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Mauvaise rencontre

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Evadailleurs

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FINALISTE
Sélection Public

Véra rentra épuisée ce matin-là. Elle terminait son service à 4 heures, mais le temps de faire le point sur les incidents de la nuit avec sa collègue qui assurait la relève et ensuite, d’effectuer à pied le trajet du retour, il était près de 5 heures quand elle arriva chez elle.

Elle redoutait ce chemin où, bien souvent, de drôles d’énergumènes lui barraient le passage en lui proposant lourdement de les rejoindre. Des abrutis, d’une vulgarité qui l’écœurait. Il arrivait, bien sûr, que leurs propositions fussent plus salaces et insistantes et rentrer seule, la nuit, la terrorisait. D’habitude, Carole l’accompagnait, mais Carole était en congés toute la semaine.

Enfin, cette fois, pas de mauvaises rencontres ! Véra soupira d’aise en refermant la porte de son appartement. C’est elle qui avait choisi la garde de nuit : le salaire était plus intéressant. Elle était aide-soignante dans un établissement pour personnes âgées et ses collègues, en général, préféraient retrouver mari et enfants à des horaires réguliers. Véra, elle, vivait seule.

Elle aimait le silence ouaté et l’opacité des ténèbres, la vie s’y déroulait au ralenti.
La plupart des vieillards étaient bienveillants à son égard et elle se montrait toujours disponible et à leur écoute. Beaucoup d’entre eux voyaient avec angoisse poindre le moment de l’endormissement ; sans doute, l’assimilaient-ils inconsciemment à une antichambre de la mort.
Véra les tranquillisait, elle savait trouver les mots qui réconfortent. Une parole gentille, quelques bavardages, un sourire, ces petites attentions, elle les prodiguait généreusement. On la disait aimable et patiente.

Mais cette écoute et ses responsabilités l’exténuaient, elle avait hâte, quand l’obscurité s’effilochait vers l’aube, de retrouver son lit.
Or, ce mardi, à peine avait-elle fermé sa porte et bloqué le verrou, qu’elle se sentit incommodée par une odeur nauséabonde...
Flûte ! elle avait oublié de descendre le sac-poubelle dans le local ! et le processus de décomposition allait bon train.
Jamais elle ne pourrait s’endormir avec cette puanteur ! Or, il fallait qu’elle dorme, elle était vannée et elle devait être performante à la reprise de son service.

Pas d’autre choix : elle allait descendre au sous-sol se débarrasser du sac malodorant.

L’ascenseur était à sa porte, de mauvaise grâce, elle sélectionna le bouton du niveau souhaité.
Alors que l’immeuble bien entretenu affichait un bon état, le sous-sol était un endroit sombre et humide. Les habitants le surnommaient les catacombes. Une faible lumière éclairait partiellement le couloir ; par chance, Vera savait où obliquer pour gagner l’entrepôt des ordures. Elle aurait pu se déplacer les yeux fermés.

Elle pressa le pas. A cette heure, les résidents, pratiquement tous retraités, dormaient du sommeil du juste, mais il y avait ce drôle de type du cinquième dont sa voisine lui avait parlé, un homme qui allait et venait d’un étage à l’autre, jour et nuit.
— Je ne voudrais pas me trouver seule face à lui, lui avait-elle confié. Il a belle allure, mais je n’aime pas son regard fuyant. Pourquoi hante-t-il des endroits où il n’a rien à faire ?

La sombre coursive donnait également accès aux portes arrière des garages.
Débarrassée du sac de déchets, Véra avait rejoint l’ascenseur et appuyait sur l’étage 2 quand elle entendit s’ouvrir une de ces portes. Un frisson la parcourut ; elle eut la certitude qu’il s’agissait de l’inquiétant personnage.

— Allez, démarre ! enjoignit-elle à l’appareil dans une prière muette.
Celui-ci était toujours très lent à réagir et elle entendait les pas de l’homme se rapprocher...
Maudit ascenseur !
A croire qu’il était de mèche avec ce type... lequel arbora un sourire satisfait en découvrant la jeune femme. Sans mot dire, il posa son regard sur chaque partie de son corps, comme on évalue un objet avant de se l’approprier. La voisine avait raison, il avait le charme sauvage de certains mauvais garçons. Mais il bloqua la porte pour paralyser la cabine. Le stress de Véra s’intensifia et se fit panique quand elle sentit les mains de cet étranger caresser ses cheveux et la saisir fermement par la nuque.

— Lâchez-moi ! cria-t-elle.
Il l’acculait à la paroi de l’ascenseur en se plaquant contre son corps. Elle avait beau se débattre, tenter de le repousser à coups de poings, ses efforts étaient sans effet.
— Allez-vous en ! Je veux rentrer chez moi...
Il cherchait ses lèvres, ses seins, mêlant à ses attouchements des propos obscènes.
— Mais laisse-toi faire, tu n’as pas le choix... tu ne le regretteras pas.
Ses mains s’égaraient sur son buste, ses cuisses... Il gloussait de contentement, le porc !
— C’est dans ma nature, je ne peux pas résister aux jolies filles...

Cette phrase, il n’aurait pas dû la prononcer...

Véra céda alors, et à son tour, laissa s’exprimer sa nature profonde. Elle sourit, se fit câline, s’amollit contre lui. Elle perçut des arômes de café sur les vêtements masculins. L’envie d’un arabica velouté s’immisça dans son esprit, elle en sentait la saveur dans sa bouche... D’instinct, elle posa ses lèvres sur la gorge de l’individu, comme pour un baiser.
L’autre crut la partie gagnée et jouissait déjà de son emprise de mâle tout puissant.
Elle devinait les pulsations du sang s’accélérer dans la carotide.
Soudain, d’un mouvement vif, elle le mordit de toutes ses forces, plantant ses canines aiguës au plus profond de la jugulaire.

L’agresseur s’écarta, surpris, posa une main sur son cou en lâchant un objet qui tomba dans un cliquetis métallique. Il n’eut pas la force de crier. Sa conscience, en cet instant, était-elle encore assez vive pour qu’il se reconnaisse dans le visage d’épouvante que lui renvoyait le miroir ?... un masque d’autant plus grotesque qu’il y figurait seul. Nulle image de la jeune femme sur la paroi réfléchissante, ce qui donnait l’impression que ce sale type s’était auto mutilé.

Le sang pourpre et chaud avait jailli à flots, des flots de vie dont Véra s’abreuva goulûment, avidement, s’en délectant, ivre de sa victoire, ragaillardie et rassérénée ; elle retrouvait des sensations archaïques que, depuis longtemps, elle s’était efforcée de dominer afin de se noyer, anonyme, dans le monde des mortels. Il y avait des lustres qu’elle n’avait pas cédé à ses pulsions ! Mais cette nuit, elle éprouvait une pure jouissance.

Le triste sire s’effondra à ses pieds, son corps fut secoué de quelques spasmes avant de se statufier.
Elle l‘enjamba pour sortir de la cabine et contempla, intriguée, l’objet à terre : un couteau, lame ouverte. Il n’avait pas eu le temps d’en menacer sa proie. Ce n’était plus qu’un pantin qui baignait dans une flaque rouge et poisseuse. A cette vision, retrouvant des réactions et une civilité humaines et repue après l’excès de gourmandise, la jeune femme eut un hoquet de dégoût. Mais elle avait aimé satisfaire ses désirs enfouis : elle était toujours de cette espèce fuyant la lumière du jour.
Enfin, elle allait s’endormir d’un sommeil profond jusqu’au coucher du soleil.

Sans état d’âme, Véra prit l’escalier pour regagner la quiétude de son appartement. Trois étages la séparaient de son lit douillet. Elle entreprit de gravir les marches ; toutes ces calories indûment ingérées justifiaient bien qu’elle fît quelques efforts physiques.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

Finaliste

210 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Caroline Rota · il y a
Vampire Vera, voici mes voix...
Je vous invite, pour un sourire et un soutien peut être, à découvrir "Mr Butt a disparu" dans le Grand Prix Hiver 2019... A bientôt :)

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Françoise Grand'Homme · il y a
Une fin inattendue.
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Hamza DIB · il y a
J ai apprécié cette histoire . mes votes
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Marcel Prout · il y a
à partir de ce soir je ne descends plus la poubelle !
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Doria Lescure · il y a
j'aime toujours autant cette histoire ! Revoici mes voix !
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour cette vampire assoiffée !
Et je vous invite sur ma page, j'ai deux textes en finale, merci ...

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Joël Riou · il y a
Une surprise de taille, ou comment revisiter Bram Stoker, que j'ai lu cet été, en quelques lignes. Bonne chance à vous.
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Evadailleurs · il y a
Merci, Joël !
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JARON · il y a
Bonjour Evadailleurs, quelle histoire incroyable! une fin surprenante et superbement amenée, une femme qui croque la vie, Tout mon soutien pour votre texte. Bonne journée. jacques.
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Evadailleurs · il y a
''Une femme qui croque la vie'', j'aime beaucoup ! Merci de m'avoir lue ...
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Philou · il y a
Toujours un plaisir de vous lire. Mes votes
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Melinda Schilge · il y a
Une chute savourée, et inattendue. On passe naturellement dans le fantastique.
Bonne finale...

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