Mémé Colette

il y a
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Image de Hiver 2014
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mes parents. Il faut dire qu’ils sont morts alors que j’avais huit ans à peine, dans un terrible accident de voiture. Ils revenaient de chez des amis, et l’enquête a conclu rapidement que mon père n’avait pas sucé que de la glace avant de prendre le volant. Ils se sont encastrés dans un pylône en bêton alors qu’ils étaient en pleine ligne droite. Il a dû s’endormir ou perdre le contrôle de son véhicule, comme on dit.
Bref, j’étais triste, mais bon, la vie continuait. Je n’étais pas spécialement attaché à mes parents, et ils me le rendaient bien. A vrai dire, ils ne se souciaient pas spécialement de moi. Ils faisaient la bringue tous les weekends, et me laissaient en pension chez ma grand-mère maternelle.
Mémé Colette était veuve depuis des lustres. Je n’ai jamais réussi à savoir son âge exact, mais elle était vieille. Très vieille. Je ne l’aimais pas trop elle non plus, mais ce que je détestais le plus, c’était sans aucun doute sa maison sombre, triste et figée dans les années soixante-dix. La tapisserie aux motifs improbables, le Bulgom sur la table du salon et tutti quanti. Et puis ça sentait mauvais, un mélange de cire d’abeille et d’huile de friture rance.
Niveau cuisine justement, elle était pas mal la vieille ! Elle passait le plus clair de sa journée à cuisiner des plats plus lourds les uns que les autres avant de les consigner méthodiquement dans son immense congélateur situé dans la cave humide et effrayante.
Pour ainsi dire, elle n’avait aucun intérêt, et elle était même plutôt écœurante. Malgré tout, elle était ma seule famille proche et de ce fait, à la mort de sa fille et de son alcoolique de gendre, elle n’eut d’autre choix que de me recueillir chez elle et de s’occuper de mon éducation. Avec le recul, je me dis que la pauvre femme devait envisager sa fin de vie d’une autre manière, et c’est certainement pour cette raison qu’elle l’a consacrée essentiellement à être méchante avec moi.

Pour commencer, j’ai hérité de la chambre de ma défunte mère, qui comme le reste de la baraque, était restée d’époque. Et Mémé m’a bien mis en garde : hors de question que j’apporte la moindre touche personnelle à l’espace qui m’était attribué. La piaule était une sorte de sanctuaire en mémoire de sa fille, et elle était simplement mise à ma disposition pour que je puisse y dormir, et éventuellement faire mes devoirs. J’ai donc grandi dans un décors assez particulier, vu que ma mère avait grandi en pleine période « Salut les copains ». Les murs étaient entièrement recouverts de posters de Sheila, Cloclo, Sylvie Vartan et je ne sais quoi. Il y avait aussi une photo d’Amanda Lear qui me faisait particulièrement flipper, mais même ça, la vieille refusait que je l’enlève.
Question fringues, elle avait aussi quelques wagons de retard. En plus, pour ne pas s’emmerder la vie à faire les boutiques avec moi, elle achetait mes habits au marché du lundi matin, alors que j’étais à l’école. Du coup, rien ne m’allait, tout était dépareillé, trop petit ou trop grand, mais jamais à la bonne taille. Je ne disais rien. Après quelques dérouillées, j’avais appris à la fermer.
Oui, parce que Mémé Colette me foutait pas mal de torgnolles pour bien me faire comprendre que je la faisais chier, et qu’elle n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de moi jusqu’à ma majorité, moment où elle me foutrait dehors pour pouvoir profiter de la pension de guerre de son regretté mari toute seule, sans mioche à faire bouffer.
Je n’étais pourtant pas un gosse difficile. Je ne disais rien, j’allais à l’école sans rechigner, mes résultats étaient tout juste passables, et je passais le plus clair de mon temps libre dans ma chambre à regarder l’unique espace dépourvu de vieilles affiches jaunies : le plafond. Je pouvais rester des heures comme ça, à attendre que le temps s’écoule. Je me disais que les choses allaient bien finir par changer, et que la vie allait finir par me sourire. Il fallait juste être patient, et je l’étais.
Mon adolescence se déroula exactement pareil que mon enfance, sauf que ma grand-mère avait arrêté de me coller des beignes. Elle vieillissait et n’avait plus vraiment la force de lever la main sur moi. Pire, vers mes quinze ans, sa hanche la faisait de plus en plus souffrir, et elle devenait de plus en plus dépendante de moi. C’est moi qui allais faire les courses et qui m’occupais des tâches ménagères. Je faisais tout sans râler et je voulais que Mémé se ménage le plus possible, même si elle n’avait de cesse de me rabaisser plus bas que terre. Elle boitait de plus en plus, et j’estimais que même si elle ne m’avait jamais vraiment aimé, elle s’était tout de même occupé de moi. Alors je voulais lui rendre la pareille. Je me pliais à toutes ses exigences, aussi insensées soient-elles : je récurais les chiottes avec une brosse à dents, je nettoyais les vitres les jours de pluie, je cuisinais des plats que personne n’allait manger, et j’en passe. Ce que je ne savais pas, c’est qu’elle mentait, qu’elle faisait semblant, et que sa soi-disant douleur à la hanche n’était qu’une imposture.
Un dimanche matin, la vieille me demanda d’aller lui acheter un sacristain. Rien de plus simple, si ce n’est qu’elle ne voulait pas n’importe quel sacristain. Elle m’ordonna d’aller le chercher à l’autre bout de la ville. Je m’exécutais sans poser de question. A mi-chemin, je me rendis compte que j’avais oublié de prendre le porte-monnaie. Je fis demi-tour, et pressai le pas de peur que Mémé Colette ne s’impatiente. Quand j’entrai dans la maison, quelle ne fut pas ma surprise quand je la vis au milieu du salon sans sa canne avec une bouteille de Guignolet à la main en train de se déhancher comme une folle sur « Je n’ai pas changé » de Julio Iglésias. Le pire, c’est qu’elle avait ouvert sa chemise de nuit et était à poil dessous. Je crus vomir. J’attrapai le porte monnaie, et quittai la maison sans qu’elle ne me voit et allai acheter le sacristain comme si de rien n’était.
A mon retour, la vieille avait repris position dans son fauteuil, et ne leva même pas la tête pour me remercier, comme à son habitude, et me fis remarquer que j’avais été particulièrement long.
Le soir, je décidai de me venger en mettant du Lexomil dans sa soupe. Elle la but bruyamment, comme d’habitude, et les effets ne tardèrent pas à se faire ressentir. Elle s’endormit avant même la finale de Question pour un champion. Elle était là, écroulée, je la regardais en me promettant de consacrer mon existence à pourrir la sienne, autant que faire se peut. J’allai me coucher, la tête pleine de projets machiavéliques.
Le lendemain matin, la vieille n’avait pas bougé d’un centimètre, et son teint commençait à virer au bleu. Je m’approchai d’elle pour l’observer de plus près. Elle ne respirait plus. J’avais dû avoir la main un peu lourde sur les psychotropes, et elle n’y avait pas survécu. Je l’avais tuée...
L’enquète de police n’a pas été poussée suffisamment pour conclure que c’était moi l’assassin. Une vieille qui meurt devant la téloche est quelque chose d’assez courant, suffisamment pour ne pas éveiller les soupçons.
A l’enterrement, il n’y avait personne à part moi. J’étais content, bien qu’un peu déçu de ne pas avoir découvert l’imposture plus tôt, ce qui m’aurait permis de lui pourrir la vie comme elle me la pourrissait.
J’ai vendu la maison, et me suis débarrassé de tout ce qui pouvait me faire penser de près ou de loin à Mémé Colette. J’ai commencé à vivre.

J’ai lu, il y a quelques jours, que sous le régime de Pinochet, des morceaux de Julio Iglesias servaient de sévices pour les prisonniers politiques. On leur faisait écouter à plein volume, des heures durant jusqu’à ce qu’ils deviennent fous. Pas étonnant que ma tortionnaire de grand-mère aimait ce chanteur.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Jean-Francois Guet · il y a
je vote à la mémoire de Mémé Colette!
RIP
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?

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Paul Brandor · il y a
Paix à mémé. Je vote
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Rachid Rodaré · il y a
j'ai aimé votre texte et détesté Mémé Colette. je vous invite à lire "l'abeille de cuivre chaud": des similitudes avec votre nouvelle.
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Utilisateur désactivé · il y a
mon vote pour cette tatie Danièle qui a un sort bien mérité.
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Utilisateur désactivé · il y a
Excellent ! Un style direct très plaisant, très visuel, qui coule tout seul ! une histoire terrible à l'humour mordant, (mention spéciale pour le poster d'Amanda Lear, et pour la danse sur Julio :)) Merci.
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Sylvie Loy · il y a
Quelle histoire que la vôtre ! Oui, je vote de nouveau, car j'avais adoré !
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Marilyn De Haro · il y a
Mémé Colette pose la question du sans scrupule et sans culpabilité... Mémé est partie dans son canapé, quelle belle fin tout de même pour celle qui était sans pitié !! Je vote donc pour l'enfant et sa liberté !!
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M. Iraje · il y a
Comme quoi, l'assassin revient toujours sur les lieux de son crime !
Je CONFIRME ! ( mon vote ).
PS : J'ai moi aussi "Des habits superbes" en finale Poème. Si vous voulez y jeter un coup d' œil....

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Floti · il y a
Bravoti! Like même Colette
Floti

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