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mea culpa

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Alberto Zorage

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MEA CULPA

Ma vie a coulé comme un ruisseau d’eau sale. Un joli petit cours d’eau merdique que d’aucun s’extasie à regarder se tordre, gicler sur un rocher de passage ou s’épancher au travers une prairie verdoyante qu’on aperçoit le long d’une route sinueuse aux bas côtés ébranchés, telle que celle que je m’applique à suivre en cette nuit de brouillard. On n’y voit pas à dix mètres. Peut-être moins, tous feux allumés, à charge de jouer des codes phares. Une impression d’y voir plus clair. Tu parles. En code à dix mètres. En pleins phares à quinze à peine. Connard j’me dis. Comment voir à côté quand on n’voit queue dalle devant. En vérité je me le répète, tout, tout est irréel. Truqué. Influencé. Suggestionné. Sus, pour moi, cela veut dire au dessus. Gestion, pour moi c’est gérer, guider, diriger. Je lève le pied de l’accélérateur mais cela ne suffit pas, d’autant que ça glisse un tantinet casse gueule sur le verglas inattendu. L’accélération en sortie de virage ne parviendra pas à redresser la trajectoire. Voilà comment je me retrouve dans un fossé profond, cette nuit froide de janvier, au milieu de nulle part. Le silence ténébreux s’obscurcit. Après tout, dormir sur la banquette arrière de la Clio ce n’est pas si inconfortable que ça. La batterie tiendra je l’espère le temps que le moteur tourne pour faire chauffer l’habitacle. Une rigolade tout ça me dis-je sur le coup des six heures du matin. Les coyotes, les dingos et les loups ne sauraient m’effrayer. Il n’y en a plus en Bretagne. Des renards, si. Mais ils ne sont pas méchants. Moins à craindre que les chiens. Les chiens je n’ai jamais vraiment pu les piffrer. En général ils ne m’aiment pas eux non plus. Or si je ne me trompe pas c’est bien un cabot qui me gueule à la figure de l’autre côté du pare-brise de l’auto. Pour un peu il le défoncerait ce con de berger allemand. En plus il bave et il me dégueulasse les vitres. Quelque chose me dit que ça ne va pas le faire longtemps. J’appuie sur le klaxonne histoire de l’exciter davantage, parce qu’il est énervé le toutou. Bouillonnant d’agressivité frénétique. Pétulant l’emporté ! Je vais le calmer pour de bon. Je n’aime pas qu’on piétine comme ça le capot de ma bagnole, même si ce n’est pas la mienne. Je l’ai empruntée hier sur un parking à Vannes. En plein entre les deux yeux que je lui tire une balle à ce clébard. Il a tourné sur lui-même et dérapé sur la carrosserie. Ca va lui apprendre à vivre.
Un trou bien net dans crâne du corniaud, sans bavure, mais aussi dans la paroi de verre. Si j’avais su j’aurais pris le temps de visser le silencieux. La déflagration m’a sonné aux oreilles qui bourdonnent dans la voiture. Il faut que je prenne l’air. Que je marche pour me dérouiller les guiboles. Le chien je l’attrape par la queue. Elle est lourde la bête. A grands coups de tatane que j’te lui fais rouler son cadavre mou dans le bas de la rigole. Les corbeaux vont se régaler.
J’aime bien commencer la journée par une bonne action. Le froid me revigore. Il doit sûrement y avoir une ferme non loin. Le jour se lève timidement. Je ne sais pas si cela est dû au silence ou à un problème d’audition mais je n’entends rien. C’est comme si mes pas ne résonnaient pas sur la route ou que je piétinais sur du coton. Je me pince les narines en soufflant fort la bouche fermée. Ca me débouche les tympans. Si on me voyait me balader de la sorte en rase campagne et en costume trois pièces par cinq degrés à tout casser et en me tenant le nez, on me croirait certainement débile. C’est vrai que ça caille. Frisquette le Morbihan ce mois de janvier. J’aurais connu des moments plus chauds. Même à Fresnes. Ce n’était pourtant pas la joie en hiver. En été non plus d’ailleurs. Je ne regrette pas de m’être fait la malle. Mon unique repentance c’est de n’avoir pas dit au revoir aux copains. Je ne le pouvais tout de même pas. Je leur ai cependant offert un beau cadeau. La peau trouée du gardien chef. Un sale type. Je l’ai percé sévèrement cet argousin. Je vois encore son rictus haineux quand il s’est vidé de son sang. Je lui ai saccagé le portrait d’une sacrée tripotée de balafres au canif. Au moins comme ça il se souviendra. Le matin quand il se rasera. Chaque fois qu’il se regardera dans une glace j’espère, bien que je sache pertinemment que cela ne servira pas à grand-chose. La connerie à son stade ça ne se redresse pas. Pire ça s’adapte à tout. La faculté d’adaptation d’un tordu n’a d’égal que la bêtise. C’est dire qu’elle est immense. Il se souviendra de moi s’il survit mais ce n’est pas certain si j’en crois la radio. Je m’appelle Sancho. Hugues Sancho. C’est pour ça que les plaisantins racontent que j’ai le sang chaud. D’autres m’ont surnommé pisse-froid. L’un ou l’autre, ça me va. Un nom cela ne signifie pas grand-chose. Ceci d’autant que je viens d’en changer. Il va falloir que je m’y habitue. Si ma défunte mère savait ça elle en retomberait malade. Valentin Spetch que je me nomme maintenant. Le vrai, il est mort. Pour de bon qu’il me ressemblait. Ce sont ses papiers que j’ai pris. La carte d’identité, le permis de conduire et même un passeport. Je me suis payé le culot de réclamer un bulletin numéro trois au service du casier judiciaire. Il est vierge. Je n’en espérais pas mieux sur le bonhomme. Avec l’argent du casse j’ai ouvert un compte. Je me suis payé un petit appartement en Espagne. C’est bien placé, pas trop loin de la frontière. En un rien de temps je suis en France. J’ai fait aussi l’acquisition d’une voiture neuve, une Ford Ranger, un pick-up à toute épreuve. La Clio je me la suis approprié seulement pour un ou deux jours tout au plus. J’en ai besoin pour affaire. J’irai la remettre à sa place sur son parking. Au préalable je pèterai le pare-brise en totalité, à cause du trou. Comme ça on ne le verra pas. Je laisserai deux ou trois petits billets de cinq cents dans une enveloppe en dédommagement, bien en vue sur le siège avant avec un petit mot d’excuses. A moins que cela ne tourne mal. Auquel cas j’aviserai. Il n’y a pourtant pas de raison que je le rate ce fumier de Martin, cet expert de mes deux. C’est à cause de lui que j’en ai pris pour quinze ans alors que j’étais innocent. L’éliminer c’est la seule manière d’empêcher qu’il nuise à nouveau. C’est quand même à cause de lui également que le véritable coupable serait toujours en train de courir si je ne lui avais pas fait passer définitivement l’envie de continuer ses conneries. Des gens pareils me débéquètent. Cela ne me dérangerait pas plus que ça la cambriole et que les voyous se fassent la guéguerre entre eux. Mais je ne peux pas supporter qu’ils mettent leurs méfaits sur le compte des autres. C’est hideux. Je l’ai pendu. J’ai conservé un bout de la corde. Ca porte bonheur. Je ne suis pourtant pas superstitieux. Mais c’est mon petit fétiche à moi. Ma chose spéciale anti stress en chanvre. Je la frotte doucement du pouce quand je mets mes mains dans les poches. J’aurais du prendre une photo quand il tirait la langue en se balançant sous la poutre.
C’est tout ce qu’il méritait. Dieu ait son âme. Avec l’argent volé que je lui ai confisqué à ma façon je vais désormais me la couler douce. Pour Martin j’ai prévu une grosse surprise. Un coup de théâtre à la hauteur de la situation. Dans son rapport à la Cour d’Assises il ne m’aura pas traité en vain de fameux comédien. Trois coups en levée de rideau que je vais lui frapper avant de lui jouer ma petite pièce en solo et de lui balancer du vitriole à la gueule en lui disant ses quatre vérités. Préalablement je vais lui mener une vie d’enfer. Le rendre fou à lier ce psy à la gomme. Je vais bien me marrer. Un peu comme ces agents de laboratoire qui expérimentent des tas de trucs horribles pour torturer les souris blanches, du genre à les déboussoler au point qu’elles finissent par se laisser mourir plutôt que continuer à se prêter aux jeux sadiques. Martin je vais l’épouvanter. Le renseigner complètement sur l’odieux. La notion d’abominable il va la digérer avec ce qu’elle a de plus affreux. Après, lentement je lui ferai mastiquer une copie des trente pages de son rapport d’expertise. Puis je lui couperai les couilles. Peut-être, si il est sage. Autrement je serai davantage méchant. Ce qui est certain c’est qu’il ne déclamera plus jamais de conneries. Du moins je l’espère. Avec la tronche qu’il va se trimballer ce n’est pas pour rien qu’on le prendra pour un monstre. Difforme et dégoutant. Dégueulasse. En 3 D que je vais te lui mettre le portrait en valeur. Marqué au fer rouge, tiens c’est une excellente idée. Je sens d’ici sa peau qui puera en cramant et je l’entends qui braillera comme un porc qu’on égorge. Je n’aime pas le bruit mais ses hurlements me plairont. L’idéal serait de pouvoir le garder un bout de temps sous la main, histoire qu’il souffre un max et qu’il comprenne une fois pour toute ce qu’est le véritable sadisme. De lui rendre service en quelque sorte à ce psy de mes deux. De lui inculquer la science du vécu.
Tout compte fait je ne vais pas perdre mon temps à supplicier le bonhomme. Une balle entre les deux yeux suffira. Comme pour le chien de tout à l’heure. Eventuellement si j’en ai envie le moment venu je lui pisserai dessus. Pour l’heure je me contenterai de me soulager sur cette barrière. Ca fait du bien d’uriner en plein air. On se sent libre en aspirant le frais, allégé et détendu. La barrière n’est pas munie de cadenas. Je l’ouvre et j’emprunte le chemin. Il doit être joli quand les camélias et rhododendrons qui le bordent sont en fleur. C’est un chemin comme je les aime, élégant et discret à la fois qui mène à une maison dans laquelle il doit faire bon vivre. Il y a de la lumière à l’intérieur. Je frappe à la porte. Elle s’ouvre presqu’aussitôt sur un vieil homme aux cheveux blancs, l’air inquiet. Je lui explique mon cas. Mon auto a dérapé sur le verglas et a terminé sa glissade dans le fossé. J’ai besoin d’aide pour l’en sortir. L’homme me fait entrer et m’offre de partager son café qu’il me sert dans un bol. Il me demande si je n’ai pas rencontré son chien. Je réponds non et je ne lui dis pas que je l’ai dézingué. Son café c’est du vrai bon café que je déguste avec plaisir gourmand. L’homme possède un tracteur. Il va me tirer de là. Je regrette un peu d’avoir pisser sur sa barrière. Cela fait bien longtemps que je n’ai rencontré quelqu'un d’aussi sympathique. Quand je repasserai par là je lui apporterai une bonne bouteille. C’est promis.
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Elena Hristova · il y a
des phrases poignantes qui pleuvent comme des coups de marteau
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Jeanine Chatelain · il y a
j'ai voté pour vous, j'attends de votre part un message et un vote sur mon poème "Port de la Lune"
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Odile Duchamp Labbé · il y a
bravo pour ce texte qui présente le coté sombre du personnage et dévoile son humanité.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce texte bien construit ! Mon vote !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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Geny Montel · il y a
Ce personnage fait froid dans le dos et en même temps, il lui reste un brin d'humanité... Un récit noir bien mené.
Sinon, simple curiosité : il y a t-il vraiment 2 Alberto Zorage sur ce site ou est-ce le même ? Bonne journée Alberto !

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Alberto Zorage · il y a
Bonjour, merci pour votre appréciation qui compte vraiment pour moi. Je suis d'accord avec vous sur ce personnage auquel il reste ce brin d'humanité. Une fleur adventive. Quant à Alberto Zorage ( alerte aux orages ) c' est un pseudonyme. Il n'y en a qu'1. ( autrement je me fâche ). Il est cependant vrai que de temps en temps quand je me regarde dans la glace, je vais voir derrière pour vérifier qui s'y cache. Plaisirs à vous pour toute cette journée.
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Geny Montel · il y a
Ah ! Vous avez créé deux comptes donc... Bonne journée !
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