Mécanicien

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Auteur récent, amateur ancien de littérature… Fervent lecteur… de toujours. Aime par dessus tout découvrir les idées des autres, surtout si elles sont bien écrites.  [+]

Image de Automne 2020
Bien peu de personnes s’en émeuvent ; l’espèce des mécaniciens est en voie d’extinction.
Un siècle et demi plus tôt, ils étaient les héros. Ils avaient créé un monde nouveau où la force brutale de l’homme n’était plus nécessaire. Peu à peu, la machine était entrée dans la routine des hommes : elles savent tout faire plus vite, plus grand, plus fort… et plus encore.
Et à soixante ans, il est de ce monde d’avant ; il sait dessiner une machine, il sait le diamètre d’un arbre de transmission, la taille d’un engrenage, l’épaisseur des tôles, la puissance des moteurs, des pompes, la force des vérins.
Au fil des années, il a abandonné la table à dessiner, les équerres, les calques et l’encre de Chine dans le tire-ligne. Les armoires à plans ont disparu, les immenses remises où elles s’alignaient par centaines sont désertées.
Les écrans et claviers ont fait leur apparition, avec les traceurs grand format, les imprimantes.
Nu-mé-ri-sa-tion.
En lettre capitale à tous les étages des bureaux d’étude.
Il s’est parfaitement adapté, lui le hippie des années 70, reconverti en ingénieur aux cours du soir, l’apprenti dessinateur, devenu chef du bureau d’étude. Des nuits de travail, des mises au point minutieuses, des années d’aller-retour des ateliers à son PC.
Son chef-d’œuvre, la HB 502 tient dans une clé USB. Pensez, des dizaines de milliers d’heures d’étude, des milliers de dessins, dix mille lignes de nomenclature dans ces quelques grammes au creux de sa main. Même le préfixe Giga devant la taille de la mémoire n’arrive toujours pas à le convaincre que c’est possible…
Il est en train de livrer douze giga-octets de savoir, à des personnes rencontrées il y a un mois lors d’une exposition ; la contrepartie, en dollars, dans un compte au Luxembourg.
C’est la faute des patrons…
Il y a vingt ans, ils l’ont embauché comme un sauveur : sa compétence permettrait à l’entreprise de renouveler la gamme des machines, donnerait une nouvelle vie à la ligne de produits… et lui savait faire ; peu en étaient capables. Alors que tous les beaux esprits informatiques s’adonnent aux algorithmes, tirent des lignes de programmes, manient le big data, lui il dessine. Sur son écran, il voit l’esquisse de sa machine tournoyer dans l’espace au gré de sa souris. Une à une, les pièces mécaniques ébauchées par son équipe s’empilent. Faire, souvent défaire, jour après jour, progresser, réussir à donner une existence à des monstres mécaniques détaillés boulon après boulon ; c’est toute sa vie.
Il y a un an, il y avait eu cette réunion du conseil de direction.
— Votre nouveau modèle, la HB 502, venez la présenter, lui dit Monsieur Berger, la quarantaine sournoise ; il a racheté la boite deux ans plus tôt.
Douze autour de la table. Sur le grand écran, la HB 502 a bonne allure ; avec la 3D, elle virevolte sous toutes ses coutures.
— Vous voyez, les Allemandes sont largement devancées. Si on la lance maintenant, dans un an elle sort de nos ateliers, explique-t-il.
Autour de la table, les gens sourient, on le félicite, on le remercie.
C’est son collègue, le directeur commercial qui le lui annonce, un lundi matin :
— La semaine prochaine, je suis en Chine avec le grand patron ; on va discuter pour fabriquer la HB là-bas. Ils veulent fermer l’unité de production D.
— Mais je ne leur ai pas encore donné les plans.
— Ils vont surement te les demander. As-tu fini ?
— Presque. Mais ils sont fous, ça ne marchera jamais, les essais, les modifs… En Chine, ce n’est pas possible !
— Il faudra leur dire. Tu auras du mal à les convaincre.
Deux jours plus tard, ils arrivent à cinq dans son bureau : ils veulent voir les plans.
— Oui, j’ai fini, mais…
Le chef de l’informatique est là, il prend les commandes de son ordinateur, il charge un disque dur.
— J’efface tout maintenant, demande-t-il ?
— Non, ce n’est pas nécessaire, répond Berger.
Ce fut leur erreur.
Dix jours plus tard, il a donné sa démission, reçu le chèque, solde de tout compte. Retraite, anticipée… mais retraite… Il refuse le pot d’adieu.
Un cadeau de départ, un petit virus à éclosion lente dans tous les dessins de la HB 502.
Les concurrents allemands comprennent vite l’aubaine quand il vient les voir sur leur stand à la foire de Hanovre. Le marché est conclu rapidement, le montant au-delà de ce qu’il espère. Rendez-vous pris la semaine suivante. Ils seront deux : l’ingénieur-chef du bureau d’étude avec son ordinateur et le directeur des finances. Lui pourra vérifier le transfert sur son compte, eux vérifieront les dessins contenus dans la clé USB. On a choisi Paris pour la rencontre, un petit salon au Novotel près de la gare de Lyon.
Il arrive en avance, s’installe avec son ordinateur, vérifie la liaison avec la banque, le lien avec son nouveau compte fonctionne bien.
Tout est planifié : cet après-midi même, départ Miami, en transit pour Nassau.
Dans sa valise, tout ce dont il a besoin pour les dix ans à venir !
Josiane lui a bien dit qu’elle le rejoindrait… sait-on jamais. Il ne manque pas de Josiane sur les plages des Caraïbes !
Exactitude allemande oblige, à la seconde près, ils arrivent, non pas deux, mais quatre personnes.
— Le directoire a exigé la présence de deux de ses membres pour cette transaction un peu spéciale.
— Donnez-moi la clé USB.
— Non, je vais vous montrer sur mon ordinateur
— Pas question, nous voulons tester nous-mêmes.
— Vous ne me faites pas confiance ?
— Nous devons obéir rigoureusement au protocole fixé par le directoire, sinon pas de transaction.
Il cède. La clé est introduite, l’écran s’anime. Vingt minutes se passent, le chef du bureau d’étude s’exclame :
— Géniale, elle est géniale sa machine ; c’est bon pour moi.
— Je vous l’avais dit. Maintenant, procédons au transfert.
Quelques minutes s’écoulent…
— Mais c’est la moitié de ce qui est convenu.
— Oui exactement la moitié, le solde sera payable quand nous serons sûrs de la performance promise de votre chef d’œuvre.
— C’est-à-dire ? Jamais ?
— C’est à notre directoire d’en décider.
— Rendez-moi ma clé et je garde votre ordinateur. Je ne suis pas d’accord.
— Trop tard. Voudriez-vous que nous prévenions votre entreprise ?
Quelques minutes plus tard, il sort, se dirige vers la gare, un sourire en coin.
Il a bien fait de piéger le dessin. Dans cinq heures, il n’y aura rien, plus rien de la HB 502.
Les Bahamas c’est une belle destination, il en rêvait depuis longtemps. Même avec la moitié du magot, il peut vivre.
— Quand on est un vrai mécanicien, on comprend aussi le fonctionnement des cerveaux, des putains de cerveaux des humains !
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Lange Rostre · il y a
Un texte qui me parle, de part son intrigue et soin vocabulaire.
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Jeanne en B · il y a
Double vengeance, départ avec la "mallette pleine de biftons" et allégé d'une Josiane qui peut-être le rejoindra... ou pas. Du coup le mécano a-t-il gardé une copie de ses plans ou n'en a-t-il plus besoin ? Bien joué :-)
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Françoise Desvigne · il y a
Très belle histoire :-)
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er49 · il y a
Tendu et (normalement) tordu: ça marche pour moi.
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Anne Godinot · il y a
Ton personnage a trouvé une chemise sublime aux Caraïbes, intéressante cette fiction sur la rébellion des anciens.
Super
Biz

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Alain Lhoiry · il y a
Le fait est que je ne l'ai pas identifié à un portrait mais plutôt à une ambiance liée au monde de la mécanique, qui au demeurant reste un pilier de notre industrie, que j'ai connu et reconnu dans ces propos.
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Georges Brun · il y a
Il s'agit d'une histoire pour amuser et plaire, ce n'est pas un cours d'éthique industrielle ! Je me suis servi d'un personnage qui, par certains traits, ressemble à ceux que j'ai pu connaitre ; ce n'est pas un portrait. Si on veut réviser le passé, on peut y voir, j'espère, un éloge des mécaniciens!
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Alain Lhoiry · il y a
Nostalgie quand tu nous tiens..est-ce la fiction qui pousse la réalité ou l'inverse? Le progrès serait-il à la base d'éternelles controverses quant à son efficacité intrinsèque ! Toujours est-il que l'empreinte du temps sur votre mémoire, Georges Brun, a su vous guider sur ce chemin hasardeux d'une littérature technique associée à une philosophie ambiante...devons nous associer le progrès à une certaine vengeance du côté pervers qu'il a pu apporter dans notre existence...Ayant manipulé le calque et l'ordinateur, ce sont uniquement mon cœur et mon esprit qui gèrent mes souvenirs...nul besoin d'autres supports..Au final la victoire de l'homme sur l'homme n'a pas nécessairement à voir avec les Gigas..mais est encore et toujours bel et bien commandé par son cerveau....C'est une agréable lecture, une ode à ce génie mécanique vainqueur de cet avalisme financier et spéculateur.. Bravo.
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Georges Brun · il y a
Merci de ce long commentaire; il s'agit d'une histoire pour amuser et plaire, ce n'est pas un cours d'éthique! Je me suis servi d'un personnage qui ressemble à ceux que j'ai pu connaitre par certains traits; ce n'est pas un portrait. Si on veut réviser le passé, on peut y voir, j'espère, un éloge des mécaniciens!
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Olivier GALLAND · il y a
On pourrait presque mettre un nom à ce mécanicien.... il n'y a pas de ressemblance avec des fait vécus?

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