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Mégalosange

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Gabriel Hogsted

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Mégalosange était une province située dans une grande vallée en forme de losange, entourée de montagnes ingravissables, du moins dans l’esprit des habitants de la ville. Elle était à la fois un petit village, une mégalopole et une communauté. L’architecture de Mégalosange se composait de petites maisons, toutes semblables: construites à quatre faces, comptant un seul étage et cernées d’une peinture orange robuste et résistante à n’importe quelle intempérie. Elles étaient agencées de sorte que devant la maison, bien ancré sur le sol, on ne voyait pas sa forme. Seulement, de la plus haute tour de la ville, la tour Mégalosange III, les trois-cent-trente-trois maisons revêtaient la forme d’un losange parfait, ou chacun des quatre côtés mesurait deux yards.

L'homme type de mégalosange n'est ni trop fort, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit. Ses proportions sont normales, à tout égard. Il porte un pantalon noir, ni trop large, ni trop serré, avec un t-shirt orange. Seul l'intensité de l'orange présent sur le t-shirt permet de catégoriser les habitants de megalosange. Il va de l'orange le plus fade a l'orange le plus brillant, le plus éclatant. Le grade d'orange se gagne par le travail: chaque homme commence sa vie professionnelle à seize ans. Un test psychologique est effectué par les neuf savants à l'aube des quinze ans du jeune citoyen de megalosange. Selon ses compétences, il sera dirigé soit vers la caste des travailleurs, soit vers celle des artistes, soit vers celle des soldats. Les trois corps de métier travaillent aux même horaires, de dix heure à dix-neuf heures, main dans la main.

Le travailleur, toute la journée, est occupé à pédaler. Il pédale sur un vélosange, et l’énergie qu’il crée grâce à son effort est stockée dans un énorme losange d’énergie d’un orange éblouissant qui s’enfonce dans le sol, bien installé à l’exact milieu de la vallée, entouré par les maisons. Ce losange d’énergie alimente les trois-cent-trente-trois maisons de la vallée. L’artiste, lui, fournit moins d’effort physique que le travailleur, mais son activité requiert une force intellectuelle hors-norme. L’artiste fait partie de la caste la plus adulée par l’ensemble de la population de Mégalosange. Il peint, du matin au soir, des petits losanges oranges dont les quatre côtés mesurent un pouce. Ses créations sont exécutées sur les remparts de Mégalosange (le lecteur se demandera surement quelle forme prennent les remparts vu du ciel), de sorte que tous les habitants de la ville puissent admirer son oeuvre. Les soldats, quant à eux, sculptent leur corps. De dix heures à dix-neuf heures, ils se musclent dans un des complexes militaires de Mégalosange. A la fin de la journée, ils enduisent leur corps de peinture orange, et passent à la mesure. Les neuf savants prennent leur tour de biceps, de cuisse, de bassin, etc... afin de quantifier l’avancée physique du soldat au courant de la journée. Pour exemple, un soldat de seize ans commencera son service avec un t-shirt « orange masqué »: c’est un orange très peu consistant, pâle, en un mot: désagréable. Dès qu’il aura gagné deux pouces de circonférence sur chacun de ses atouts (biceps, cuisse, bassin, abdominaux, pectoraux,etc...), il obtiendra le fameux gain: l’ « orange discret », deuxième grade sur l’échelle orange, composée de vingt-trois teintes d’orange. Chaque premier lundi du mois, une parade de l’armée a lieu dans la ville. C’est une tradition tellement ancienne que personne ne sait vraiment de quand elle date. A ce propos, personne ne se rappelle non plus de la dernière fois que Mégalosange est entré en guerre. Certains se demandent même si Mégalosange a déjà véritablement eu un « ennemi ». Mais le temps que ces penseurs éphémères arrivent à une conclusion de quelque sorte, ils ont déjà miraculeusement tout oublié.

Les artistes et les travailleurs sont soumis au même système d’évolution que les soldats: pour changer de grade, il faudra créer cent-mille losanges pour les artistes, et pédaler l’équivalent de cinquante-mille Kw d’énergie pour les travailleurs. Quand un homme, quelle que soit la caste, parvient au dernier grade de l’orange: le « méga-orange », il est immédiatement couronné et devient membre du groupe des neuf savants. Pour veiller à ce que le groupe ne dépasse au grand jamais la limite des neuf, le savant le plus vieux est dans l’obligation de se donner la mort pour laisser sa place au jeune savant.

Quant aux femmes de Mégalosange, elles sont le terreau du bien être et de la bonne coordination de la ville. La couleur de leur t-shirt est « Orange trempé », onzième couleur sur l’échelle du orange. Leur grade est fixe, elles n’évoluent ni ne régressent. Leur rôle a toujours été le même: La journée, elle doivent aller cueillir du romorange dans le grand champs de forme circulaire qui entoure la ville, au sein duquel elles plantent trois-mille-trois-cent-trente-trois graines de romorange tous les trois mois. Avec leur romorange fraîchement ramassé, elles rentrent l’après-midi et s’attèlent à la préparation du ragoûlosange: il s’agit seulement du romorange concassé en petits morceaux, ajouté à de l’eau, le tout mijotant de longues heures dans une marmite. Le résultat final est une sorte de pâte orange, à mi-chemin entre la purée et la soupe, très consistante, qui remplit à merveille le ventre des hommes lessivés après leur journée de travail. Il y a tout de même une exception en ce qui concerne le statut des femmes: Si une de ces dernières trouve le petit losange orange caché au hasard dans la ville par les neuf savants, elle aura alors l’immense privilège, si elle le souhaite, de pouvoir mener la vie d’un homme. Si son accord est prononcé à la cour des neuf, alors elle passera un test psychologique sur le champ, pour être dirigée vers la caste des travailleurs, des
artistes ou des soldats. Elle peut aussi refuser l’offre et poursuivre sa vie de femme. Une fois le choix exécuté, le losange est remis en circulation, pour être découvert par une nouvelle
femme. Malgré cet effort de Mégalosange envers la condition féminine, aucune femme n’a encore occupé le poste de savant. « Ca ne saurait tarder », se disent en secret toutes les dames de la ville.

Les enfants, eux, passaient leur temps comme bon leur semblait. Enfin, jusqu’à ce qu’ils fêtent leurs quatorze années. A partir de cet âge, ils doivent obligatoirement se rendre dans l’une des usines textiles de Mégalosange afin de confectionner les fameux vêtements. Ce labeur dure deux ans, jusqu’à ce qu’ils passent leur test d’orientation.

Avant quatorze ans, les enfants sont donc libres de leur temps.Il le dépensent en général avec d’autres enfants, sillonnant les rues droites de la ville, rêvant de leur futur métier. Ils forment un groupe, une communauté qui, au fur et à mesure de leur âge grandissant et de leur prise de responsabilités, se dissout dans le grand fourmillement de Mégalosange.

...

En ce lundi radieux, Gaspar, entamant sa treizième année, regarde les montagnes pendant que son père pédale à l’usine et que sa mère ramasse du romorange. Il regarde les montagnes car, depuis qu’il a atteint l’âge de penser, ces grands pics le questionnent de manière récurrente. Il ne comprend tout simplement pas pourquoi personne n’a essayé de les gravir. Il essaye pourtant d’en parler à ces amis, qui lui répondent: « Pourquoi tu nous embêtes avec ces montagnes? La nuit va bientôt tomber et il ne nous reste pas beaucoup de temps pour aller jouer dans les champs de romorange. D’ailleurs nous on y va. Reste ici tout seul et contemple tes montagnes, si ça te fait plaisir. »
Il aborde parfois le sujet à table, avec ses parents, le soir. Son père, harassé par sa journée à l’usine, lui souffle d’une manière à la fois nonchalante et bienveillante: « Tu sais Gaspar, ici à Mégalosange, on travaille dur mais tout le monde est heureux, à sa place. Les montagnes sont les gardiennes de notre sérénité, pourquoi vouloir les franchir? Tu comprendras quand tu seras grand va... Moi aussi j’étais rêveur quand j’étais petit... »

Gaspar s’était donc résigné à garder ses méditations pour lui. Avec ses amis, il était un petit enfant de son âge, secoué par l’effervescence de sa nature candide. En revanche, lorsqu’il admirait les montagnes en début d’après-midi, seul avec lui même, il devenait un penseur hors du temps, imaginant tout ce qu’il pourrait croiser si son corps pouvait voyager aussi vite que son esprit. Malgré ces petites échappées métaphysiques, jamais il ne vint à l’esprit de Gaspar de franchir les montagnes. C’était un interdit si puissamment ancré dans l’imaginaire collectif qu’il ne pouvait songer à le transgresser. Du moins pas tout seul.


Pendant qu’il regarde les montagnes, bien installé sur le toit de sa maison, en ce jour béni, ses amis sont déjà partis jouer dans les champs. Gaspar détourne alors le regard de ces grands pics qui, il faut le dire, ressemblent plus à de vastes plaines seiches qu’à de vrais sommets dignes de ce nom. C’est comme s’il sortait d’un rêve, que ses sens s’éveillaient. Ou l’inverse. Avec la puissance spécieuse du mirage, la censure reprend son droit et, à ce moment précis, la seule volonté de Gaspar est de rejoindre ses amis. Il se lève, descend en glissant le long de la gouttière et court vers la périphérie en direction des champs. Sur sa route il croise le complexe militaire. Le bâtiment est entièrement construit en un type de verre très résistant, pour que n’importe quel habitant passant devant l’enceinte puisse admirer le travail des militaires. Ces derniers, en revanche, ne vous voient pas. De l’intérieur, les murs sont des miroirs. Les soldats ne doivent pas être distraits par les spectateurs. Gaspar s’avance vers la vitre, contemplant les colosses pousser, tirer, tracter, soulever. Quelle sensation enivrante pour Gaspar que de voir sans être vu. Quel sentiment de puissance, de pouvoir! Gaspar, emporté par sa fureur voyeuriste, commence à singer les soldats, au nez et à la barbe de ces derniers. Il reproduit grossièrement leurs gestes, grimaçant, sautant, comme s’il voulait en fin de compte que les soldats le remarquent. Soudain, un des soldats se positionne exactement en face de Gaspar, et semble le fixer avec fureur. Gaspar sursaute, apeuré, puis remarque presque dans la foulée que le soldat ne le regarde pas lui, mais se regarde lui-même; on peut le voir gonfler ses muscles, essayant d’impressionner le double en face de lui. Pourtant, Gaspar sait bien que les soldats ne peuvent pas voir l’extérieur; seulement, la peur agit la plupart de temps hors de la raison. Comme s’il en redemandait, Gaspar reprend sa danse mimétique, presque tribale. Il continue quelques minutes, puis se lasse doucement de ses plaisanteries. Il comprends que le pouvoir n’existe que lorsqu’il y a d’autres personnes pour en attester. Il se sens alors bête, et reprend sa marche vers les champs, cette fois d’une allure beaucoup plus modérée.

Il arrive finalement à la bordure qui sépare la ville des champs: elle est nette. Du béton l’on passe à l’organique. Gaspar s’assoit sur le béton, laissant aller ses jambes dans le romorange. Ses amis ont du s’aventurer au fond des champs, vers les remparts. Subitement, il n’a plus envie de les chercher. Il fait bientôt nuit de toutes les façons. Le panorama est magnifique du point de vue de Gaspar: le champs s’étend sur une centaine de mètres en face de lui, avant qu’il ne soit tronqué par les remparts, ou sont visibles de minuscules points oranges, qui sont en fait des losanges. Le sentiment que ressent Gaspar est inédit: sa contemplation est totale. Il imagine alors que les minuscules losanges sont bleus. Petit à petit, la couleur change. L’imaginaire se superpose au réel. Il est alors triste. Il se dit qu’il ne pourra plus avoir accès à cette sensation si spéciale. Cette image jaillissant de son imagination se transformera bientôt en souvenir lointain, flou, inexploitable. Sa frustration est proportionnelle à son ravissement. Soudain un mouvement brusque vient perturber son exaltation. Dans le champ, un personnage s’agite. Ce dernier étant à moitié courbé, il est impossible pour Gaspar de l’identifier. Peut-être est-ce une des femmes cueillant la fameuse plante, ou un de ces amis. Pour en avoir le coeur net, il se lève et s’engage dans le champs tentant d’être le plus discret possible. Il s’approche à pas feutrés et tend l’oreille, mais n’entend alors plus rien. La personne s’est arrêtée net. Gaspar est secoué d’un petit frisson. L’a t’elle entendu s’approcher? Il s’immobilise à son tour pour ne pas être entendu. Après quelques longues secondes, le bruit revient. Gaspar expire longuement, puis se rapproche encore, centimètres par centimètres. Il arrive alors assez prêt pour discerner... sa mère.
Cette dernière, au milieu du champs, regarde quelque chose qu’elle vient de ramasser. Elle semble à la fois interdite et bouleversée par ce qu’il lui arrive. Elle jette quelques regards craintifs autour d’elle, puis ré-examine sa trouvaille en la levant au dessus de sa tête, pour que la lumière du soleil vienne lui révéler ce qu’elle a cru entrevoir. Gaspar, immobile, s’accroupit avec délicatesse pour essayer de discerner l’objet que tient sa mère. Il est alors assailli par plusieurs rayons de lumières durs et agressifs. Après quelques secondes d’éblouissement, il comprend. Il se recroqueville alors dans les herbes comme un animal apeuré, pour ne pas que sa mère ne le remarque. Cette dernière, hagarde, se saisit violemment de son panier de romorange et court vers la ville. Gaspar se relève doucement, entendant les bruits secs et sporadiques des brins de romorange cédants sous les pieds affolés de sa mère. Il regarde une dernière fois le champ surplombé par les remparts, et emprunte, avec l’allure d’un fauve, le chemin qu’a tracé sa mère en s’enfuyant.

En rentrant chez lui Gaspar trouve son père, André, qui comme à son habitude rentre du travail et est affalé sur le canapé, assez somnolent pour ne répondre à personne, mais assez éveillé pour demander à sa femme de faire moins de bruit en cuisine. Sa mère, Aurore, s’est donc attelée à la préparation du diner, sans même prendre le temps d’enlever son manteau. Le père n’a évidemment pas relevé cette incongruité, étant bien plus occupé à relaxer ses muscles endoloris. Gaspar s’avance alors à l’entrée de la cuisine, fixant sa mère d’une manière à la fois compatissante et inquisitrice. Cette dernière, enlevant les tiges de romorange avec une cadence machinale, ne tient pas compte de sa présence.

« Salut maman. T’enlèves pas ton manteau pour cuisiner ? »

Sa mère lui lance un regard décontenancé, se rendant compte de l’absurdité de la situation.

« Heu... j’avais un peu froid. Mais tu as raison, mieux vaut l’enlever, je serais... plus à l’aise. »

Sa mère enlève donc son manteau, qu’elle fait tomber subitement. Agitée d’infimes saccades, elle le ramasse et va le poser, non sans peine. Elle le fixe une dernière fois, et revient lentement s’installer dans la cuisine, en face de son plan de travail, presque sans un regard pour Gaspar.

« Tu vas voir, le romorange est beau aujourd’hui. Le temps humide d’hier lui a permis de dégager toute sa saveur. On va se régaler... »

« D’accord maman. Je te laisse enlever les tiges alors ».

Gaspar s’éloigne, et ferme la porte de la cuisine. Sa mère le suit du regard, une fois qu’elle est sure de ne pas croiser celui de son fils.

Gaspar , à pas feutré, se saisit du manteau que sa mère a posé. Il regarde dans sa poche intérieure et... il voit. Il voit ce qu’il a cru voir. Sa lumière intérieure brille alors plus que l’objet ne scintillait tout à l’heure. Il se saisit religieusement de l’artefact et le serre dans la paume de sa main, à s’en faire saigner. Il se dirige maintenant vers la cuisine. Il ouvre la porte, et, cette fois ci sous les yeux de sa mère, entre dans la pièce. Il referme la porte derrière lui. Des chuchotements retentissent, dont on ne sait pas grand chose à part qu’ils couvrent le silence.








Le ciel est bleu en ce nouveau jour à Mégalosange. L’impression est que les nuages se cachent de peur de croiser le grand soleil radieux, qui fait scintiller les remparts de manière à ce que, vu du ciel, un halo en forme de losange, étourdissant et hypnotisant, encercle la ville et ses habitants.
La mère de Gaspar sort de chez elle, d’un pas incertain. Tous les habitants ont aujourd’hui quitté leur manteau noir, pour ne porter que le seul t-shirt orange, avec un short. Aurore, elle, porte toujours son manteau, et emprunte l’allée principale traversant toute la ville. Elle glisse, non sans quelques soubresauts, dans le décor géométrique. Les femmes et les enfants présents sur son trajet la scrutent de manière insistante. Il faut dire qu’à Mégalosange, nuls n’avaient encore vu quelque chose de pareil. Une démarche aussi chaotique, aussi décadente, aussi peu respectueuse de l’aura du lieu. En exagérant à peine, c’est la même chose que si dans une église catholique, un prêtre voyait un fidèle sillonner l’enceinte en Harley Davidson. D’ailleurs, les femmes et enfants de Mégalosange qui regardent la mère de Gaspar sont tout à coup secoués. L’attitude de cette dernière est si éloignée de tout ce qu’ils connaissent qu’ils deviennent en proie à de rapides petites convulsions, plus mécaniques et moins « humaines » que celles d’Aurore. C’est comme si une image parasite avait déclenché un infime court-circuit dans leur cave encéphale vierge. Elle traverse donc la ville en laissant derrière elle une trainée de stupeur, désorientant chaque personne qui a le malheur de la regarder. Une fois arrivée devant le siège des neufs savants, elle se stoppe un instant. Elle regarde derrière elle, constatant les regards mécaniques et agités de ces femmes avec qui elle discutait amicalement hier. Elle reprend sa route, et grimpe les trois-cent-trente-trois escaliers menant au grand bâtiment. Arrivée en haut des escaliers, elle lève les yeux, écrasée par la grande porte orange de trois mètre trente-trois. Bien que son visage soit déjà marqué par son entreprise futur, un air de défi vient lui dégager deux petites fossettes au milieu des joues, conférant à son expression une incroyable puissance équivoque. Soudain, une voix retentit, derrière la porte:

-« Bonjour citoyenne de Mégalosange, que peut faire l’académie des neuf savants pour vous? »

« Bonjour... C’est à dire que... je viens pour la chose. »

« Très bien Madame. Pensez vous que la chose à laquelle vous pensez est la même chose que la chose à laquelle je pense moi? »

« Je... je pense oui. »

« Pensez-le vous seulement ou en êtes-vous sure, madame? »

« Je pense en être sur. »

Un cliquetis métallique long et labyrinthique lui répond alors. La porte s’ouvre sur un homme petit, tassé, dont le costume à queue de pie couleur « méga-orange », de par sa coupe guindée, l’aide à soutenir ses flancs graisseux et par la même occasion, à se donner une contenance.

« Suivez- moi par ici s’il vous plaît. Bienvenue au siège. Nous allons emprunter l’escalier. Après vous. Voyez-vous au mur, neuf tableaux représentant les neuf savants en vigueur. Toujours classés par âge: du plus ancien au plus jeune. »

« Oui je vous vois... vous êtes à l’exact milieu. Et les tableaux des anciens savants? Ils se trouvent dans une autre salle? »

« Oh non. Nous les récupérons pour faire chauffer le poêle à bois en hiver. Vous savez, il n’y a guère de place pour le passé ici... nous sommes arrivés. »






Le savant et Aurore pénètrent dans une salle aux murs orange rectangulaire et complètement vide, excepté aux extrémités: d’un côté, les huit savants sont assis sur leur chaises respectives, attendant que le neuvième prenne place au milieu. De l’autre, une seule chaise. Au milieu, un vaste espace.

Deux savants assis invitent Aurore à s’assoir, seulement le fait est qu’ils parlent exactement en même temps. Ils se regardent, rougissent, et chacun re-tente sa chance, simultanément encore une fois. Cette fois-ci, ils se renfrognent et s’enfoncent dans leur chaise. Le premier savant, celui qui l’a accueilli, s’empresse de régler la situation:

« Asseyez-vous, je vous en prie, sur la chaise du fond, en face de nous. »

Le premier savant prend sa place, au milieu, ainsi que Aurore. Il entame la conversation:

« Alors... » Au même moment, un autre savant:
« Alors... »

Les deux se regardent, un instant, puis le premier savant reprend la parole:

« Zut! Ne parlons pas tous en même temps! Excusez-moi madame comme vous pouvez le constater, c’est parfois un peu difficile de se coordonner entre savants. Bon... dites-moi il fait un peu chaud pour porter un manteau aujourd’hui vous ne trouvez pas? »

« Heu... si. Mais il fait frais chez vous, la preuve est que vous portez tous des costumes. »

« Oui bien sur, mais nous avons la climatisation ici madame. Vous, vous portiez votre manteau en arrivant, sous cette chaleur aberrante... mais passons. Si vous êtes venu c’est pour nous faire part de quelque chose, disons... d’important. D’essentiel. Allez-y. Dites-nous ce que ça vous fait d’avoir trouvé la relique. »

« Et bien... je vous avoue qu’au début, je n’étais pas très rassurée. J’avais presque envie de le reposer, et de faire comme si je ne l’avais jamais vu. Puis je l’ai porté au dessus de ma tête, à la lumière, et je l’ai regardé. Cet éclat... Alors je l’ai mis dans ma poche et suis rentrée chez moi le plus vite possible. »

« D’accord, très bien. Il n’est pas toujours facile d’accepter que nous avons été élu, qu’on le veuille ou non. Vous avez donc le choix: vous pouvez renoncer à votre vie de femme au foyer, et mener la vie d’un homme. Si c’est ce que vous souhaitez, vous choisirez une caste, vous les connaissez, bien sur. Si tel est votre souhait, vous pourrez peut-être un jour intégrer l’ordre des neuf savants. A contrario, vous pouvez refuser l’offrande et continuer à ramasser du romorange toute la journée. »

« C’est à dire que... Je viens vous voir car il est arrivé quelque-chose à l’objet. »

Les neuf savants se lèvent, habités par une hystérie contagieuse. Tous veulent réagir, mais le savant qui tint la discussion jusque là se retourne brusquement, plaçant son index sur ses lèvres. Ahuris, ils se renfrognent et se rassoient. Celui qui s’est désigné en tant que chef reprend alors la parole.

- « Maintenant dites-moi, chère madame, les choses que nous devons savoir. »

« Et bien... j’avais mon losange, bien au chaud, dans la poche de mon manteau. Mon fils, très observateur, a remarqué que quelque-chose n’allait pas chez moi... que j’étais stressé. Alors je lui ai avoué. Je lui ai dit que j’avais trouvé le losange. Alors mon petit, mon cher petit, a commencé à délirer et à marmonner des choses que je ne comprenais qu’à moitié. Vous savez il a toujours été, comment dire... un peu dérangé. Alors il marmonnait des choses sans queue ni tête: il parlait de tunnel, qu’il creusait depuis longtemps, pour sortir de la ville incognito... Il parlait aussi du losange, qui l’aiderait à accomplir je ne sais quoi... qu’il fallait qu’il l’amène au sommet des montagnes... Alors je l’ai vite mis au lit avec une infusion de romorange, pensant que le lendemain tout serait oublié. Seulement, ce matin, quand je me suis levé, mon fils n’était plus là. Le losange non plus. Il l’a surement prit dans la poche de manteau. J’ai alors cherché partout, dans tous ces coins de jeux, chez tous ces amis. Mais il n’est plus là. Vous savez je m’en veux tellement... »

Tous les savants regardent Aurore avec des yeux qui seraient sortis des orbites s’il n’y avait pas les lunettes faisant barrage.

« Vous insinuez que votre fils est hors de Mégalosange, avec la relique. C’est bien ça? »

« J’en ai bien peur, oui. »

Subitement, le calme qui régnait dans l’enceinte se transforme en brouhaha désordonné. Les corps, habituellement sujets à des déplacements réguliers, bougent dans l’espace de manière anarchique. Pendant qu’un savant est occupé à enclencher la sirène d’alarme réservée aux catastrophes majeures, un autre enclenche le mégaphone pour dire à aux travailleurs, artistes, femmes et enfant de rentrer chez eux immédiatement. Un troisième établit le contact avec le complexe militaire, donnant l’orde immédiat à tous les soldats de se diviser en neuf groupes, chaque groupe devant ouvrir une porte des remparts et partir à la recherche de la relique, ainsi que du garçon. Un quatrième savant monte sur le toit du bâtiment, pour essayer de repérer le garçon. Un cinquième descend les escaliers, en trombe, pour trébucher et entraîner dans sa chute tous les tableaux des savants en vigueur. Un sixième se tape la tête contre le mur, créant un métronome déséquilibré et inaudible. Un septième reste assis, en proie à des spasmes vifs et compulsifs. Un huitième, enfin, essaye de glaner des informations auprès d’Aurore, qui l’ignore et profite de la panique générale pour filer à l’anglaise.

Gaspar est sur son toit, serrant dans sa main le losange. Il se cache derrière la sortie de la cheminée uniquement par précaution, car la ville est bien trop agitée pour que quiconque fasse attention à lui. Contre toute attente, il est serein. Cette atmosphère survoltée lui procure bien plus de calme que le lourd endormissement cadencé qui régissait la cité jusqu’à il y a quelques minutes. Gaspar est ravi. Il regarde les femmes, qui s’empressent de tracter à l’intérieur de la maison les maris et enfants dont les jambes fourmillent. Certains enfants, malgré l’interdit, bondissent vers les portes ouvertes des remparts. Les hommes, prenant le prétexte de sauver leur progéniture, s’élancent à leur tour vers les montagnes. Les montagnes sont en fait des collines sèches et rases, sans relief corollaire à la côte de départ. Malgré ces collines aisément praticables, les soldats, en première ligne, tanguent, virevoltent, trébuchent. Leurs gros muscles les empêchent de se mouvoir correctement. De la place de Gaspar, on dirait une vague d’automates détraqués, qui se fauchent les uns les autres faute d’adresse et d’espace. Quand les soldats tombent, ils entrainent avec eux tous leurs congénères qui se trouvent derrière, à la manière d’une chute de dominos. Une fois à terre, ils luttent difficilement pour se relever, comme des tortues bloquées sur leur carapace. Quelques longues minutes après, ils se relèvent enfin pour reprendre leur marche cocasse une dizaine de secondes, pour enfin retomber. Neuf groupes de soldats déferlent donc de la sorte, chacun vers un sommet différent, évoluant d’une manière saccadée et drolatique. Derrière les soldats marchent les habitants, bien plus aptes à escalader la colline que ceux qui sont censés les protéger. Ces derniers n’osent pas encore dépasser les colosses, et adoptent de fait leur rythme engourdi et discontinu. Dans la ville, il ne reste maintenant plus personne. Tous les habitants, quels qu’ils soient, ont rejoint la foule. Les femmes, n’ayant pu lutter contre l’instinct enfoui des hommes et des enfants, ont capitulé. Elles gravissent elles aussi la côte. Soudain, Gaspar entend les bruits d’une personne qui monte sur le toit. Il se retourne instinctivement, et voit sa mère. Elle lui sourit, d’une manière simple et chaleureuse. Gaspar se jette dans ses bras. Il s’étreignent un temps, sans un mot. C’est la mère de Gaspar qui chuchote en premier:

« Bon, ton père était à l’usine. Il a logiquement du croire que nous étions montés parmi la foule. Prenons la sortie qui donne à l’est et montons le retrouver. On va pas rater ça quand même, après tout le mal qu’on s’est donné. »

Gaspar, plein de malice, entraîne alors sa mère. D’un éclair, ils descendent du toit, par la gouttière. Ils courent vers l’est et commencent à gravir. Devant eux, la foule est en ébullition. Les habitants, lassés d’attendre les soldats trop maladroits, les doublent pour se hisser au sommet. Ces derniers ne savent d’ailleurs même pas pourquoi ils grimpent, car le seul ordre qu’on leur a donné est de se barricader. Seulement, l’effervescence du mouvement a fait naître chez eux une volonté aveugle, celle d’arriver au sommet avant tout le monde. Cette volonté s’accroît à mesure qu’ils approchent du but. Peu à peu, certains arrivent au sommet. Ces derniers restent alors pétrifiés, de dos. Ils ne communiquent pas, ne se regardent pas. Ils contemplent. Au fur et à mesure, tous les habitants ainsi que les soldats parviennent au sommet. Des airs, cela donne un grand cercle: les neuf groupes partis dans neuf directions ont fini par se répartir sur la grande arrête circulaire faisant le lien entre tous les petits sommets, de sorte à ce que chaque personne regarde dans une direction différente. Ne reste plus que et sa mère, gravissant les derniers mètres. Gaspar reconnaît alors, de dos, son père, au milieu de la foule figée. A sa droite se trouve un savant. A sa gauche, un soldat, dont la posture immobile relâche ses muscles à vue d’oeil. Gaspar et sa mère s’insèrent dans le groupe, de part et d’autre du père, pour enfin voir l’objet de toutes les attentions. Là, le temps s’arrête. Tout Mégalosange a devant les yeux une nouveauté extraordinaire. Les formes pleuvent. Aux losanges se substituent les cercles, les cônes, les triangles, et tout un tas d’autres motifs abstraits qu’ils n’avaient jamais vu jusqu’alors. Les couleurs se télescopent et s’entrechoquent, créant chez ceux qui les contemplent autant de sentiments nouveaux que de teintes d’une même couleur. Il y a aussi de petits êtres vivants autres que l’homme, qui s’accordent aux configurations géométriques qui les entourent, répandant leur mouvement d’une façon libre et harmonieuse. Des végétaux, dont l’apparence est aux antipodes du romorange, se déploient dans l’espace et engendrent les fameuses conformations mélodieuses et homogènes. Chaque élément est en harmonie avec l’autre, et pour une fois, tous les citoyens de Mégalosange ressentent un sentiment paroxystique et salvateur: ce sentiment ne répond pas à un concept précis mais au contraire résulte de plusieurs composants hétérogènes qui, subitement, forment un tout homogène.
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