Mémmoragie

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

« Au plus profond de la nuit viscérale, brille une petite lumière... »

1

Je suis là. Enfin, je veux dire, je suis physiquement là ; Je sens bien que j’existe, mais où est ce là ? Je ne saurais dire. Pas plus que je ne saurais dire qui je suis.
Un homme, ça, j’en suis... sûr, enfin disons à 99%. Aucun autre souvenir de ma vie – ou de ma mort – ne vient à mon secours.
Suis-je bon ou mauvais ? Aimé ou haï ? Beau ou laid ? Brun, blond, grand, petit, riche, pauvre ?
J’écoute... Je m’écoute... Le néant !
Je ne vois rien, n’entends rien, ne ressens rien. De mes membres, aucune information. Non seulement je ne peux bouger, mais pis encore, pas le moindre fourmillement de quelques recoins de mon corps que ce soient, pas le moindre picotement de la plus lointaine petite cellule. J’ai la sensation de n’être qu’un cerveau. La peur me submerge : et si j’étais paralysé, si je devais rester ainsi, dans le noir, le reste de ma vie, à penser, à m’interroger, à me torturer l’esprit sur le pourquoi et le comment de cette situation sans jamais pouvoir y répondre.
Depuis combien de temps suis-je là ? Suis-je atteint du L.I.S. : le locked-in syndrome, le syndrome de l’enfermement ? Une espèce de décérébration qui prive l’individu de toute information sensorielle extérieure.
La peur fait maintenant place à la panique. Combien j’aimerais sentir en ce moment les conséquences de cette panique ! Sentir mon corps tétanisé par l’attaque irrépressible de frissons ; sentir ma peau recouverte des vagues successives d’une petite sueur glaciale.
Mais voilà, justement je ne ressens rien.
Si, pourtant, peut-être... une douce impression de flotter que me procure sans doute cette absence de communication sensitive. Du liquide ? Un vague souvenir d’accident me taraude. Une noyade ? Rien de certain, seul mon présent ne l’est que trop, une pensée qui revient sans cesse et tourne en moi : atteint du L.I.S., ainsi jusque la fin de mes jours.
Le reste de ma vie ? Mais cela signifie quoi au fait ? Dix, vingt, trente ans ? Plus ? Je ne sais même plus quel âge j’ai.
J’ai l’impression d’être à l’étroit, là. Je n’ai pas froid ; je n’ai pas chaud non plus d’ailleurs. Aucune assurance sinon celle de la fatigue qui m’envahit petit à petit. J’essaie de lutter mais cette introspection me vide, mes idées se brouillent, ralentissent.
Plus j’essaie de me souvenir, plus j’ai l’impression d’être en grand danger : je me sens, au bord de ma mémoire, comme au bord d’un précipice dans lequel je tomberais, je disparaîtrais, à trop vouloir apercevoir mes souvenirs.
Dormir ! Oui, dormir pour reprendre des forces, après, cela ira beaucoup mieux ; tout redeviendra normal, j’en suis sûr...
Dormir pour oublier. Mais pour oublier quoi ?
Et si le sommeil me faisait perdre la seule chose qu’il me reste encore : la conscience d’être... là.
La fatigue me submerge ! Il faut pourtant que je l’accepte. Je ne peux plus lutter. Alors je me laisse aller... aller... aller...

2

J’émerge.
Tauromachie.
Je sursaute, enfin, façon de parler, ou de penser pour être exact, car toujours rien ne me parvient de mon corps.
Tauromachie. Ce mot clignote dans un recoin de mon esprit comme une enseigne lumineuse. J’espérais bien qu’après un peu de repos ma situation s’arrangerait mais je ne pensais pas que cela arriverait si vite. Je me sens encore englué dans les brouillards du sommeil mais je m’accroche à ce mot, je m’en approche avec prudence. Est-il la solution que j’attendais ? Je le tourne et le retourne en mon esprit, j’y cherche la clef de ma mémoire. Et tout à coup, la serrure cède, tout s’accélère. Le mot disparaît. A la place, un trou dans lequel je chois à toute vitesse. J’ai l’impression de me trouver dans la descente d’un grand huit. Autour de moi, accrochés aux replis de mon cerveau, des tableaux de cette vie que je recherchais défilent à toute allure. La tête me tourne. Tout me revient avec violence.
Mon enfance dans le sud de la France, bercée par les aspirations d’un père aficionados. Mon entrée à 10 ans à l’école taurine en parallèle à ma scolarité. Débutent alors de longues années de bonheur à la pratique d’un loisir qui deviendra vite une passion dévorante. Je me souviens avec plaisir des débuts de cette période.
Six mois d’impatience à apprendre en salon, loin de l’arène, la théorie du maniement de la cape et de la muleta. Mes premiers pas, difficiles, dans l’arène, face au « careton », cet appareil à deux roues surmonté de deux cornes, simulacre de taureau, manié par des élèves initiés et plus sadiques que la bête elle-même, prêts à toutes les ruses pour tenter de nous piétiner. Puis vinrent enfin les premiers veaux camarguais et leur lot de bosses, bleus et fêlures de côtes en tous genres. Suivirent ensuite de jeunes taureaux espagnols peu armés avec leurs cornes protégées. Suffisamment armés tout de même pour m ‘envoyer à l’hôpital avec en trophée ma première jambe fracturée.
Je me souviens de mon retour à l’école avec mon plâtre. Comment les autres élèves, fiers de moi mais aussi un peu jaloux, me portèrent en triomphe. Tout le monde voulut toucher mon plâtre, le signer, voir les radios de la fracture. Jusque là, souvent dans les moments de repos, nous aimions à exhiber et à comparer nos bleus et cicatrices ; à nous raconter comment nous avions rivalisé de bravoure pour les obtenir. Là, j’avais franchi un cap. J’étais passé au-dessus du commun. J’étais le premier à pouvoir m’enorgueillir d’une telle blessure et en tant que tel, j’entrai pour un moment dans la légende de l’école.
Quelques temps après ma guérison, j’affrontai des taureaux plus âgés et plus puissants. J’apprenais assez vite et bien. Suffisamment en tout cas pour qu’à seize ans je devienne « novillero sans picador » et puisse tenter ma première mise à mort. L’émotion que j’ai ressentie ce jour là ressurgit presque intacte.
Lorsque je suis entré dans l’arène, j’avais l’impression d’être le premier et le seul torero de l’univers. J’avais l’impression de vivre quelque chose que personne avant moi n’avait jamais connu. J’étais devenu ce torero historique qui, en 1660, avait officié pendant le mariage de Louis XIV pour ce qui fut la toute première corrida de style espagnol donnée sur le sol français.
Tout tournait en moi à ce moment, la théorie et la pratique. Tout me revenait et se mêlait, me faisant ainsi mieux apprécier et respecter cet art magnifique qu’est la tauromachie. Je devais tout simplement ressentir ce qu’avaient ressenti tous les toreros qui m’avaient précédé, en foulant pour la première fois le sable de ce théâtre tragique et se sentant investi d’une mission sacrée par les centaines d’yeux tournés vers eux et pesant sur leurs épaules.
Les années passant, je suis donc devenu un véritable « matador de toros » adulé et reconnu prenant toujours plus de risque pour la beauté du spectacle et mon orgueil personnel.
Quel plaisir d’évoquer tout cela, de se découvrir une vie bien remplie après ces instants de doute. Je me sens bien, je me sens mieux. Je souris intérieurement aux souvenirs de ces applaudissements, combats après combats, la reconnaissance de ce public venu pour moi, jours après jours, jusqu’à... jusqu’à...
Je scrute ma mémoire.
De nouveau cette impression de danger ressentie un peu plus tôt, d’être attiré vers un gouffre d’oubli lorsque j’essaie de me souvenir des détails de ma vie.
Jusqu’à... jusqu’au choc. Je subis tout comme si j’y étais encore.
Les cornes qui pénètrent ma chair, le public qui hurle, la douleur qui monte, le sable qui s’insinue entre mes lèvres, l’animal qui revient à la charge, mes camarades qui détournent la bête...
Mon prestige qui s’en va.
Cette double chute, physique et sociale me ramène brusquement à mes incertitudes de la veille. L’attendrissement du souvenir n’aura duré qu’un trop court instant.
Suis-je vivant ? Suis-je mort ? Ce souvenir est-il le dernier ? Y en a-t-il d’autres à venir ? La panique n’est pas loin à l’idée que ces images puissent expliquer mon état actuel.
Le découragement venant, la fatigue me gagne. Je la souhaite presque. Je ne crains plus l’oubli dans lequel je vais me plonger momentanément. J’en ai besoin même. Je veux me couper un instant de ces questions en suspens. J’espère simplement que cette déconnexion sera, par la suite, source de souvenir.
Alors je fais le vide, j’endigue le flot des questions qui tourbillonnent, je les domine, les dompte et me laisse aller, à vau-l’eau, le long des rives plus paisibles du sommeil. Le courant me porte, l’onde me berce.
Je flotte... Je tangue... j’oscille... Je pars...

3

Me revoilà ! Cela devient presque une habitude. J’apparais, je m’endors, je m’éveille... Rien entre deux phases de conscience ; ni rêve, ni cauchemar. Pas grand chose pendant les phases conscientes sinon une torture morale. C’est mon troisième jour ici et toujours aucune sensation physique si ce n’est cette impression de flotter, de dériver, comme si je me déplaçais lentement entre les parois d’une rivière souterraine.
Des souvenirs ? Ah ! Oui. Ça j’en ai. Des nouveaux, tout beaux, tout propres. C’est ce que je voulais, je ne devrais pas me plaindre.
Je ne devrais pas, et pourtant. Je ne comprends plus grand chose. Ceux qui m’apparaissent maintenant ne concourent qu’à me rendre une identité plus incertaine.
J’ai le sentiment d’être schizophrène. Deux hémisphères cérébraux, deux personnalités. A ma droite, un homme, matador de son état. A ma gauche, une femme, militante jusqu’au bout des ongles : M.L.F. et S.P.A. Pas du tout le genre à apprécier la corrida.
Je deviens fou, je n’en peux plus. Qui suis-je vraiment ? Cet homme ? Cette femme ? Ou tout simplement un comédien raté atteint de troubles de la personnalité qui fait sienne la vie des rôles qu’on lui confit ?
Je ne sais plus. Je ne veux plus le savoir. J’ai peur de chercher et d’être englouti dans ce trou noir que je sens tapi en un coin de mon esprit. J’ai peur de me rendormir et de me réveiller chaque fois avec un peu plus de souvenirs différents.
Ce torero qui me paraissait si familier et dont je me sentais si fier un peu plus tôt, m’apparaît maintenant aussi étranger que cette femme au destin également tragique.
Une enfance sans histoire. Des études sans éclat. Un mariage sans passion. Et soudain, après dix ans de vie de famille, convertie par une de ses collègues elle lâche tout. Mari et enfants, pour vivre sa propre vie.
Je lâche tout. Je ne sais plus comment penser. Cette vie est-elle la mienne ?
J’en poursuis l’étude comme s’il s’agissait d’un livre d’image.
J’abandonne donc ma famille pour travailler à l’égalité hommes-femmes, rejetant par-là, ma vie passée de femme soumise. Soumise à mes parents, soumise à mon mari, promise à une existence vide de sens et inutile. Puis quelques années après, je m'investis auprès de militants de la S.P.A. pour défendre les animaux victimes de la recherche médicale. Dans un coin de cette mémoire flottent des photos d’animaux toutes plus horribles les unes que les autres. Dépeçages, électrodes plantées dans le crâne...
J’en ai assez vu. J’en ai assez. A quoi bon continuer ? Deux vies si différentes, presque antagonistes entre un bellâtre dominateur et une féministe pure et dure. Laquelle de ces vies est vraiment mienne ? Je me sens si étranger à l’une comme à l’autre, que j’ai l’impression d’être une troisième personne. Comme si deux ne suffisaient pas !
Une similitude pourtant. J’ai pu voir que les souvenirs de cette femme s’achevaient par l’agression d’un lion lors d’un safari photo en Afrique. Quel est le sens de tout cela ? Pourquoi cette constante tragique ? Ce cercle vicieux me ramène toujours au même questionnement. Celui de ma présence ici. Mort ? Paralysé ?
Je ne peux toujours pas fouiller ce mystérieux cerveau qu’est le mien. Continuellement la même peur qui revient alors, cette impression de disparition imminente. J’en suis réduit à espérer que les souvenirs veuillent bien venir à moi d’eux-mêmes.
Et ce corps qui se refuse toujours à m’envoyer le moindre signal ! La clef de ce mystère réside peut-être là. Du réveil de mon organisme viendra sans doute la lumière. Mais ceci n’est qu’hypothèse. Pas la moindre assurance. Je ne peux qu’attendre, je n’ai pas le choix.
Je suis fatigué de tout cela, épuisé même. Déprimé. Plus le temps passe, plus le sommeil m’apparaît comme un havre de paix, un néant salvateur vers lequel je veux glisser avec délectation.
Il m’attire.
J’y retourne.

4

De nouveau je m’extrais du néant ! Je ne rêve pas pendant mon sommeil, aucune conscience d’exister dans ces moments. Je garde cependant la mémoire de tout ce qui s’est passé depuis trois mois, date de mon premier réveil.
Et j’ai beaucoup progressé pendant ces trois mois ! Je n’ai plus peur d’être ici, j’ai compris ; je sais qu’on s’occupe de moi, que je suis en sécurité, comme dans un petit nid. Depuis un mois, je ressens les vibrations des battements de mon cœur. Mes membres sont bien là, mêmes s’ils ne répondent pas encore ; il est trop tôt, dans quelques mois peut-être...
Je ne ressens pas les effets du temps : ni faim, ni soif –je suis alimenté–, ni même ennui réel. J’ai tant de chose à faire...
Seule la fatigue finit par me rappeler que les heures s’égrainent inlassablement.
Trois mois !
Trois mois ! Passés en introspection, en exploration de ce territoire devenu totalement inconnu qu’est ma pensée.
Trois mois ! C’est beaucoup et à la fois si peu. Beaucoup pour quelqu’un qui ne peut sortir ni bouger comme il le souhaite. Si peu au regard de tout ce qui m’est arrivé ; mentalement arrivé, je veux dire. Tout ce que j’ai découvert !
Ma mémoire, si défaillante quant à ma vie avant mon entrée ici, est devenue une véritable encyclopédie de l’histoire de l’humanité. A chacune de mes reprises de consciences, une, parfois deux vies distinctes me reviennent.
Je suis actuellement à la tête de 63 petits films que j’ai visionnés dans les moindres détails. La vitesse de la pensée est formidable ; toute une vie retracée en seulement quelques heures.
Je vois un grand intérêt à tous ces souvenirs. Ils pourraient constituer une source inégalée de renseignements pour l’humanité. J’arrive presque à dominer toutes ces données. Je pense qu’avec un peu d’entraînement, je parviendrai à étudier les conséquences d’un événement, d’un facteur donné, sur le déroulement de plusieurs vies, voire de plusieurs siècles.
Cela me fait penser à ces vieux tableaux dans le métro où, en sélectionnant la gare de départ et la gare d’arrivée, l ‘on pouvait voir s’allumer le trajet à suivre.
Pour l’instant, lorsque je pense à un événement, j’ai l’impression de voir s’illuminer un petit sillon sur une ou deux vies, me montrant les effets de tel ou tel choix.
Quand je sortirai d’ici, si je parviens à mettre cela en modèle informatique, la planète détiendrait un outil de prévisions irremplaçable pour la gestion des décisions humaines, qui permettrait d’éviter bien des erreurs, des souffrances et des tristesses inutiles pour cause de décisions prises trop vite ou à la légère.
Je ne sais si c’est possible mais cette idée me plaît.
Je ne suis toujours pas sûr que ces vies m’appartiennent ? Sont-elles des destinées antérieures ou des âmes que je capte depuis mon arrivée ici ?
Puisque je le sais désormais, ces dernières images tragiques que je vois sont bien les derniers instants d’une existence qui disparaît. Il n’y a plus rien après. De plus, toutes ces personnes ont vécu à des époques différentes, ce qui semble confirmer l’hypothèse de vies antérieures. Il me faut attendre davantage de souvenirs pour en être sûr.
Je dois tout de même faire attention. Cette sensation de trou noir, prêt à me happer est plus forte que jamais. J’en viens à croire que ce n’est pas une simple vue de l’esprit mais une manifestation bien réelle.
Ce qui m'inquiète, c’est que j’ai la quasi-certitude, que cette chose s’est développée depuis mon premier réveil.
Méfiance !

5

Je distingue des formes mais c’est une vision très trouble, derrière un brouillard rougeâtre. Quant aux bruits, c’est indéfinissable ; ils sont étouffés, assourdis. Je peux quand même comprendre qu’on se réjouit autour de moi ! Après six mois, mes mouvements sont souvent maladroits et quelque peu aléatoires mais je bouge désormais bien.
Malheureusement, tout ne va pas aussi bien...
En tout cas, je ne m’ennuie pas ; avec ses nouvelles vies quotidiennes à étudier, recouper, trier et classer, le temps passe plutôt vite. J’ai plaisir à m’endormir, sachant que je me réveillerai, pressé d’entrer en possession de nouvelles informations.
Je dispose désormais de près de cinq cents existences. Des vies qui se succèdent parfaitement ; mes vies. Une âme vieille de plus de trente mille ans.
Je n’ai pas osé visionner les plus anciennes. Leurs pensées confuses, brutes et sauvages m’ont effrayé. J’en ai cependant parcouru plus des trois-quarts et j’ai appris à les maîtriser, à remonter un phénomène sur plusieurs siècles. L’un d’entre eux m’a beaucoup fait rire, le plus inéluctable, celui qui passionne bon nombre de gens dans ma dernière vie, celui dont j’ai pu suivre les conséquences sur le plus long terme, depuis presque l’apparition de mon âme jusqu’à mon existence présente. La préhension, l’utilisation de l’outil. Quand je choisis ce facteur, toutes mes vies s’allument pour remonter tout droit vers la diminution de la couche d’ozone. Depuis plusieurs années au cours de ma vie précédente j’ai vu les hommes s’accuser, accuser les industriels, le pétrole, les voitures, alors que depuis la naissance de l’humanité notre sort est scellé. Ce simple geste, le fait de ramasser une pierre ou une branche a pourri notre atmosphère. Vraiment risible !
Mais je n’ai plus envie de rire.
Depuis quelques temps je ressens les effets de l’oubli. J’ai du mal à accéder à certaines de mes existences. Quelques-unes semblent même avoir disparu. Des trous se créent dans ma trame événementielle. Et cet abîme qui ne cesse de grandir ! C’est là que mes souvenirs ont dû sombrer, attirés par ce trou noir. Je recroqueville mon âme dans un recoin de mon corps. Je ramasse mes mémoires autour de moi comme un rempart à l’oubli qui me guette. S’il me rattrape, c’est la fin ; plus de souvenir, plus de pensée. Je serai vierge de toute expérience.
Je le sais maintenant, ce trou noir est mon cerveau qui croit, qui s’infiltre, qui lance ses connexions jusqu’au fond de mon corps, y imprimant son amnésie, reformatant mon âme, la préparant à l’écriture de ma nouvelle vie.
Je dois sortir au plus vite. Je dois faire part de mon expérience. Ici mes poumons ne fonctionnent pas mais dehors, j’en suis sûr, je pourrais parler dès mes premiers instants.
Il me faut d’abord faire montre de courage et m’approcher du gouffre ; tenter d’y repêcher les souvenirs perdus. Si je n’y parviens pas, tant pis, seule compte la préservation du trésor que je possède encore.
Pour l’heure, je ne me sens pas prêt à affronter ce péril. Mais je dois m’y préparer ; j’aurai certainement besoin de toutes mes ressources dans cette expédition.

6

Je n’ai pas osé. Je n’ai pas eu le courage de risquer le grand plongeon. J’ai eu trop peur de perdre tout ce que j’avais. Cela fait trois mois que je vois mes souvenirs disparaître les uns après les autres ; trois mois que je me retranche toujours plus loin pour échapper à ce système nerveux qui s’étend, s’étire, s’insinue, déployant ses tentacules pour me saisir et m’entraîner dans l’oubli. Il ne me reste plus rien ; que ma conscience et ma pensée présente. Pour combien de temps encore ? Je sens le monstre tout près, je ne peux plus fuir. Il m’a tout pris ; je l’ai regardé faire, mais je n’ai pas osé.
Je n’ai pas osé et maintenant il est trop tard. Cela fait neuf mois que je suis ici et l’heure est venue de sortir.
Déjà je ressens les premières contractions. J’ai envie de crier. Pas maintenant, pas déjà. Qu’on me laisse encore un peu de temps, un répit afin que je découvre le moyen de recouvrer ma mémoire ancestrale.
Moi qui me croyais unique ! Dans quelques instants, je le sais, si je ne fais rien, j’apparaîtrai à l’humanité vierge de toute connaissance, prêt à refaire les mêmes erreurs, à reproduire les mêmes schémas, comme je l’ai déjà si souvent fait au cours de mes nombreuses vies.
Je dois gagner du temps. Je dois me battre contre mon expulsion, contre cette force inexorablement qui me pousse, millimètre après millimètre, vers une mort spirituelle.
Je m’accroche, je m’agrippe, je m’enroule et me retourne.
On me délie, on me bascule, on me guide et m’encourage.
La nature est trop forte ; médicalement assistée...
Je n’en peux plus, je ne peux plus lutter. Déjà, une lumière aveuglante se profile à mon horizon restreint.
Vous allez gagner là-bas, oui, vous allez tout gagner...
Des mains me saisissent la tête tandis que la pieuvre noire me saisit l’âme.
Je n’ai plus le choix, dans quelques instants mes poumons vont se remplir, j’aurai très peu de temps pour crier ce que je sais.
Non ! Je n’ai plus le choix, je dois plonger à la recherche de mes souvenirs naufragés. Je me ramasse, me condense, je saute...
Nonnnnnnnnnnnnnnnnn !!!!!!!
Je sais maintenant pourquoi les enfants pleurent...



« Au plus profond de la nuit viscérale, brille une petite lumière...

... qui permet au fœtus d'étudier, dans des grimoires antiques, les lois de Dieu et de la vie. Le petit sage en sait bientôt autant qu'il en saura vieillard. Toute l'histoire humaine s'inscrit dans son âme.
Mais voilà qu'à l'instant de naître, l'ange de l'oubli descend vers lui et le frappe sur la bouche.
Tout s'efface de sa mémoire.
Il vient au monde avec toutes les apparences de l'ignorance, du dénuement et de la vulnérabilité. »
tradition talmudique
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