Maux à mots

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Au commencement il y eut un livre, plus exactement : « Shakespeare raconté à la jeunesse » de Charles Simond. Je l’ai eu entre les mains avant même de savoir lire. Ses gravures m’embarquaient  [+]

Image de Automne 2015
« Qu'est-ce que l'amour ? Après une nuit d'insomnie à retourner cette question dans ma tête me voilà avec l'envie d'écrire une romance aussi blanche que cette nuit fut noire.
Une fiction surnaturelle et irréelle sortie de mon esprit embrumé par la fatigue de la journée.
Une histoire d'amour victorieux, serein et aussi parfait que le sont ses folles imperfections. Dire que l'on peut y croire, en souffrir et abandonner l'espoir de vérité. Essayer d'oublier que ce ne sont que les souvenirs fugaces d'une mémoire collective bancale, de simples rêves enfouis et vénérés inutilement.
Un incroyable mensonge auquel tout être humain a cru, croit et croira encore et toujours dans une douloureuse et vaine attente.
Mais la réalité finit par apparaître, violente et sans pitié, ouvrant les yeux des rêveurs errants: l'amour n'est rien d'autre qu'un fleuve sombre et boueux se perdant dans les eaux profondes et tourmentées d'une mer oubliée.
Conclure qu'il ne reste au final qu'à choisir ; vivre dans ou loin de ce rêve aliénant....
Mais toujours écrire et décrire cette vie qui est nôtre dans ses tourments et ses beautés. »

Elle reposa son stylo, ses pensées lui semblaient loin de ce qu'elle était vraiment, des larmes roulèrent sur ses joues, laissant sur le papier deux petits cercles humides. D'un geste rapide elle essuya ses yeux avec la serviette en papier qui accompagnait son thé, faisant attention à ne pas étaler son rimmel, sachant déjà le geste vain en voyant le trait noir sur le papier blanc. Le café était presque vide, un homme en bleu de travail buvait une bière accoudé au bar, un couple parlait à voix basse penché au-dessus de la table et de leurs tasses, se tenant la main, s'embrassant de temps à autre. De nouveau la boule dans la gorge, les larmes lui piquaient les yeux, elle détourna le regard et fixa le fond de sa tasse presque vide.
Que faisait-elle là ? Pourquoi était-elle venue ? Elle eut soudain envie de se lever et de fuir, fuir loin de ce bar, aussi loin que possible. Fuir sans se retourner, couper les ponts, disparaître. Mais elle était là, elle avait fait 250km pour venir, deux heures et demies de route parce que lui était là aujourd'hui. Elle le savait proche. Il lui suffisait de regarder par la fenêtre, de l'autre côté de la rue, une grande librairie à la devanture bleue où une queue commençait à se former devant l'entrée. Des femmes surtout avec un livre sous le bras, le même, son récit à lui. Un succès littéraire. Il réalisait son rêve, le sien aussi, écrire être édité, enfin. Le succès n'étant qu'un plus dans le bonheur qu'on trouve dans l'écriture. Il avait réussi là où elle échouait.
Son exemplaire était posé devant elle, elle regarda un instant la couverture où sa photo apparaissait. Un visage si doux, si fin, si beau, il ne souriait pas sur cette photo prenant une pose qui semblait trop sérieuse, elle le connaissait, il n'avait jamais aimé les photos. Pourtant il était photogénique, et cette photo en noir et blanc était réussie. Elle ne put s'empêcher de passer ses doigts dessus. Il lui manquait tant.
Elle ne l'avait pas vu depuis six mois, six mois qu'il avait disparu. Du jour au lendemain, il avait tout plaqué pour partir à l'aventure quelque part en Amérique du Sud. Il avait tout lâché, son boulot, ses amis, elle... Plus de nouvelles, pas de réponse à ses mails, une fausse promesse, une de plus. Elle s'était crue son amie, elle s'était trompée, elle n'était rien qu'un boulet qu'il traînait.
Pourquoi être venue, sa place n'était plus près de lui. S’il avait voulu qu’elle vienne il l'aurait contactée, mais il n'en n'avait rien fait. Elle avait suivi de loin via les réseaux sociaux la sortie de son livre et le succès qui en découlait, elle l'avait lu, c'était bon comme toujours, il était doué avec les mots, si doué. Il avait toujours su la bouleverser, la faire rêver, pleurer mais le plus souvent rire. Ses écrits lui semblaient si fades, si ternes, face à la verve littéraire dont il savait faire preuve. Malgré les compliments qu'elle recevait régulièrement, elle savait que jamais elle n'arriverait à sa hauteur.
Et pourtant, il l'avait encouragée à continuer, s’il n'avait pas été là elle aurait abandonné depuis longtemps et perdu espoir de voir un jour un de ses textes publiés. Pourtant elle persévérait, insistait, en vain pour le moment, mais elle voulait y croire et ne pas lâcher ses rêves. Enfin elle ne voulait plus lâcher ses rêves.
Après son départ elle avait plongé dans l'abîme de la dépression. Des mois à vivre dans le noir. Incapable d'écrire, lire ou seulement de penser de façon cohérente. Elle était vide. Elle avait perdu tous ses espoirs, toutes ses envies, tous ses rêves, elle se sentait incomplète, plus rien n'avait d'importance. Elle ne voulait, pouvait, plus se battre contre ce mal-être qui la poursuivait depuis si longtemps. Elle avait baissé les bras, laissé la peur et la tristesse l’envahir, abandonné l'idée d'avancer et de survivre. Au point de ne plus vouloir vivre. Mais elle avait survécu, un hasard ? Un acte manqué ? Toujours est-il qu'elle était toujours là. Et pourtant, pourtant elle se souvenait encore de ce soir où sous le fond du gouffre, elle avait découvert un autre gouffre, plus sombre, plus profond. Ce soir où elle s'était endormie dans l'espoir de la nuit éternelle. Une prière vaine, le matin était arrivé et la nuit s'était levée ne laissant que de la grisaille dans son esprit perdu, exacerbant ce vide qui semblait impossible à remplir. Et finalement elle avait décidé d'essayer, ce n'était pas une réussite totale, mais elle avançait mot après mot, ses notes devenaient des phrases, ses phrases des textes. Petit à petit le rythme de sa vie avait repris.
Et il était revenu avec ce livre, mais il lui semblait si lointain. Elle l'avait ignoré, incapable d'expliquer le mal que lui avait fait sa disparition, l'enfer de se sentir indésirable, elle qui ne demandait pourtant rien que l'amitié. Et même si elle comprenait ce qui l'avait poussé à partir, et qu'elle ne pouvait qu'approuver ce besoin de solitude, elle lui en voulait de l'avoir laissée aussi vide.
La foule sur le trottoir d'en face s’amplifiait, attendant l'heure de l’ouverture des portes pour la session de dédicaces. Elle relut ce qu'elle venait d'écrire. Elle devait partir : soudain sa venue ici lui semblait stupide et inutile. Elle se levait pour aller payer son thé au comptoir lorsqu'il entra.
Elle s'arrêta net, son cœur cessa de battre, son esprit se vida. Elle se rassit mécaniquement, le regard posé sur lui, incapable de s'en détacher ou de bouger. Il sourit en la voyant, et s'approcha d'une démarche nonchalante de sa table.
De nouveau la boule dans la gorge. Ce sourire, la dernière fois qu'elle l'avait vu c'était six mois auparavant alors qu'ils avaient rendez-vous pour boire un verre et juste papoter. Il lui avait lancé ce sourire quand elle était entrée dans le bar où il l’attendait et qu'il l'avait vue arriver. Ce jour-là elle le lui avait rendu, aujourd'hui elle ne savait plus, ne savait pas. Contrôler ses larmes, ne pas trembler, elle se força à respirer, alors qu'il s'installa face à elle.

— Et bien tu es là ! Salut, ça va ?
Le ton amical, comme si ils s'étaient vus la veille. Que cette voix lui avait manqué ! Elle balbutia un « Salut, ça va. » en lui faisant la bise. Son sang semblait chauffer dans ses veines, monter en ébullition, provoquant des fourmillements dans tout son corps. Le rouge avait dû lui monter aux joues. Comme toujours en sa présence elle perdait pied.
— Tu as fait tous ces kilomètres pour une dédicace ? dit-il en montrant l'exemplaire de l'ouvrage posé devant elle.
Le serveur s'approcha pour prendre la commande.
Il regarda vite fait sur la table :
— La même chose que la demoiselle – dit-il en montrant le sachet de lapsang souchong posé sur la sous-tasse – tu en reprends un ?
Toujours incapable de parler, elle acquiesça de la tête.
— Alors deux s'il vous plaît.

Son comportement tellement habituel la déstabilisait, ne voyait-il pas son trouble ? La bataille qui se livrait en elle, entre l'envie de lui sauter au cou pour l'embrasser et celle de le gifler de colère. Elle devait toutefois reconnaître une chose, il était là, et elle se sentait complète, enfin. Malgré tout la tempête faisait rage en elle, un ras de marée d'émotions contradictoires la submergea. Déposant sur les rivages désolés de son cœur meurtri les débris de ses sentiments refoulés. Tels les morceaux d'une épave avec lesquels elle allait devoir construire un radeau de fortune afin de rafistoler son cœur brisé. Elle ne put retenir plus longtemps ses larmes.
Il la regarda, surpris. Visiblement il ne s'attendait pas à une telle réaction. Il ouvrit la bouche pour parler, mais ne trouva pas les mots. Il posa alors sa main sur la sienne, tentative maladroite de réconfort à une peine qu'il ne comprenait pas.

— Qu'est-ce qu'il t'arrive, tu n'es pas contente de me revoir ?
Elle prit une grande inspiration tentant de calmer ses larmes traîtresses.
— Si bien sûr que si.
Le serveur déposa alors une grande théière et deux tasses sur la table.
— Alors, pourquoi ces larmes ?
Que lui dire, comment lui dire ? Il avait toujours su que ses sentiments pour lui étaient bien au-delà de l'amitié. Mais toujours elle avait fait en sorte de ne rien laisser transparaître, elle n'était rien, elle le savait, et devait l'accepter, ce détachement avec lequel il lui parlait maintenant, ce comportement neutre qu'il adoptait le lui prouvait.
— Rien, finit-elle par lâcher, rien.
Il servit le thé. Elle sécha ses larmes, il parla de son voyage, elle l'écouta fascinée comme toujours. Elle tentait d'enregistrer chaque mot, chaque intonation, chaque mimique, les étoiles dans ses yeux lorsqu'il évoquait certains endroits. Elle voulait se souvenir de tout, car elle ne savait pas quand elle le reverrait, il pouvait très bien se lever et disparaître de nouveau. Elle ne comptait pas. Les minutes s'écoulèrent, trop rapidement, sur le trottoir d'en face la queue de fans s'était encore allongée. Le moment qu'elle redoutait tant allait bientôt arriver. Il partirait, et elle ne le reverrait plus. Elle ne chercherait plus à le voir. Pourtant elle ne l'avait jamais autant aimé qu'à ce moment-là.
Leurs tasses et la théière était vide. Il regarda l'heure sur son portable et déposa un billet sur la coupelle pour payer leurs consommations.
— On t'attend, dit-elle en désignant la librairie.
— Oui je vois ça. Je n'aurais jamais cru à un tel succès.
— Il est mérité, crois-moi.
De nouveau ce sourire magnifique, qui la faisait chavirer.
— Merci.
Il se leva, enfila sa veste. Elle ne bougea pas.
— Tu veux une dédicace maintenant ? demanda-t-il soudain en se souvenant du livre posé sur la table. Il avait été là durant toute la conversation, posé entre eux, comme un rappel de ce qui les séparait. Elle lui tendit le livre. Dès qu'il serait sorti elle partirait sans se retourner. Cette fois ce sera elle qui disparaîtra. Une page était tournée, elle l'avait aimé, elle l'aimait et elle l'aimerait toujours, c'était une évidence qu'elle ne pouvait rejeter. Tout comme il était évident du sens unique de ces sentiments empoisonnants. Elle rentrerait, reprendrait ses textes en attente et se battrait pour ses rêves. Avec un peu de chance l'amour finirait en vague souvenir, peut-être même en un texte, peut-être...
Il lui rendit le livre et la salua avant de partir. Encore. Définitivement cette fois. C'était fini.
Elle resta un long moment immobile, le livre dans les mains. Perdue dans ses souvenirs. Le premier regard, le premier sourire, les premières paroles, les conversations qui n'en finissaient pas, les échanges de mails et enfin ce thé partagé, le dernier. Elle ouvrit le livre, il avait signé sur la page de garde :

« La fin viendra peut-être un jour, mais pas aujourd'hui. Oublions le passé et donnons une chance à l'avenir. Attends-moi.»

Elle relut plusieurs fois le message pour être sûre de ne pas se tromper. Dehors les gens avaient commencé à entrer un par un dans la librairie. Elle reprit son cahier pour entamer un nouveau texte, elle venait de trouver les réponses à ses questions, elle n'avait plus qu'à les mettre par écrit. Les idées affluèrent, elle n’eut aucun effort à faire pour faire se suivre les mots, bientôt le temps disparut. Perdu dans les méandres de son récit. Alignant mots et phrases avec une facilité qu'elle n'avait jamais connue. Elle ne vit pas la nuit tomber ni la librairie fermer ses portes. Et elle sursauta de surprise lorsqu'il posa sa main sur son épaule.
Un regard, un sourire, un baiser, le premier. Il suffisait de si peu pour qu'elle se sente entière. Enfin.

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