Maux croisés

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Dolia, 48 ans, mariée, 2 enfants et une imagination coquine. Non, ce ne sont pas des histoires vraies, mais il y a toujours une petite part de vécu dans chacun de mes récits  [+]

Image de Été 2018
— Gabriel ! Viens, que je te mette de la crème.
— Tu sais nous sommes fin, août, il est 16h30, et je pense qu’aujourd’hui il ne risque rien.
— Août c’est encore l’été !
— Oui chérie, mais le solstice est loin et même si l’île d’Oléron est à l’ouest, l’inclinaison de la Terre... Laisse tomber.

Elle ne l’écoutait plus. Sophie avait ôté ses lunettes de soleil, posé son chapeau sur sa serviette, et placé sa revue sur le tout pour ne pas qu’il s’envole.

— Bon, je vais me baigner.
— Vas-y, je te rejoins.

Jean regarda s’éloigner sa femme, belle, bronzé, reposée, épanouie... Mais dû quitter sa contemplation, car la brise avait déjà ouvert la revue et faisait rapidement défiler les pages. Et comme par hasard, elle resta ouverte sur la grille de mots croisés.

Ça faisait déjà deux ans que Michel avait disparu. En une semaine, il avait rendu son appart, vendu sa voiture, soldé ses comptes en banque... Il n’avait prévenu ni ses collègues, ni ses élèves. Pourtant, son frère était vivant, il en était certain. Cette fuite, certes précipitée, avait été méthodiquement organisée. Ce ne pouvait être un enlèvement déguisé, il y avait, à l’évidence, la signature cartésienne de son frère. Une seule question restait : « Pourquoi ? »

D’accord, il n’avait pas trouvé l’âme sœur. Pas de femme, pas d’enfant. Mais tout de même : enseignant chercheur en mathématiques, avec quelques invitations à conférencer dans des prestigieuses universités aux quatre coins du monde... Il y a pire comme vie !

Jean prit la revue, toujours ouverte à la même page, et posa son gros roman à la place. Ça faisait deux ans qu’il n’avait pas fait une grille. Ni grille, ni scrabble, ni sudoku, ni... aucun jeu de logique que son frère et lui affectionnaient tant. Pourquoi aujourd’hui ?
Il regarda le quadrillage, puis lu les définitions, lentement, puis fixa de nouveau la grille. Petit à petit, mentalement, les lettres vinrent se poser dans les cases, et les mots se croiser. Nul besoin de stylo pour celle-là. Trop facile. Il lui semblait même être encore plus affûté qu’auparavant.

***

Le lendemain, au supermarché, parmi les cahiers de vacances soldés, Jean tomba sur un recueil typiquement estival, de jeux en tout genre.
— Maman regarde, papa s’est acheté un cahier de devoirs.
— Non, pas tout à fait, ce sont des jeux. J’aimais beaucoup ça avant.
— Avant quoi ?
— Tu te souviens de tonton Michel ? Eh bien quand on était plus jeune, on était très fort à ces jeux. Souvent le weekend on faisait même des concours de scrabble.
— C’est les coupes qu’il y a dans le bureau ?
— Oui, exactement. Souvent tonton était plus fort que moi, mais quand on jouait en équipe, on était imbattable. A tel point qu’on était obligé de s’inscrire sous de faux noms pour me pas faire fuir les autres concurrents.
— Comme maman !
— Comment ça, comme maman ?
— Elle a changé de nom quand vous vous êtes marié, elle ma dit. C’est pour pas que ses autres amoureux la retrouve.
Jean éclata de rire au milieu des rayons du magasin. Accroché au caddie, il se tordait le ventre devant son fils. Sophie imperturbable continuait à remplir le chariot, comparant les prix, vérifiant les ingrédients, et scrutant les DLC et DLUO.
— Si tu veux, on peut dire ça.
— Et vous vous appeliez comment alors.
— Bah on changeait à chaque fois. Le plus souvent on prenait le nom de mathématiciens célèbres : Thales, Pythagore, Descartes... Mais tu en entendras parler bientôt à l’école.
Tenant son cahier à la main jusqu’à la caisse, Jean imaginait déjà les prochaines matinées de ces vacances. Levé tôt, au lieu de lire ses mails, il prendrait son vélo et irait faire ses jeux, au pied de la dune, à l’abri du vent, et de la civilisation.

***

— Où suis-je ? C’est quel hôpital ? Il faut prévenir ma femme.
— Ne vous inquiétez pas. Vous n’êtes pas à l’hôpital.
— Où alors ?
— Au centre de recherche sur l’intelligence artificielle
— Et qu’est-ce que je fous là, moi. J’étais en vacances tranquille, et...
— Vous avez réussi brillamment les tests de recrutement
— Les tests, quels tests ?
— 1001 jeux d’été.
— Le bouquin de jeux ? Mais c’était juste pour passer le temps, sur la plage ! La plage, le soleil, les vacances, vous savez ce que c’est ?
— Non Monsieur, je ne prends jamais de vacances. Mais restez allongé je vous prie.
— Ça ne m’étonne pas. Vous êtes tout pale et avez l’air peu enjoué, vous devriez essayer.
— Les robots ne prennent pas de vacances, Monsieur. Et ça ne changerait ni la teinte de ma peau, ni mon humeur.

C’était maintenant au tour de Jean de perdre ses couleurs. Il observa méticuleusement son interlocuteur. Son visage était parfaitement symétrique, ses cheveux impeccablement plaqués, son sourire idéalement dessiné, son cou semblait peut-être anormalement rigide, et surtout aucune pomme d’Adam. Était-il possible qu’il dise vrai ?

— Vous êtes un... robot humanoïde ?
— Oui Monsieur
— Attendez, je ne comprends pas tout. On va reprendre depuis le début...

Et le robot répondit, sans état d’âme, à presque toutes les questions :
Jean avait été repéré par satellite, et choisi pour sa rapidité d’analyse et sa capacité à résoudre les énigmes, les jeux de calcul et les grilles de mots croisés. Il avait alors été enlevé, lors de sa promenade matinale, puis conduit ici. Ce « ici » étant un des trois laboratoires secrets du CRIA, quelque part sous le plateau des Causses. Le robot s’appelait HELLO et il était chargé d’accueillir les nouveaux arrivants. En tant qu’arrivant, il devait rester couché, se reposer, relié à cette machine qui surveillait tout son métabolisme. Et HELLO lui avait donné l’assurance qu’il rencontrerait un responsable dans la journée. A l’issu de cet entretien, il pourrait, s’il le souhaite, reprendre sa vie d’avant, ou bien collaborer aux recherches.

— Il me tarde vraiment de rencontrer un responsable.
— Ce sera le cas bientôt
— Au fait, et ma femme ! Elle doit être morte d’inquiétude ?
— Non, elle est à votre chevet, à l’hôpital de Rochefort.
— A MON chevet !?
— En fait au chevet d’un sosie.
— Comment ça ?
— Son visage tuméfié et à moitié bandé rend difficile votre identification. Et son poignet cassé interdit toute écriture manuscrite. C’est l’affaire d’un ou deux jours tout au plus.
— Mais vous êtes des grands malades...
— D’habitude nous draftons des jeunes gens, souvent encore étudiants, et célibataires. Mais il semble que vos résultats soient si prometteurs que nous avons dû mettre en place une procédure exceptionnelle.
— Super, je fais quelques jeux en vacances, et hop je suis... « drafté » c’est ça ?
— Monsieur, on m’informe que vous allez être reçu. Je vais procéder à votre déconnexion et vais vous prier de vous habiller.

Hello attendit Jean derrière la porte de sa chambre. Ils prirent ensembles le long couloir. Au sol étaient tracées des lignes de différentes couleurs qui partaient dans plusieurs directions à chaque intersection. De chaque coté du couloir des portes fermées et des vitres blanches opaques. Ils prirent un ascenseur, puis de nouveau un couloir. Il ne restait que cinq couleurs. Jean paria sur le rouge.
Effectivement après une dernière intersection, c’est le rouge qui les conduisit jusqu’à un bureau.

Hello montra la porte de la main, et laissa Jean s’approcher. Sans que personne n’eut besoin de frapper, on entendit :
— Entrez !
La voix lui parut familière. Il bascula la poignée, et, relevant la tête, aperçu la signalétique sur le montant de la porte : Michel Euclide, Directeur du recrutement Europe.

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Lyriciste Nwar · il y a
J'aime bien votre humour

Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Marie-Françoise · il y a
Mes voix pour votre humour, récit bien mené. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain, viendrez-vous le soutenir ?
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Christine Śmiejkowski · il y a
Ca me donne un élan de froid et pourtant on n'est pas rouge ou autre ...
et la chute nous fait chuter c'est le cas de la dire
si vous avez envie de lire un petit poème désopilant, https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-blues-de-lelephant
bon ok c'est différent mais c'est plutôt marrant non ?

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Dolia · il y a
Merci. Ah oui, j'ai aimé votre poème ! C'est frais, c'est léger... enfin si on peut dire. ;-)
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Christine Śmiejkowski · il y a
oui léger pas vraiment mais il s'agit ici de remuer les mentalités et les a-prioris .
le poids est encore un handicap dans notre société actuelle et pas des moindres hélas.

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Virgo34 · il y a
Un récit plein d'humour.
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Dolia · il y a
Je vais aller lire... Merci
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Virgo34 · il y a
Merci... mais il est un peu tard pour voter... Pas grave.
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François Duvernois · il y a
Histoire rondement mené. On se laisse prendre. Ecriture fluide.
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Dolia · il y a
Merci. On m'a dit de faire court, je fais court.
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François Duvernois · il y a
Ce n'est pas moi qui vous le reprocherai. Si vous avez un peu de temps et l'envie, je vous invite à lire Maréchal nous voilà.
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Dolia · il y a
Avec plaisir....
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Sophie Debieu · il y a
Entre détente et tension, les mots sont fluides et le récit accrocheur avec l'envie de connaitre la suite....
Souhaiteriez vous découvrir "choc" poème retenu pour l'été, vous êtes la bienvenue
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Dolia · il y a
Mais je vais le lire tout de suite.
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Sophie Debieu · il y a
Merci Dolia, au plaisir
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Didier Lemoine · il y a
Avec une dose d'humour savamment distillée, c'est agréable et jubilatoire. Mes votes pour vous ... avec plaisir !
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Dolia · il y a
Merci beaucoup !
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Mireille Bosq · il y a
Froid dans le dos comme une clim de laboratoire. je vote et je m'abonne
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Dolia · il y a
Merci. Une autre nouvelle du même genre est entre les mains du comité de lecture. Pour vous en exclu, voici le titre : "Arkoïd 11". Au plaisir...
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Elena Hristova · il y a
j'ai bien aimé le dispositif de passage du mode vacances au bord de mer en mode expériences en milieu fermé, cela rajoute une couche supplémentaire de saveur à votre récit. Puis, vous avez une narration très fluide, d'une simplicité pétillante, qui ne manque pas de peps ni de bonne humeur.
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Dolia · il y a
Merci. J'avoue que je n'avais pas remarqué le contraste grand espace / Confinement.
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Quinou Dit · il y a
j'ai bien aimé ! efficace d'un bout à l'autre....bravo ! 4 voix - bonne chance
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Dolia · il y a
Merci.

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