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Méfiez-vous des prières du soir.

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« Une chanson douce que me chantait ma maman. En suçant mon pouce j’écoutais en m’endormant »
- Allez, Béatrice, il est l’heure à laquelle passe le marchand de sable. Il faut dormir à présent petite fille.
- Oui, maman, juste cinq minutes pour faire ma prière du soir.
- D’accord, je t’écoute.
- Mon Dieu qui êtes au ciel, bénissez maman, bénissez mon papa, ma grand-mère et adieu à mon grand-père...
- Tiens ! Pourquoi termines-tu ta prière ce soir par un « adieu à ton grand-père »
- Je ne sais pas, maman, je l’ai récité malgré moi.
- Bien ! Allez dors maintenant.
---o---
- Allo... allo... ma chérie c’est terrible ce qui m’arrive.
- Calme-toi, maman, qu’est-ce qui t’arrive de si terrible ?
- Ce matin j’ai trouvé ton père mort dans son lit. J’en suis encore toute retournée.
- Non ! Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Papa est mort ! Mais comment ?
- Hélas oui. Le docteur Mailly est venu constater le décès. Il part à l’instant.
- Bon, nous arrivons tout de suite, maman. Allonge-toi et attends-nous.
---o---
- Alan, ne trouves-tu pas bizarre que Béatrice, dans sa prière hier soir, a dit adieu à son grand-père, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant, et qu’il soit mort ce matin ?
- Mais non, ma chérie, ce n’est qu’une coïncidence, sois en certaine. Cela arrive souvent d’ailleurs. Une sorte de prémonition.
- Tu dois avoir raison, Alan, j’étais bouleversée par la mort de mon père.
---o---
« Cette chanson douce je veux la chanter pour toi, car tu es plus douce que la biche au fond des bois ».
- C’est suffisant pour ce soir, ma chérie, fais ta prière et au dodo.
- S’il te plaît, maman, encore un peu.
- Non, pas question. Il faut que tu dormes.
- Mon Dieu qui êtes au ciel, bénissez ma maman, bénissez mon papa et adieu à ma grand-mère.
- Mais enfin, pourquoi termines-tu ta prière de cette façon ? Dis-le-moi.
- Mais je t’assure, maman, que je n’en sais rien. Ce n’est pas moi qui décide.
- Qui décide alors ?
- Comment veux-tu que je le sache, c’est malgré moi, je n’y pense même pas.
- Bon, dors à présent, il est déjà tard.
---o---
- Madame Graziani bonjour. C’est le docteur Milly. Je suis passé ce matin rendre visite à votre mère et, je ne sais pas comment vous annoncer cela, je l’ai trouvé allongée sur le carrelage de la cuisine.
- Elle s’est blessée ?
- Malheureusement bien plus, elle ne respirait plus.
- Oh non ! Ne me dîtes pas qu’elle aussi...
- Hélas ! Oui, elle aussi est morte. Vous m’en voyez très sincèrement désolé.
---o---
- Enfin, Alan, ne me dis pas qu’il s’agit encore d’une coïncidence. Béatrice dit adieu à son grand-père et le lendemain il nous quitte. Hier soir elle dit adieu à sa grand-mère et ce matin elle est morte elle aussi.
- J’avoue que c’est étrange, bien sûr, mais que veux-tu que je te dise. Tu ne penses tout de même pas que notre fille possède un don ?
- Je ne pense rien, je n’ai d’ailleurs pas la tête à penser, crois-moi, mais je me pose des questions et je n’ai pas de réponse, alors aide-moi si tu peux.
- Je ne peux pas t’aider, ma chérie, je n’y comprends rien moi-même.
---o---
« Mère grand comme vous avez de grandes oreilles. C’est pour mieux t’entendre mon enfant. Mère grand comme vous avez de grands yeux. C’est pour mieux te voir mon enfant. Mère grand comme vous avez de grandes dents. C’est pour mieux te manger mn enfant. Grrrr... Grrrr. »
- Arrête, arrête, maman, j’ai peur du grand méchant loup.
- Ce n’est qu’une histoire, ma petite chérie. Allez ! Il est l’heure d’aller dormir.
- Je fais ma prière et j’y vais, maman : « Mon Dieu, bénissez ma maman et adieu à mon papa ».
- Je reste frappée de stupeur, abasourdi, aphone. Qu’est-ce que cela signifie ? Quel mystère étrange présente les prédictions de ma petite fille ? Comment cela peut-il être ? J’en ai soudain la chair de poule et un frisson incontrôlé me parcourt.
---o---
- Que se passe-t-il, ma chérie, tu es toute pâle ?
- Je ne sais comment te le dire, Alan. Je suis encore toute bouleversée.
- C’est si grave que çà ?
- Je l’ignore. Béatrice a dit adieu à son grand-père et il est mort le lendemain, puis adieu à sa grand-mère et elle est morte aussi. Il y a un instant elle a terminé sa prière du soir par un « Adieu à mon papa ».
- C’est une plaisanterie, non ? Je me porte à merveille. Que veux-tu qu’il m’arrive demain ?
- Je ne sais pas. J’espère qu’il n’arrivera rien mais je ne peux m’empêcher d’avoir très peur, Alan.
- Allons, allons, nous n’allons pas tomber dans la paranoïa. Je persiste à croire qu’il ne s’agit que de coïncidences fâcheuses.
- J’aimerais tant que ce soit le cas, mais je tremble déjà à l’approche de demain.
---o—
Et moi donc !
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Elles sont infernales toutes ces heures sans parvenir à trouver le sommeil. Je n’ai pas cessé de penser à ce qu’il pouvait bien m’arriver demain. Que dis-je demain ! Il est minuit passé et nous sommes déjà demain.
Le petit déjeuner se déroule étrangement. Béatrice chantonne une contine qu’elle a apprise la semaine dernière à l’école. Joyeuse et heureuse de vivre, inconsciente du drame qui se joue auprès d’elle. Ma femme et moi évitons de nous regarder afin de ne pas voir nos mines défaites. Peur de lire sur le visage de l’autre ses propres angoisses. Il est certain qu’elle non plus n’a pu fermer l'œil de la nuit.
Je pars pour le bureau. Que faire d’autre ? La terre ne s’arrête pas de tourner pour autant. Je suis cadre dans une importante entreprise pharmaceutique.
Alors que d’habitude je roule au-delà de la vitesse autorisée, avec une certaine nervosité de la crainte d’être en retard, aujourd’hui je conduis comme un vieux retraité, au grand dam des conducteurs qui me suivent et ne se privent pas d’utiliser leur klaxon d’une manière intempestive.
Je m’arrête à chaque carrefour, regardant longuement à droite pis à gauche avant de prendre la décision héroïque de m’engager. Je respecte scrupuleusement les feux qui passent à l’orange et j’arrive, enfin, au siège avec un bon quart d’heure de retard.
Je ne quitte pas mon bureau de toute la journée, même pas à midi pour me rendre au restaurant. C’est le seul lieu où je me sens en complète sécurité. N’y ai-je pas passé ces douze dernières années.
Il est dix-sept heures. L’heure fatidique de partir est arrivée bien plus vite qu’à l’habitude. Mais en ce qui me concerne, pour moi il n’en est pas question aujourd’hui. Ici je ne risque rien, il ne peut rien m’arriver de fâcheux. Je trouve mon comportement enfantin mais je vais attendre patiemment jusqu’à minuit, jusqu'à la fin de cette effroyable journée, la pire de mon existence.
C’est la première fois que cela m’arrive de rester si tard au bureau, ce qui explique la colère de ma femme, quand je rentre, enfin, à la maison.
- Est-ce que tu te rends compte de l’heure qu’il est ? Plus de minuit. Qu’est-ce que tu as fait ?
- Je n’ai pas quitté mon bureau, ma chérie, pardonne-moi mais il me fallait patienter jusqu’à la fin de cette épuisante journée dans un lieu absolument protégé afin qu’il n‘y ait pas une nouvelle catastrophique coïncidence. Je ne te dis pas ce qu’a été cette journée pour moi. Pour rien au monde je ne voudrais la revivre, mais je suis là à présent, bien vivant...
- Parce que tu imagines une seconde que moi j’ai passé une journée reposante ? À dix heures on a sonné à la porte, j’ai ouvert aussitôt, c’était Marcel, le facteur et il s’est écroulé mort à mes pieds.

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Geny Montel · il y a
Hi hi ! J'ai beaucoup ri. Encore une bonne blague ! Bravo !
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