8
min

Max

6 lectures

1

Parfois, c’est le froid qui me saisit au réveil. Au début, on trouve ça désagréable, puis on s’en accoutume, on apprend à apprécier cette sensation qui diffère des jurons ou des coups des passants. Cela devient finalement quelque chose de spécial : cette brise glaçante me rappelle que je suis en vie et que cette journée peut être meilleure que la précédente. Comme un nouveau départ, comme une nouvelle naissance.

Ce n’était pas la première fois que mon réveille-matin fut le pied du boucher. Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus dérangé par le fait que je dorme dehors, devant la porte de sa boutique. Les gens sont parfois de mauvaise foi. Ou plutôt, je préfère penser qu’ils manquent tout simplement d’empathie...
J’étais de toute façon désormais debout en pleine rue. Bon gré mal gré, ainsi ma journée commençait.
Chaque matin, le même défi s’imposait : trouver un coin d’eau, en général une flaque assez propre, pour une toilette primaire. Alors que je déambule dans Paris, je réalise que, de jour en jour, je tends à oublier la beauté de cette ville. J’appréciais pourtant m’y promener avec mes « amis » avant... Mais depuis, elle me semble davantage hostile que magnifique.
Depuis une semaine, les arroseurs automatiques des Jardins d’Eole et ses canaux botaniques faisaient office d’hôtel cinq étoiles pour ma pauvre carcasse sale et usée. Seul le gardien au gilet jaune et aux coups de balai menaçants était là pour me rappeler que même ce luxe ne m’était pas permis.
“File !! FILE !!!” Tempêtait-il en brandissant son arme. Les jours où j’avais le temps de rafraîchir ma mine un minimum avant que ce bougre vienne pester étaient généralement de bons jours.


Outre mon réveil au cuir taille 44, Aujourd’hui était donc plutôt un bon jour.

Les journées sont longues quand on est seul, quand les Hommes vous scrutent et s’inquiètent de votre présence comme si vous étiez un animal dangereux, un malade de la rage qui pourrait les agresser à tout moment. Hypnotisés par leurs vies qui filent, ils perdent de vue que moi aussi, le « clochard », je fus domestiqué à une vie douillette et confortable. Que moi aussi, j’avais eu une place dans la société, que j’avais été aimé et chéri pour ce que j’étais et ce que j’apportais à mes « amis ». Avant qu’ils se détournent de moi et m’abandonnent...
Je n’ai jamais compris les Hommes. Mais je ne pense pas qu’ils aient cherché à me comprendre non plus. Je ne sais même pas s’ils m’ont cru capable de sentiments ou d’émotions. C’est pour cette raison que je leur pardonne. Je pardonne leur égoïsme et l’engrenage vicieux dans lequel ils sont pris et participent contre leur volonté. Je pardonne leurs décisions abjectes d’acquérir puis de jeter, jusqu’aux « amis » même ! Comme vont et viennent ennuyeusement les plateaux d’un self.
J’étais donc un besoin, un désir, dont la date de péremption s’est abattue sur moi sans crier gare. Le consumérisme laisse dans son sillon des dégâts qui n‘ont rien à envier aux guillotines en Place de Grève.

Je réservais toujours un bout de ma journée à ce genre de pensées sombres, de réflexions noires. Alors qu’au début elles s’imposaient à moi, Je me mis rapidement à les entretenir et à les raviver. A l’instar des blessures physiques, les plaies mentales me rappellent que je vis, que mon Cœur bat toujours.

Le tout est de ne pas sombrer dans cet abîme de noirceur et de négativité. C’est pour cela que j’occupe souvent le reste de mes journées aux promenades et surtout, à ma quête de nourriture. A vrai dire, il n’est pas tant difficile de se sustenter, ou du moins, de trouver de quoi combler cette désagréable sensation de faim. C’est paradoxal, mais ce même consumérisme qui nous a fait tout perdre est le même qui nous tient en vie une fois livré à La Rue. Comme le syndrome de Stockholm, nous apprenons parfois à apprécier ce qui s’est accaparé notre vie.
D’ailleurs, le menu de ce jour était un reste de lasagnes surgelées, dégoté dans une poubelle sur le trottoir et un demi-muffin tombé à terre devant un Starbucks. Si je trouve de quoi me nourrir au quotidien, les véritables festins sont l’apanage des jours exceptionnels. Certes, je pourrais voler ! Dans ma condition le vol est quelque chose de commun. Mais je n’ai pas été éduqué comme cela. Je préfère laisser au bon hasard le privilège des jours de festins ! Je les apprécie bien plus largement...

Bien que La Rue soit ingrate, il existe des anges. Je pense à un ange en particulier. Cette jolie dame que je croisais au moins une fois par semaine, souvent sur le parvis de l’Eglise Notre-Dame-Des-Foyers alors que, recroquevillé en haut des marches, je me repose.
A chaque fois que je la voyais arriver, mon cœur s’emballait et mes jambes m’obligeaient à me lever. Je n’ai jamais émis aucun son, j’étais bien trop intimidé. Elle a cet aplomb incroyable qui me fige comme personne n’a su le faire...
« Tiens mon Max, régale-toi ! » me murmurait-elle.
Max. C’est le prénom qu’elle me donne. Au point que j’ai oublié comment mes « amis » m’appelaient avant.
Ainsi elle s’agenouillait et m’offrait une boîte de raviolis au bœuf que je m’empressais d’honorer, me sentant trop sale, trop honteux pour la remercier. Tel un rituel, elle restait à mes côtés un instant, religieusement, puis s’en allait. Parfois elle ôtait un gant pour poser une main sur mon épaule. Je frissonnais souvent à ce doux contact qui me redonnait foi en l’Homme.
Sa présence me rappelait de bons souvenirs, l’époque où ma compagnie plaisait. Parfois, je retrouve dans son regard mon panache et mon audace d’autrefois.

Elle vint aujourd’hui. Plus belle que jamais.





Le rituel dura un peu plus longtemps, elle resta là, à m’observer manger, sans dire un mot. Elle se leva, me considéra tendrement, puis s’en alla, comme si elle flottait. Comme un ange.

Je ne sais pas pourquoi, j’ai décidai de la suivre. Je savais que ce jour arriverait. J’ai attendu qu’elle disparaisse en bas des marches au coin de l’église, je me relève timidement et je commence à descendre les marches. Je vois sa silhouette s’évanouir dans une ruelle, je cours pour ne pas la perdre. Son parfum m’indique le chemin de toute façon. L’adrénaline et l’excitation aiguisaient mes sens. J’aurais pu la suivre les yeux clos.
Je continuai encore sur des centaines de mètres à tenir mes distances tout en gardant mes yeux dessus. Elle s’arrêta devant un arrêt de bus. J’étais piégé. Je ne suis généralement pas le bienvenu à bord des transports en commun...

Elle monta dans le bus 125.

Je ne peux pas abandonner. Pas aujourd’hui...

Déterminé, je me mis à courir derrière le bus. Me fichant des regards graves qui me jugeaient sur mon passage, je continuai ma course folle, surpris que mon cœur tienne aussi bien le coup. Heureusement, le bus s’arrête assez fréquemment, ce qui me permet de récupérer le retard que j’accumule lorsqu’il file sur le goudron.
Nous sommes en train de quitter la ville...Je le devine car les arrêts du bus se font de plus en plus rare et je n’arrive plus à tenir la cadence. Je sens mes muscles souffrir et mes poumons bruler.
« Courir... l’Ange... Courir... l’Ange...Courir...l’Ange... » Je me répète pour ne pas être victime de l’abandon, pas encore.
La route devient unique et droite, de chaque côté, la verdure a remplacé le béton. Elle s’impose comme l’infini devant moi. Le bus loin devant n’est plus qu’un point à l’horizon, j’ai beau vouloir accélérer, je sens que je ralentis. Les bandes réfléchissantes du bord de la route deviennent hypnotisantes... Blanc, noir, blanc, noir, blanc, noir, blanc....noir...bla.....

Je me sentis perdre connaissance dans le fossé.

Pour la deuxième fois aujourd’hui, je fus réveillé par la bise. Je ne sus pas dire lequel du froid ou de ma course inespérée congestionnait autant mes muscles. Je mis quelques instants à situer la raison de ma présence dans ce fossé : L’Ange !

La nuit commençait à tomber, « Entre chien et loup »...Quelle drôle d’expression.





Je ne me sentais pas bien. Tant physiquement que mentalement. Pour la deuxième fois de ma vie, je me retrouvais seul le long d’une route. Abandonné. Alors que je repris lentement la route vers là où avait disparu le bus, je fus submergé de mauvais sentiments. Les mêmes que ceux qui m’avaient assailli il y a deux ans. Trahison, incompréhension, haine, colère, tristesse...Solitude...
Le pardon vient généralement plus tard. Avec le temps tout s’efface, tout s’érode, se digère.
Je n’avais jamais envisagé de quitter la ville pour la campagne. Pour la même raison que les villes sont des villes, j’imagine. Elles regorgent d’activités et donc, sont propices à toutes les opportunités, y compris pour les plus démunis. Les poubelles des villes sont plus pleines et plus intéressantes que celles des villages. Les abris et coins chauds y sont légion.
Mais je dois avouer que cette verdure et cet air pur me laissaient en proie aux doutes quant à mes choix futurs.
Pourquoi la suivais-je ? Qu’espérais-je ? Etais-je aussi naïf pour placer mes espoirs de nouvelle vie dans des boîtes de raviolis au bœuf... ?

Il faisait presque nuit lorsque j’échouai dans ce petit hameau résidentiel plutôt huppé de la proche banlieue parisienne. De grosses maisons à l’américaine, un calme serein. Le genre de quartier où la communauté de voisins cotise pour bénéficier d’une sécurité privée. Le genre de quartier où il faut montrer patte blanche.

Je constate alors que les miennes, de pattes, sont sales et presque noires.

J’arpentais la première rue en essayant d’entrevoir quoique ce soit par les fenêtres illuminées. Je commençai à être mal à l’aise dans ce quartier, mon allure ne laissait planer aucun doute sur le fait que je fusse un intrus. Un intrus doublé d’un idiot. Je n’avais aucune chance de la retrouver...Certes, le hameau n’était pas grand, elle pouvait néanmoins habiter n’importe quelle maison. Peut être même que le bus n’y a pas fait de halte. De surcroît, J’allais perdre ma place ce soir devant la boutique du boucher. Et Dieu sait que c’est stratégique, le boucher.
Je continuais à avancer, nonchalamment. Porté par l’échec et la perspective d’une soirée fichue, c’est tout ce qui me restait à faire.

J’entendis alors des cris et des rires.

Ces signes de vie provenaient de la rue d’à côté. Mon pas s’accéléra malgré moi. C’était quitte ou double. Au bout de la rue, je me sentis vulnérable...Mais étrangement, on n’est jamais aussi fort que lorsque l’on à rien à perdre. Je décidai de tourner au coin, il fallait que j’assume ma décision de suivre l’Ange.
Des enfants.



J’étais perplexe et en même temps, rassuré. Les enfants ne vous rejettent pas. Tout au pire, ils ont peur, sinon ils sont souvent compatissants, voire bienveillants. Je le vois dans leurs yeux. Je le sens. Ils jouaient au ballon dans une cour qui donne sur la rue. Je les regardais depuis le trottoir d’en face. Ils se passaient le ballon avec les pieds. Celui du milieu, avec le bonnet rouge, essayait visiblement d’intercepter la balle.
Quand il la toucha enfin, le jouet traversa la route et roula jusqu'à moi. L’enfant au bonnet rouge se précipita à sa poursuite. J’interrompu la course du ballon mais ne le ramassai pas. Il s’arrêta devant moi, le prit, et me fixa dans les yeux d’un drôle d’air. Aucune hauteur, aucune pitié. « Merci ! » formula-t-il alors que son sourire gêné l’excusait déjà de devoir repartir jouer. Il fit trois pas à reculons avant de détourner son regard du mien et de repartir jouer.
«Merci »... cette gratification, si rare à mon égard, valait bien le meilleur des jours de festin. Ce n’est qu’en reportant mes yeux sur la cour en face et la maison que je remarquai la dame qui me fixait derrière un rideau, main à l’oreille. Sans doute la mère d’un des enfants.
Je pris peur. Je me remis hâtivement en route, il ne fallait pas que je reste là. En marchant vers le bout de la rue, je réalisai que cet enfant m’avait troublé. Son innocence avait réchauffé mon cœur l’espace de quelques secondes. Je n’eu pas le temps d’y songer plus longtemps. A l’intersection, je vis une voiture qui se dirigeait vers moi. Je ne sais plus ce qui m’a poussé à m’enfuir, le gyrophare orange qui tournoyait frénétiquement ou le fait qu’elle fonçait droit sur moi. Déjà là ? Impossible... Sauve qui peut. Je courus le plus vite possible, passant à travers haies et jardins. Rapidement, le gyrophare s’évanouit derrière moi mais j’entendis des cris graves et des claquements de portières. Je ne pouvais pas rester derrière ce buisson, bientôt ils arriveraient à ma hauteur. Je quittai ma cache brusquement pour traverser la rue, la peur gagnant la bataille contre mes muscles endoloris.
« Il est là ! » s’écria un Homme derrière moi en braquant sa lampe torche sur moi et se lançant immédiatement à mes trousses.
Continuer dans la rue était une folie, il fallait que je trouve un jardin par lequel disparaître. Un autre Homme apparu une dizaine de mètres en face de moi. Piégé, je bifurquai furtivement sur ma droite, fonçant dans une allée en gravier qui donnait sur une maison. J’entendais les bruits de pas des Hommes à ma poursuite. Les faisceaux de leurs lampes trahissaient ma fuite. Je vis la porte de la maison s’ouvrir, sans doute à cause du vacarme. Je n’eu même pas le temps de lever la tête pour distinguer la personne dans l’encadrement. Une détonation retentie. Je fus projeté au sol par une puissante force : le choc me sonna. Je me débattis avant même d’ouvrir les yeux. Mais c’est comme si mes mouvements étaient contraints, je bougeais mais mes membres semblaient comme...emmêlés...
Un filet ! J’étais pris dans un filet.





Les deux hommes à la casquette s’approchèrent. Une troisième personne accourue et les poussa :
« Vous êtes fous ? Bande de sauvage !!! »
Cette voix... mon cœur se serra, je me redressai tant bien que mal pour confirmer que mes oreilles ne me trompaient pas. L’Ange se tenait là, au dessus de moi. Elle posa son regard sur moi et se mit à bégayer :

- M..Max ?

- C’est votre chien Madame ? interrogea l’agent de sécurité en me désignant de la tête.

- Je... C'est-à-dire que... - Est-ce que ce chien est le vôtre Madame ? Insista-t-il

-...Oui, c’est mon chien. Lui répondit-elle pensive, en me fixant.

- Alors veillez sur lui, il inquiète le voisinage. Et lavez le bon Dieu !



Sans prendre la peine de lui répondre elle s’empressa de me libérer et me serra dans ses bras.


J’aboyai. Encore...Encore. J’avais, de nouveau, une « amie ».
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Patrice Dieudonne
Patrice Dieudonne · il y a
Bravo mon fils !
·