Mémo patio

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En compétition

Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Image de Été 2020

— Bonjour mamie Ninja, je vous apporte votre petit déjeuner !

Mais c’est qui celle-là ? J’étais en train de jardiner, la tête dans mes haricots, et voilà qu’une pimbêche maquillée comme un char de carnaval vient me servir le petit déjeuner dans une chambre qui n’est même pas la mienne. C’est pourtant mon canevas là-bas, avec le moulin, accroché au mur…

— Comment ça va ce matin ?

Qu’est-ce ce que ça peut te faire, pimbêche ? T’espères peut-être qu’on va causer de la pluie et du beau temps toutes les deux ? Et puis c’est quoi ce costume mal taillé ? On dirait un cube de guimauve tout rose sur pattes. Tu attends quoi ? Un sourire ? Tu peux toujours courir ma grosse !

— Oh, mais on a l’air de mauvaise humeur ! Allez, je vous laisse votre petit déjeuner ici : un bol de café avec un sucre et demi et des tartines à demi grillées avec du beurre demi-sel dessus.

Comment elle sait que j’aime mon café avec un sucre et demi ? Elle a l’air assez gentille finalement, mais je vais tout de même me méfier.

— Je viendrai vous chercher tout à l’heure pour la partie de dames, mamie Ninja, bon appétit !

Pfff… fais ce que tu veux, guimauve, mais laisse-moi petit-déjeuner en paix !
Qu’est-ce que c’est que ce bout de papier sous mon bol ? Il y a quelque chose d’écrit dessus : « Rendez-vous sous le patio après la partie de dames. »
C’est quoi ce bazar ? Quel patio ? Décidément, on ne veut pas me laisser tranquille aujourd’hui ! Tiens, mais c’est une locomotive que j’entends ? Le chant du sifflet qui me rappelle celui de la chouette hulotte, le chuintement des jets de vapeur qui me rappelle ceux expulsés par ma cocotte-minute…



— Toc-toc, c’est moi, je viens vous chercher.

C’est qui celle-là ? Qu’est-ce qu’elle me veut ? Oh, mais attends une minute, où tu m’amènes toi ? J’ai encore du linge à étendre et il faut que je me coiffe !

— Ne vous agitez pas, mamie Ninja, vous allez tomber de votre fauteuil !

Va au diable espèce de guimauve sur pattes ! Y a pas idée de se fagoter comme ça ! Et regarde un peu ton chignon, il ressemble à une religieuse au chocolat en train de s’effondrer ! Ha, crénom ! Mes jambes ne répondent pas aujourd’hui. Bon, fais ton office, bourreau et amène-moi sur l’échafaud où m’attendent ta hache et ton billot !

Oh, mais c’est qu’il y a du monde dans ce couloir. Que de vieux schnocks entassés là comme des débris embarrassants. Regardez-moi celle-là, qui bave comme une limace, aucun savoir-vivre ! Et lui, en pyjama, il ferait mieux de manger un peu plus de viande, il fait pitié à voir… Un cimetière d’épaves, voilà où on me mène, on va jeter ma vieille carcasse au fond d’une décharge.
C’est quoi cette salle ? Il y a 4, non 5 tables, toutes remplies de débris aussi morts les uns que les autres. Elle m’amène à l’une des tables, là où sont déjà assis un dinosaure tout rabougri et une vieille chouette qui sent le pipi. J’ai à faire moi, bon dieu, qu’est-ce que je fais ici ?
Qu’y a-t-il là, sur le damier ? Un bout de papier ?
« Rendez-vous dans le patio après être descendue au rez-de-chaussée par l’ascenseur. »
Un patio ? Quel ascenseur ?
Bon, le dinosaure s’est endormi et la vieille chouette place les pions ; j’en profite, je me fais la malle ! Elle est où la guimauve qui m’a amenée ici ? La voilà, elle rhabille un grand maigrichon qui a perdu son pantalon. Elle a le dos tourné. Allez, j’accélère la cadence et je fais chauffer les cerceaux. Je suis passée, me voilà dans le couloir. L’ascenseur est à droite, au fond. J’appuie sur le champignon. Crénom de Dieu ! Une copine guimauve à la guimauve, vite, faisons la morte.
C’est bon, je ne suis pas repérée, continuons. Les épaves n’ont pas bougé, elles me gênent telles des chicanes usagées par de nombreux passages et me forcent à serpenter. Mais j’y arrive devant cet ascenseur.
Le bouton est à portée de main. Ça s’ouvre immédiatement et je m’engouffre illico. « Rez-de-chaussée », c’est bien ça, allons-y ma grande !
Tiens, mais c’est la locomotive que j’entends ? Ce sifflet qui chante comme une chouette hulotte, ces jets de vapeur qu’on dirait éjectés de ma cocotte-minute…



Mais où suis-je ? Qu’est-ce que je fais dans cet ascenseur ? Les portes s’ouvrent… vite ! Sortons avant qu’elles ne se referment.
Mais je ne suis pas à la maison… Quel est cet endroit aux nombreuses portes et aux longs couloirs ? Et cette femme en face, à l’air absent sur son fauteuil roulant, qui est-elle ?

— Madame ? Bonjour, pouvez-vous me dire où nous nous trouvons ?

Alors, qu’est-ce qu’elle attend ? Je t’ai posé une question, vieille bique ! Allons bon, elle a l’air aussi vivace qu’une poule à qui on vient de tordre le cou… Elle a un bout de papier entre les doigts, qu’est-ce que c’est ?
« Rejoins-moi dans le patio, là, au bout du couloir. »
Un patio ? En effet, je vois une porte vitrée qui semble donner sur une cour éclairée là-bas.

— Et bien madame, je vous souhaite une excellente journée.

Et soigne-moi cette affreuse mine, veille pie, tu ferais fuir même les corbeaux ! Allez j’y vais, je vais aller voir qui m’attend dans ce patio et je rentrerai pour le café, Marie-Thérèse doit passer à 16 h 30 et si je ne suis pas là, cette commère va colporter des ragots comme on refile des verrues.
J’aperçois un homme dans le patio. Il a plutôt belle allure pour un infirme vieillissant. La clarté du ciel le fait briller légèrement. Oh, il s’approche de moi. Quel regard ! Sa manière de me fixer est plutôt gênante et ses yeux bleu acier semblent plonger au fond de moi. Il a les cheveux coiffés en arrière, comme j’aime. Il lui reste quelques mèches grisâtres parmi sa chevelure ivoire ; souvenirs délavés d’une jeunesse maintenant lointaine. Il roule toujours vers moi et vient se garer en parallèle à mon fauteuil. J’ai son sourire en gros plan, son regard espiègle devenu tendre dans mes yeux inquiets. Il me saisit la main, la sienne est chaude. Du dos de son autre main, il me caresse la joue.
Et je me rappelle.

— Bonjour ma chérie, j’avais hâte de te retrouver. Jeanine, m’entends-tu ?
— Oui mon chéri, je t’entends.
— Ne pleure pas voyons ! Je sais que tu auras oublié tout à l’heure, mais nous nous reverrons encore ici demain, comme tous les jours.
— Oublier ? Mais que dis-tu ? Tu es parti au travail ce matin, comme tous les matins de la semaine, par la locomotive qui rejoint la gare de Saint-Luc et te dépose à seulement quelques mètres de l’usine sidérurgique.
— C’est bien ma chérie, tu te souviens. Mais te souviens-tu que je t’aime ?

Je n’ai pas le temps de le voir venir, surprise comme une écolière. Il se penche d’un coup comme ça et m’embrasse avec tant de passion que mon vieux cœur cavale comme un cheval de course. Je me laisse embarquer dans son élan cavalier.
Et je me souviens, bien mieux maintenant. Tellement de souvenirs qui se compressent entre nos lèvres et se mêlent à un chuintement délicat, tellement de regrets qui s’infiltrent par une commissure pour s’en échapper par une autre comme des jets de vapeur effrénés. Je sais où je suis, je sais ce qu’il m’arrive, ce qu’il nous arrive. Notre vie est derrière nous, mais lui arrive encore à trouver le loisir de me surprendre.
Non, notre vie n’est pas finie.

Il se retire, avec une lenteur séductrice, me lançant un regard plein d’amour et il s’en va, il me plante. Et je suis heureuse.
Tiens, n’est-ce pas une locomotive qui passe ? Cette chouette qui hulule, cette cocotte-minute qui chuinte…

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Isa. C · il y a
L'amour est partout même dans les trous de mémoire😉
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Benjamin Meduris · il y a
Merci de m'avoir lu, Isa !
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M. Iraje · il y a
Une tendre émotion dans cette évocation où la fiction est si proche de la réalité.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci M.Iraje !
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Mireille Bosq · il y a
Une façon incisive et ironique pour camper l'univers des Ehpads. Le personnage feminin exprime encore un caractère bien trempé.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Mireille ! Oui, elle a encore du mordant.
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Paul Thery · il y a
Une femme qui n'aime pas la guimauve et un texte qui a bien su éviter cet écueil. Bravo.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Paul ! Je n'aime pas la guimauve non plus.
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Christian CUSSET · il y a
Instant de fin de vie En Ehpad vu de l'intérieur. Les souvenirs et les sentiments résistent tant bien que mal dans les soubresauts d'une mémoire qui flanche. Très bien écrit.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Christian !
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Long John Loodmer · il y a
Tatie Danielle est amoureuse. Il était temps
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Benjamin Meduris · il y a
😁 une dame plein de charme !
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Chantal Sourire · il y a
Une façon originale de traiter un sujet difficile, j'aime !
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Chantal !
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J. Pippolin · il y a
Un texte sensible, délicat, qui nous rappelle que tout le monde a une histoire.
Une bise pour Mamie Ninja !

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Benjamin Meduris · il y a
Je lui transmettrai ;-)
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Isa D · il y a
J'ai beaucoup aimé cette petite voix incisive qui se rebelle, comme pour se défendre de ne plus exister
Bravo pour ce texte très délicat

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Benjamin Meduris · il y a
Merci Isa !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Sous forme de dialogues , la maladie est évoquée avec une infinie pudeur .
Dans l'antichambre d'une maison de retraite , une femme se bat pour ne pas être aspirée totalement par le vide .
Et la romance la ressuscite.
Un très beau coup de plume que j'ai pris plaisir à lire .

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Benjamin Meduris · il y a
Merci Ginette !

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