, il paraît que dans une autre vie nous descendons d’un arbre. Pas n’importe quel arbre, un merisier. Pas tout le merisier bien sûr, une partie seulement.
Elle m’a raconté que des hommes partent en forêt, choisissent le plus bel arbre, et l’abattent. Chaque coup de cognée entame une partie du pied jusqu’à ce que l'arbre vacille et tombe dans un grincement affreux. C’est horrible ! Encore aujourd’hui, rien que d’y penser, j’en ai mal aux membrures.
Je n’ai pas non plus en mémoire ma résurrection. Ma cousine, qui est née bien avant moi, m’a conté ma naissance :
Alors que nous dormions bien chaud et au sec au milieu d’un tas de bois depuis de nombreuses années, un vieil homme tente de sélectionner quelques morceaux. Pas tout à fait au hasard. Chaussé de ses lunettes, il ausculte chaque pièce attentivement, dans tous les sens, sous tous les angles, les caressant de sa main calleuse, les humant aussi. Cousine Canapé me soutenait que l'artisan marmonnait dans sa barbe : « J'ai le sentiment que je vais sortir quelque chose de bon dans tout ça... ».
Il s’est mis à raboter, à dégauchir, à polir. Il fabriqua des tenons qu’il emboîta dans des mortaises et petit à petit je pris forme.
Pendant ma gestation, j’étais l’objet de ses soins. Il effleurait souvent de sa main mes membrures pour s’assurer que le galbe de mes courbes était parfait. S’il le fallait, il donnait un coup de rifloir par-ci, par-là.
C’est ainsi, parait-il, qu’après le dossier, puis les jambes et enfin le paillage achevé je devins chaise.
J’aime croire que si le chaisier m’a conservé quelque temps encore dans son atelier, c’est qu’il n’avait pas envie de se défaire de moi.
Et puis un jour, nous fûmes placées, avec ma cousine, chez une grande famille bourgeoise à la situation bien assise.

Là, j’ai tout connu, des séants saillants aux banals coccyx, des hanches débordantes aux fesses faméliques. J’ai rencontré des culs prétentieux, de ceux qui vous prennent la tête, et d’autres humbles qui sont à l’écoute. Je me souviens d’un derrière qui prenait toujours les devants tandis que ceux de devant faisaient des manières. Je ne vous parlerais pas de ces croupes grossières qui sans complexe se lâchaient sournoisement, ni de celles si embaumées qu’elles en étaient écœurantes.
J’ai également reçu des popotins qui papotaient des potins des après-midis entiers. C’était épuisant !
Assommant aussi lorsqu’après dîner j’accueillais ces messieurs au fessier proportionnel à leur rang social : ils envahissaient le boudoir de la fumée de leur barreau de chaise et de leur discussion politique.
Évidemment, je passe sous silence les pétards sans culots, et les croupières sans fondement.
Si d’ordinaire de modestes arrière-trains m’ont fréquenté, j’ai eu l’immense privilège d’accueillir un important postérieur qui est passé à la postérité. Hé oui ! Dommage, j’ai oublié son nom. C’était il y a si longtemps... Je me souviens que c’est à cette époque que l’on m’a remplacé le paillage osier de l’assise et du dossier par une tapisserie napoléonienne aux tons verts, piqué d’abeilles. Quelle fière allure, une allure impériale quoi !
Je crois que finalement ce ne sont pas les culs-terreux les plus emmerdants contrairement à ce qui se prétend.
En effet, j’ai dû supporter, sans jamais rechigner, les griffes du chat qui me lacéraient, les poils du chien sur mon assise et les éclaboussures des enfants qui apprenaient à manger. Les disputes des parents aussi qui me tenaient à témoin, allez donc savoir pourquoi, quant ils ne me balançaient pas à travers pièce !
J’ai vu aussi des choses coquines qu'il serait mal venu de vous conter ici. Petite anecdote tout de même, c’est ainsi que ma cousine Canapé (paix à son âme) a perdu vie sous le poids d’un couple d’humains (fort corpulents les deux !) en proie à une agitation amoureuse débridée. Les humains ont parfois de drôles d’idées. Imagez-vous un instant ce que nous subissons ?
Je dois confesser tout de même que j’ai un faible pour les petits vieux qui me manient avec prudence et douceur. Mais hélas, ceux-là cassent leur pipe bien trop tôt.

J’en connais donc un rayon sur la nature humaine, enfin et surtout, de leur face cachée, dois-je préciser.

Et puis un jour, je n’ai plus plu ! Trop vieille peut-être ? Pas à la mode ? Faut dire que j’ai traversé le temps. On ne peut pas plaire à tout le monde, c’est entendu ! Alors, ils m’ont « déporté » au grenier, mis au ban de leur société. Là était le siège de mon royaume, trône déchu. J'étais déçue !

Mes compagnons de misère, outre la poussière, étaient les froids hivers et les canicules estivales, les printemps humides et les automnes pluvieux (la toiture fuyait), et... l’oubli. Ah oui l’oubli ! Quand on a connu les parties charnues des humains, je vous assure qu'il est difficile de s’en passer. Mais voilà, ce n’est pas moi qui décide...

J’ai énormément souffert aux emboitements et mon teint s’est éteint avec le temps. Je n’attendais plus que la fin. Au mieux, je me voyais finir en feu dans une cheminée réchauffant les cœurs et les corps. Au pire, m’écrouler après avoir servi de pitance aux termites. J’ai pensé que ma vie se terminerait ainsi.
En attendant, je servais d’observatoire aux souris que les chouettes hulottes happaient avec délectations.
Parfois, de jeunes enfants se cachaient dans la soupente, et au moindre craquement de la charpente poussaient des cris d’orfraie effrayée. J’aurais aimé qu’ils se posassent sur moi...
Au fond, que suis-je ? Qui suis-je ? N’étant plus d’utilité, une foule de questions me traversait les barreaux (Ben oui, je pense ! Et alors ? J’ai eu tout le temps de penser !). J’en suis venu à croire qu’au fond, je ne suis qu’un de ces modestes ustensiles fabriqués par des humains pour le confort basique des humains. Néanmoins, j’ai toujours cette prétention de me croire utile. On ne se refait pas !

Les saisons se sont enchaînées, les années aussi. Les guerres se sont succédées et j’étais toujours là, mal en point, mais là !

Un samedi matin, par une belle journée, les propriétaires de la maison, que je ne connaissais plus depuis belle lurette, sont venus me chercher. Ils ont consacré leur journée à me dépoussiérer, à m’astiquer, à rajuster mes assemblages et à les recoller pour certains. À raviver aussi les couleurs de ma toile. J’étais comme neuve, toute pimpante. Ah ! Je vous assure que si j’avais pu marcher, j’aurais gambadé tellement j’étais heureuse.
Ma joie fut de courte durée, car le soir venu ils nous ont chargés dans un fourgon en compagnie d’autres objets que je trouvais, disons, très quelconques ! Je n’en parlerai pas davantage.
Le lendemain matin, alors que la nuit s'assoupissait, nous partîmes pour un vide-grenier. Je vous avoue qu'à ce moment-là, j’étais très inquiète, car je n’étais jamais vraiment sortie de chez moi. Vous savez, par les temps qui courent, avec tout ce qui se raconte...

Là, tout s’est accéléré. Le jour venait de poindre et qu’à peine installée voilà qu’un grand monsieur, bien mis, les cheveux grisonnants, la moustache alerte, m’ausculte. C’est avec une moue dubitative qu’il entre en discussion avec mon patron, puis fait semblant de s’intéresser à autre chose et se retire comme il est venu. Peut-être faisait-il son cinéma ? Je vous l’ai dit, les humains je les connais quand même un peu. Je ne savais pas sur quel pied danser : l’ai-je échappé belle ou bien suis-je passée à côté de quelque chose ? Bref, comme pris de remords, mon propriétaire le hèle à nouveau. Le beau monsieur revient sur ses pas, discute et me hisse dans sa camionnette contre menue monnaie. Oui, menue monnaie, et là, c’est très désagréable de ne pas être évaluée à sa juste valeur ! Mais à la façon qu’il m’a prise, j’ai su tout de suite qu’il était satisfait et que j’étais à son goût. C’est avec mille précautions qu’il me manipule, m’enveloppant même d’une couverture, de crainte que je me blesse pendant le voyage. Je n’avais pas connu cela depuis ma tendre enfance. Tant d'égards !
C’est fou, je suis restée enfermée pendant des siècles (enfin, je suppose qu’il s’agit de siècle) et voici qu’en quelques jours tout se précipite.
Et ce n’est pas tout !
Le lundi, me voilà dans une sorte de bric-à-brac, plein d’antiquités, chez un antiquaire je crois, ou quelque chose comme ça. On y trouve toutes sortes d’objets, grands, petits, des beaux, surtout des moches. De toutes sortes de couleurs, des meubles de mon âge, des jeunes aussi, des statues anciennes, des pièces de monnaie (fichue monnaie), et que sais-je encore. La caverne d'Ali Baba !

Ici au moins, nous sommes chouchoutés, régulièrement époussetés, encaustiqués, bien à l’abri des intempéries et à température quasi constante. Mais voilà, c’est l’ennui, encore l’ennui ! Un peu comme au grenier, mais en bien plus propre, plus chic, plus confortable, mais quand même, il ne se passe pas grand-chose ici. Je me retrouve dans une prison dorée. Certes dorée, mais prison quand même. On ne peut pas dire qu’il y ait foule, quelques badauds, quelques mémères embijoutées et parfumées, ou des pépères chapeautés qui sentent bon la lavande et l’eau de Cologne, en tout cas pas de jeunesse.
Bien que je soupçonne mon nouveau propriétaire de vouloir me vendre, j’aime bien cette façon qu’il a de me regarder, de passer sa main sur les courbes de mon dossier, de tâter mon assise. Toujours avec douceur. Mais est-ce suffisant ? Oh, je ne manque de rien, de trois fois rien, c’est juste que je me demande à quoi je sers ? Sur mon dossier est affiché : « Défense de s’assoir »...

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