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Mauvaises herbes

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Jean Dallier

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Mauvaises herbes

⎼ Bonjour, monsieur !
L’homme lève la tête. Une fillette l’observe de ses grands yeux noirs. Elle n’a pas plus de huit ans.
Il répond par un signe de la tête.
⎼ Il est beau, votre jardin, avec des fleurs partout.
Il jette un coup d’œil autour de lui et sourit d’un air satisfait.
⎼ Je peux entrer ?
Sans attendre la réponse, elle pousse la grille et pénètre dans le jardinet.
⎼ Je vais vous aider !
Sa voix est sans appel.
⎼ Mais... tu risques de te salir.
Elle hausse les épaules.
⎼ Pas grave. Je promets de ne pas vous gêner.
Il soupire.
⎼ Ne confonds pas les fleurs avec les mauvaises herbes, hein ?
Elle secoue la tête, ramasse une binette et se met à remuer la terre.
⎼ Pourquoi dit-on « mauvaises herbes » et pas « mauvaises fleurs » ? demande-t-elle sans lever la tête.
L’homme lui jette un coup d’œil surpris.
⎼ Peut-être, enchaîne-t-elle, qu’on aime bien les fleurs, mais pas les herbes ? Et quand on n’aime pas quelque chose, on dit que c’est mauvais.
Elle émiette une motte de terre.
⎼ Et pourtant, les herbes peuvent être belles... et donc bonnes aussi.
⎼ Sans doute... à leur manière. C’est une question de goût... et de choix. Soit on laisse pousser les herbes et ils étouffent les fleurs, soit on les arrache et les fleurs s’épanouissent.
⎼ Mais alors, les fleurs ne sont pas capables se défendre toutes seules ?
⎼ Non, pas vraiment. Les herbes sont plus résistantes. Peut-être est-ce parce qu’elles sont sauvages alors que les fleurs sont cultivées.
⎼ Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux ne pas cultiver les fleurs, mais les laisser pousser comme des mauvaises herbes ? Ainsi, elles deviendraient sauvages et fortes elles aussi.
⎼ Hem... c’est une idée à creuser.
⎼ Evidemment, le contraire ne serait pas bien malin... je veux dire : cultiver les mauvaises herbes, parce qu’alors, elles deviendraient faibles à leur tour.
L’homme observe la fillette en fronçant les sourcils. Elle s’acharne sur une racine de pissenlit.
⎼ Vous croyez qu’il en va de même avec les gens ?
⎼ Que veux-tu dire ?
⎼ On s’occupe d’eux et ils deviennent faibles, alors que si on les laisse en paix, ils deviennent forts et sauvages...
Une brève hésitation.
⎼... et peut-être mauvais aussi.
Le vieil homme secoue la tête, comme pour chasser une mouche qui l’importune.
⎼ Ah ! Je l’ai eue ! s’écrie l’enfant. Elle était résistante, celle-là ?
Elle se redresse et jette un regard de triomphe à l’homme.
⎼ Moi, je trouve ce pissenlit formidable. Vous pas ? En tout cas plus que les fleurs à côté qui vont se faner si je les bouscule un peu.
L’homme s’essuie les mains sur le pantalon.
⎼ Dis-moi, tu poses toujours autant de questions ?
⎼ Non. Ça ne sert à rien. La plupart du temps, les adultes n’écoutent pas ou ne donnent pas de réponse.
⎼ Peut-être parce qu’ils n’en ont pas.
⎼ Mais alors, pourquoi ils disent qu’ils savent tout mieux que les enfants ?
⎼ Euh... me voilà au pied du mur.
⎼ Quel mur ?
⎼ C’est une expression pour dire qu’on ne sait plus quoi répondre. Chose pas facile à avouer pour un homme comme moi, âgé et à la retraite... et qui plus est, un ancien policier.
⎼ Vous étiez flic ?
⎼ Exact. Les interrogatoires, ça me connaît ! Mais là, je m’avoue battu.
Elle lui lance un regard soupçonneux.
⎼ Qu’y a-t-il ? Ça te fait peur ?
Elle hausse les épaules.
⎼ Tu n’as pourtant rien à craindre de moi.
⎼ C’est vous qui le dites.
Elle arrache une renoncule.
⎼ Est-ce pour ça que vous protégez les fleurs des mauvaises herbes ? Parce qu’un policier protège les bons des mauvais.
Il lève les bras au ciel.
⎼ Arrête, je t’en supplie ! Tu me donnes le tournis.
Elle éclate de rire. L’homme rit à son tour, soulagé. Il se penche et ameublit le sol autour d’un rosier.
⎼ Tu habites dans le voisinage ?
L’enfant fait un vague geste de la main.
⎼ Oui... par là.
⎼ Et ta maman sait que tu es ici ?
Elle hausse les épaules et deux fines rides barrent son front lisse.
⎼ Je ne sais pas où elle est.
⎼ Ah bon ! Et ton père ?
⎼ Oh, lui, il est en cabane.
⎼ Pardon ?
⎼ Ben oui, en prison !
⎼ Ah !... Je commence à comprendre.
Elle fixe un point devant les pieds de l’homme.
⎼ Il va mourir, murmure-t-elle.
⎼ Ton père ?
⎼ Mais non, le ver là devant votre godasse. Vous l’avez coupé en deux avec votre bêche.
⎼ Oh ! Je ne l’avais pas vu... On croit bien faire et puis... voilà !
⎼ Ça vous arrivait aussi quand vous étiez flic ?
⎼ Quoi ? De tuer des vers ?
⎼ Mais non, de croire bien faire et puis... voilà !
L’homme plisse les yeux.
⎼ Oui, sans doute... à l’occasion.
La fillette soupire.
⎼ Vous avez des enfants ?
⎼ Oui, une fille.
⎼ Elle est à la maison ?
⎼ Non, elle vit ailleurs. Elle est mariée et a trois gosses.
⎼ Ils ont de la chance d’avoir un grand-père, vos petits-enfants.
⎼ Tu n’en as pas ?
⎼ Peut-être... je n’en sais rien.
Embarrassé, l’homme regarde sa montre.
⎼ Ma parole, c’est l’heure du goûter ! Ça te plairait, une gaufre et du cacao chaud ?
⎼ Euh...oui. A moins que vous n’ayez du coca ?
⎼ Allons voir ! Mais tu es sûre que tu n’es pas attendue ?
⎼ Non, tout au plus par mes frangins.
⎼ Parce que tu as des frères. Quel âge ont-ils ?
A cet instant, une voix crie de la rue.
⎼ Qu’est-ce que tu fais là, Annie ? On te cherche partout.
⎼ Ah, voilà Frank. C’est le plus jeune.
A travers le portail, un adolescent maigrichon de douze ou treize ans jette un coup d’œil surpris au vieil homme. Il hésite, puis pousse la grille et entre dans le jardin. Un jeune homme au début de la vingtaine, grand, corpulent, le suit de près. D’un geste, il écarte le gosse et s’avance. La fillette suit attentivement ses gestes et les deux petites rides sur son front se creusent à nouveau.
⎼ C’est un autre frère ?
⎼ Oui. Lui, c’est Greg. Il est...
⎼ Alors, l’interrompt le jeune homme, qu’est-ce que tu fous ici ?
⎼ J’aide monsieur.
⎼ Dis plutôt que c’est lui qui t’a demandé de l’aider. On connaît ça ! On attire les gosses chez soi et puis hop...
⎼ Mais je ne vous permets pas...
⎼ La ferme, le vioque !
Il jette un coup d’œil de biais vers la rue, saisit l’homme par le devant de la chemise, brandit un couteau à cran d’arrêt et colle son visage au sien.
⎼ Assez perdu de mots ! Tu nous fais entrer dans ta baraque et on discute gentiment, d’accord ? Sans quoi j’appelle les flics...
⎼ Mais Greg, le monsieur...
⎼ Ta gueule ! Alors, on y va ?
L’homme détaille un instant le visage de son vis-à-vis, puis jette un regard à la fillette, visiblement inquiète, et à l’adolescent qui est comme figé.
⎼ D’accord, finit-il par dire. De toute façon, j’étais sur le point de prendre une tasse de café.
Reg le lâche. L’homme recule d’un pas, se frotte les mains sur le jeans, tape les bottines par terre et se dirige vers la maison, Reg sur ses talons. L’adolescent et la fillette hésitent, puis leur emboîtent le pas. Ils traversent un long couloir en file indienne et arrivent dans une cuisine.
⎼ Prenez place, dit l’homme, je vais...
⎼ Laisse tomber les formalités, pépé ! Ce qui nous intéresse, c’est ton blé. Alors aboule et que ça saute !
⎼ Mais je n’ai pas...
Greg saisit le bras droit de l’homme, le tord dans le dos et l’oblige à s’asseoir sur une chaise.
⎼ Apporte le torchon, Frank, commande-t-il, et lie-lui les poignets. Et magne-toi le cul ! Quant à toi, Annie, retire le portefeuille de la poche arrière de son jean.
La fillette s’exécute. Frank fait un nœud, mais ses mains tremblent.
⎼ Serre plus fort ! Et dépêche-toi !... Bon, ça suffit, on fout le camp !
Le jeune homme et l’adolescent se bousculent pour quitter la pièce étroite et disparaissent de sa vue. Annie est la dernière à sortir.
Le vieil homme lève la tête... Il n’en croit pas ses yeux. Là, sur le coin de la table ! Il tortille les poignets et réussit sans peine à desserrer le nœud. Il empoche à la hâte les objets posés devant lui et se précipite vers le téléphone.
Greg, Frank et Annie courent jusqu’au bout de la rue, tournent à gauche et s’engouffrent dans une voiture. Greg se glisse au volant. Avant de tourner la clef, il lance à Annie, assise sur le siège arrière à côté de son frère :
⎼ Aboule le portefeuille !
Elle le lui tend. Il l’ouvre et se retourne.
⎼ Mais il est vide ! braille-t-il. C’est quoi cette arnaque ? Même pas un euro ou une carte de crédit ! Dis, ce ne serait pas toi qui l’aurais vidé ?
⎼ Mais enfin, Greg, ne sois pas bête ! Comment aurais-je fait ? Et puis, fouille-moi si tu veux.
Il saute à terre, arrache la fillette du siège arrière, tâte les poches de son jeans, mais n’y trouve rien qu’un mouchoir sale.
⎼ Nom de Dieu ! Il nous a eus, le vieux ! Mais ça ne se passera pas comme ça ! Je retourne là-bas aussi sec.
⎼ Sois prudent, Greg ! Ce monsieur...
⎼ T’occupe !
Il empoche le portefeuille et part en courant. Il passe en trombe la grille du jardinet, fonce vers l’intérieur de la maison et déboule dans la cuisine, un peu essoufflé. Mais le vieux n’y est plus ! Il se retourne... et se trouve face à face avec lui. L’homme brandit une arme de poing.
A cet instant, le hurlement d’une sirène retentit au loin, puis s’approche à toute allure.
Une dizaine de minutes plus tard, Greg quitte la maison, encadré par deux policiers en uniforme. L’un d’eux se retourne et demande au vieil homme :
⎼ Tu es bien sûr, Daniel, qu’il a agi sans complices ?
⎼ Absolument.
Greg crie :
⎼ Il ment, les gars ! On était trois !
⎼ Ah bon ! Et qui étaient les deux autres ?
⎼ Ben... des gosses.
L’ancien policier hausse les épaules. Les deux hommes en uniforme bousculent Greg.
⎼ Arrête de déconner et avance ! grogne l’un d’eux. On s’expliquera au commissariat. Avec un portefeuille bourré à craquer de billets de banque, de cartes de crédit et des papiers d’identité du propriétaire des lieux, ton compte est bon.
⎼ Mais c’est lui qui m’a fourré tout ça en poche avant votre arrivée !
⎼ En plus, il est mythomane ! Allons-y !
Ils sortent dans la rue.
Le vieil homme regarde le véhicule de la police démarrer, retourne à la cuisine et se prépare un café bien tassé.
Sacrément douée, cette gamine ! Avant de suivre Greg et Frank, elle a glissé sur le coin de la table le contenu du portefeuille. Mais pourquoi a-t-elle fait ça ? Il s’agissait bien d’un coup monté dont elle était partie prenante ! A moins qu’elle n’ait été complice contre son gré ?
Il avale une gorgée de café brûlant. Il aimerait la revoir, cette gamine. Juste pour comprendre. Mais aussi pour reprendre la conversation interrompue sur les bonnes fleurs et les mauvaises herbes... et sur certaines herbes qui ne sont peut-être pas si mauvaises que ça !

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