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Mauvaise Passe

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Thierry Covolo

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LAURÉAT
Sélection Jury

Le chemin est étroit. Accroché au mur de roche, il surplombe le vide.
Les nuages se massent dans le ciel, et leur ombre s’attarde de plus en plus longuement avant que le soleil revienne. La chaleur qui a accompagné le petit groupe jusqu’à présent ne sera bientôt plus qu’un souvenir.
Krik ouvre la marche. Les autres l’ont choisi comme guide. Ils n’ont pas l’habitude de la montagne, ne sont sans doute jamais montés aussi haut. Leur souffle est court. Krik y entend leur fatigue tout autant que leur peur.
Une nouvelle bourrasque remonte de la vallée et vient rugir contre eux. Elle les force à se coller à la paroi puis poursuit son chemin loin au-dessus de leurs têtes. Krik se remet en marche, mais la corde se tend derrière lui.
— Krik, attends ! Tu vas trop vite pour nous. Nous n’avons pas le pied aussi sûr que toi. Surtout avec ce vent !
C’est Ulman qui a parlé. Lui seul lui parle, désormais. L’autre, le neveu, a ravalé sa morgue depuis l’accident. Il a beau être bâti comme un ours, il tremble comme un enfant peureux et évite de regarder en contrebas. La paroi, les rochers et l’escalier cyclopéen qu’ils forment, et plus bas, beaucoup plus bas, la vallée, que l’on devine à peine sous un voile de brume grise. Il lutte contre l’appel du vide, constate Krik. Il garde les yeux fixés devant lui de peur que son regard l’entraîne dans l’abîme.
Krik hoche la tête et repart en ralentissant l’allure. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il les mènera de toute façon là où ils doivent aller.
Ils n’ont pas fait cent mètres de plus qu’il entend un cri suivi de ce qui, dans la langue étrangère des deux hommes, doit être un juron des plus vulgaires. Le neveu est plié en deux, adossé à la paroi. Il jure entre deux gémissements. La main sur son épaule, Ulman est penché sur lui.
— Il s’est tordu la cheville, dit-il sans se retourner. Son pied a roulé sur un de ces foutus cailloux.

***

Krik a fait leur connaissance la veille.
Il était assis à une table, dans un coin sombre de l’auberge, seul, comme chacun des trois jours précédents. Les mains serrées autour de sa chope, son regard était perdu dans le vide. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là. Des heures, sans doute. L’alcool fait perdre la notion du temps aux hommes qui s’attardent ici, mais Krik n’était pas ivre. C’était sa troisième chope et elle était encore pleine. L’alcool n’avait aucune prise sur lui, alors à quoi bon chercher à s’enivrer ? Boire lui donnait une raison de rester assis et de laisser le temps s’écouler sans lui.
— Je cherche un dénommé Krik. C’est toi ?
Krik avait levé les yeux vers l’homme qui l’interpellait.
Sans attendre sa réponse, ce dernier s’était installé en face de lui, imité par ses deux compagnons, chacun d’un côté.
L’homme avait un visage avenant, des traits réguliers et un large sourire qui dévoilait des dents saines, comme seuls les enfants en ont, par ici. Sa peau était marquée par le soleil, mais elle n’était pas tannée comme celle des hommes de la région. Tous trois étaient des étrangers.
— Je m’appelle Ulman. Toi, tu es Krik, c’est bien ça ? avait-il redemandé en amplifiant encore son sourire.
Un tremblement agita sa lèvre supérieure et le sourire cessa d’être agréable. Il y avait aussi cette lueur dans ses yeux noirs qui déplaisait à Krik. Comme il ne répondait pas, l’homme à sa droite le bouscula d’un rude coup d’épaule. Krik l’ignora et porta sa chope à ses lèvres.
— Les autres disent que personne ne connaît la montagne comme toi, poursuivit Ulman.
Krik prit son temps pour avaler une gorgée de bière.
L’homme à sa droite se pencha vers son oreille.
— Faut répondre, quand on te pose une question, petit paysan, lui murmura-t-il à l’oreille. C’est pas parce que vos femelles baisent avec les boucs qu’il faut te comporter comme un sauvage. T’aimerais pas qu’on te traite comme un sauvage, pas vrai ?
— Pardonne ses propos à mon ami, intervint Ulman. Il ne voulait pas t’offenser. Il manque d’éducation. Excuse-toi, Plotr.
Plotr grogna quelque chose qui paraissait davantage une menace qu’une excuse.
— Mes camarades et moi, nous cherchons un guide pour nous conduire de l’autre côté des montagnes. Nous souhaitons quitter le pays au plus tôt. Et discrètement. Il y a beaucoup à gagner pour toi, si tu nous mènes de l’autre côté. Une poignée d’or pour chacun de nous. Mais il faut nous mettre en marche dès demain matin.
— D’autres connaissent la montagne aussi bien que moi, répondit Krik. Ils vous guideront. Je n’ai pas le cœur à ça, en ce moment.
Plotr se pencha de nouveau vers lui.
— Sans vouloir t’offenser, petit paysan, tu ferais mieux d’accepter notre proposition. Trois poignées d’or, c’est mieux que vingt centimètres d’acier.
Krik se décala vers la gauche. La pointe d’un couteau jouait avec ses côtes à travers ses vêtements.

***

Les coups de vent sont maintenant plus fréquents, plus violents. Le ciel s’est refermé au-dessus des trois hommes, engloutissant le sommet des montagnes.
Leur progression est difficile. Le chemin s’est élargi mais la pente est toujours aussi raide. La cheville du neveu d’Ulman le fait souffrir. Il s’appuie sur son oncle et son poids est un fardeau considérable. La température a chuté de plusieurs degrés en quelques minutes. Tout à leur effort, les deux étrangers, pourtant insuffisamment vêtus, ne semblent pas encore s’en rendre compte.
Krik propose de faire demi-tour, mais Ulman refuse d’un ton qui ne laisse pas place à la négociation. Cela ne surprend pas Krik. Il connaissait la réponse avant même de poser la question. Ulman est un homme entêté. Jusqu’à présent, agir ainsi lui a souri. Il croit que cela signifie qu’une bonne étoile brille au-dessus de sa tête et le protège quoi qu’il advienne.
En d’autres circonstances, Krik aurait imposé de repartir pour la vallée. Mais cette course n’est pas une course ordinaire. Tous les trois marchent vers leur destin, et Krik est leur guide. Ces choses-là ne peuvent être changées.
Krik cale son pied sur la première marche de l’escalier naturel qui se déploie devant lui. Ulman le retient en tirant un coup sec sur la corde.
— On continue mais tu prends mon neveu, ordonne-t-il. Chacun son tour !
— J’ouvre la voie, répond Krik. Si je m’occupe de ton neveu, je ne serai pas attentif à la montagne et nous nous perdrons. Et se perdre, ici, c’est mourir.
La corde redevient lâche.

***

Ils avaient attendu que le soleil soit monté au-dessus de la ligne de crêtes pour quitter le village.
Ulman et ses compagnons avaient contraint Krik à passer la nuit avec eux, à l’auberge.
— Ne prends pas cela pour un manque de confiance, avait dit Ulman. Je sais que tu ne nous feras pas faux bond. C’est seulement pour que nous apprenions à nous connaître…
Plotr avait collé sa paillasse en travers de la porte de la chambre. Après une bonne heure à surveiller Krik, il s’était convaincu qu’il n’avait rien à craindre de lui et s’était endormi.
Ils avaient fait leur première halte après trois heures de marche. Le soleil était haut dans un ciel sans nuages. Sa chaleur cuisait la peau des hommes. Le plus jeune des trois étrangers, une force de la nature que les autres nommaient « le neveu », retira sa tunique de coton et se mit torse nu. Il rit en regardant Krik.
— Notre guide aime tellement ses chèvres que même avec cette chaleur il garde sur lui la peau de ses maîtresses ! dit-il en prenant Plotr à témoin.
Krik passa machinalement la main sur l’épais pull de laine qu’il portait sous sa veste de peau retournée et haussa les épaules. Ulman, à son tour, retira son tricot. Dans son dos, un imposant tatouage retint l’attention de Krik. Un squelette drapé d’un suaire noir tenait une faux entre ses mains. L’étincelle qui brillait dans ses orbites et le sourire qui déformait sa bouche lui rappelèrent le visage d’Ulman, la veille au soir. L’inquiétante figure s’inscrivait dans un cœur dont la pointe disparaissait sous une banderole ornée d’une inscription que Krik ne pouvait déchiffrer.
— Tu regardes mon tatouage ? lui demanda Ulman, tout en sortant de son sac une outre qu’il tendit à son neveu. C’est mon amoureuse. Elle te plaît ? Elle et moi, on forme une sacrée équipe. Avec moi, sa faux ne risque pas de rouiller, et pour me remercier, elle remplit mes poches d’or !
Les deux autres ricanèrent.
— Ouais, ajouta le neveu, comme dans ce village, il y a quelques jours. Une sacrée moisson pour elle comme pour nous ! Comment il s’appelait, déjà, ce village ?
Plotr secoua la tête pour exprimer son ignorance. C’est Ulman qui répondit.
— Peu importe comment il s’appelait. Aujourd’hui, il n’y a plus de village à cet endroit. Seulement des pierres noircies par le feu, des animaux éventrés et des paysans morts, pendus aux arbres ou vautrés dans leur sang.
Plotr ricana de nouveau.
— Ouais, certaines de leurs femmes ont salement couiné quand on les a fourrées ! Y en a bien qui ont essayé de rester fières sous le regard de leurs gosses, mais vu la taille de nos engins, elles n’ont pas pu se retenir de gueuler !
Ulman but à son tour au bec de l’outre.
— Les paysans seraient bien avisés de nous donner leur or sans faire d’histoire. Ils devraient savoir qu’on parvient toujours à nos fins.
Puis il tendit l’outre à Krik, qui la repoussa.
— Bois, Krik, insista-t-il, bois et ne nous contrarie pas. Tu vois bien le genre d’hommes que nous sommes !
— Vous êtes le genre d’hommes qui a besoin d’un guide à jeun pour les conduire de l’autre côté de la frontière, sans se faire prendre par les soldats. C’est ça, le genre d’hommes que vous êtes.
Ulman le fixa avec son bon sourire, celui qui pouvait faire douter qu’il fût réellement mauvais, mais une fois encore, sa lèvre trembla.
— Tu parles en homme intelligent, Krik. Ça me plaît ! Plotr dit que tu es un paysan stupide, mais moi, je suis convaincu du contraire. (Il but une nouvelle gorgée avant de poursuivre.) Est-ce que tu sais à quoi on reconnaît un homme intelligent ? L’homme intelligent n’écoute que sa tête. Il n’écoute rien d’autre, et c’est comme ça qu’il sait où est son intérêt et qu’il agit en conséquence.
Ulman regarda vers le sommet des montagnes, puis vers la vallée en contrebas, où se formait une brume cotonneuse. Il se leva et ordonna de se remettre en marche.
— Ne me déçois pas, Krik, dit-il encore. Je n’aime pas me tromper sur les gens.

***

— Combien de temps, encore ? lance Ulman par-dessus le souffle du vent.
L’étranger est en sueur. Il sort de nouveau l’outre de son sac et boit une longue rasade. Cette fois, il la range sans la passer au neveu, dont le visage est marqué par la douleur.
— À la vitesse à laquelle nous allons, encore deux heures jusqu’à la passe et autant pour descendre de l’autre côté, répond Krik.
Ulman lève la tête vers le ciel. Partout, les nuages offrent leurs ventres sombres et lourds à son regard. On ne sait comment la lumière parvient encore à passer. Peut-être vient-elle des montagnes elles-mêmes.
— C’est trop long. La nuit sera bientôt sur nous. Il faut hâter le pas. Je double ta récompense si tu nous fais passer avant la nuit.
À ses côtés, le neveu grimace. Se baissant pour masser sa cheville, il glapit lorsque sa main l’effleure.
— On ne peut pas aller plus vite avec ton neveu blessé, objecte Krik, récompense ou pas.
— Tu as raison, soupire Ulman. Donne-moi ton sac, neveu.
Reconnaissant, le jeune homme s’exécute et tend à Ulman le sac qu’il portait en bandoulière. Ulman le charge sur son dos, puis sort son couteau et tranche la corde qui les relie.
— Tu suis comme tu peux, neveu. Si tu ne parviens pas à suivre, c’est pareil. Krik et moi, on va à notre rythme. En avant, Krik ! Ma proposition tient toujours. Double récompense, si l’on franchit ta fichue passe avant la nuit.

***

La première fois que Krik avait mentionné la passe, ils suivaient un chemin qui s’appuyait sur le flanc accueillant de la montagne et montait selon une pente régulière. Les hommes avançaient sans effort. Ils étaient restés silencieux depuis la pause. Le chemin invitait à la méditation.
L’air était devenu lourd, et la sueur restait sur leur peau. Dans le ciel, les petits nuages blancs qui se formaient paraissaient bien inoffensifs et nullement destinés à contester la mainmise du soleil sur cette journée.
Krik avait tendu le bras pour désigner aux trois mercenaires un sentier à peine visible qui serpentait entre les rochers et disparaissait rapidement à la vue.
— On continue par ici, avait-il dit.
— Tu nous emmènes où, petit paysan ? lança Plotr. Pourquoi ne pas rester sur ce bon chemin ?
— C’est ce sentier qu’il faut suivre pour rejoindre la passe de l’Homme debout, répondit Krik. C’est par là qu’on franchira la frontière.
— C’est à peine un chemin de chèvres ! renchérit le neveu. Aucun homme censé ne s’aventurerait par là ! Fais-nous passer par ailleurs.
— Pour une fois, utilise ta tête, neveu, le coupa Ulman. C’est justement pour ça qu’il nous fait passer par ici. Parce que les gardes-frontières et les soldats sont comme toi. Eux aussi préfèrent les bons chemins.

***

Une heure s’est écoulée depuis la dernière fois qu’ils ont entendu les appels du neveu. Peut-être n’appelle-t-il plus, peut-être est-il trop loin. Peut-être le vent hurle-t-il trop fort.
Les deux hommes avancent, courbés. Le vent souffle maintenant en continu et projette contre eux des brassées d’aiguilles de glace qui viennent se coller à leurs vêtements et à leurs visages. Le froid mord dans leurs corps et chaque morsure arrache un peu de leurs forces. Avisant une anfractuosité dans la roche, Ulman attire Krik dans l’abri de fortune qui s’offre à eux. De quoi loger debout tous les deux, de quoi se protéger un peu. Ulman se frappe les bras et les côtes, se frotte les oreilles pour tenter de se réchauffer. Il respire vite et, malgré le bruit du vent, Krik entend ses dents claquer. Désignant d’un mouvement du menton la veste de peau que porte le guide, il lui crie « Donne-moi ça ! », et pose la main sur le couteau de sa ceinture. Impassible, Krik ôte son sac et retire sa veste avant de la tendre à Ulman, qui s’en revêt promptement. Mais le froid l’a déjà envahi, et aucune veste ne peut plus le réchauffer.
Un éclair illumine le ciel, immédiatement suivi d’une violente déflagration. L’orage a éclaté et il semble plus fort que les montagnes elles-mêmes. Parfois, on jurerait que la roche gémit et tremble autour des deux hommes.
— On dirait que tout va s’écrouler, hurle Ulman pour couvrir le fracas de l’orage. Finalement, peut-être que Plotr est chanceux. Au moins, il échappe à cette apocalypse !

***

Plotr n’avait pas semblé impressionné par les escarpements du nouveau sentier. Il avançait d’un pas alerte. Les abîmes que dominait le chemin, lorsqu’il devenait étroit au point de contraindre chacun à faire attention à l’endroit où il posait ses pieds, semblaient l’amuser. Il avait pris la tête du groupe et en éprouvait une fierté évidente. Si le vertige l’épargnait, il n’en allait pas de même pour le neveu. Krik n’aurait su dire ce qu’il en était pour Ulman, impassible en toute circonstance.
Sûr de lui comme il l’était, Plotr n’imaginait pas qu’il pourrait basculer dans le vide. C’est pourtant ce qui arriva. Son pied glissa, et son corps suivit. Plotr essaya de s’accrocher à un arbuste, mais la branche cassa. On le vit rebondir sur un premier rocher, puis sur un second, ballotté tel un sac de grains de rocher en rocher, avant de disparaître sans même qu’un cri fût poussé.
Krik se tourna vers les deux autres. Ils regardaient encore, médusés, le dernier endroit où le corps de Plotr avait été visible. Il s’approcha d’eux et, sortant une longue corde de son sac, leur dit qu’à partir de maintenant ils allaient s’attacher. Le neveu ne parvenait pas à décrocher son regard du vide et poussait un long gémissement. Ulman le fit taire d’une gifle et saisit Krik par le bras.
— Tu ne pouvais pas proposer ça plus tôt ? Il a fallu que tu attendes que l’un de nous se tue ?
— Il n’y a que les enfants qu’on attache, ici, répondit Krik. Les hommes ont suffisamment de bon sens pour ne pas jouer avec la montagne. Qu’est-ce que j’y peux, moi, si ton ami s’est conduit comme un jeune chien fou ?
Ulman serra un peu plus le bras de Krik.
— Tu es notre guide. Ça veut dire que tu dois veiller sur nous. Est-ce que je me fais bien comprendre, Krik ?
Krik hocha la tête.
— En tout cas, ajouta Ulman, c’est un tiers de ta récompense qui vient de disparaître avec Plotr.
Krik acheva de nouer la corde autour de la taille de chacun. Ulman le retint alors qu’il s’apprêtait à repartir et pointa du doigt un sommet proche que couronnait maintenant un gros nuage blanc, aplati comme une assiette posée en équilibre sur le pic rocheux.
— Est-ce qu’on doit s’inquiéter ? On dit des choses sur la façon dont les nuages s’accrochent aux sommets.
— Ce n’est pas de ce genre de nuage qu’il faut avoir peur, répondit Krik en secouant la tête. Fais-moi confiance. C’est parce que je connais la montagne mieux que personne que tu m’as pris. Tu t’en souviens ? Et toi et moi, on est sur le même chemin. Tu ne crois plus que je suis un homme intelligent ?

***

— Tu le savais, n’est-ce pas ? Tu nous as conduits ici en sachant qu’un orage allait éclater et qu’il nous prendrait au piège, et toi avec nous. Quel genre de fou es-tu donc ?
Krik et Ulman sont trempés. Leurs vêtements raidis par le froid ne les protègent plus. La foudre frappe autour d’eux, les obligeant à demeurer incrustés dans la roche.
— Pourquoi ? finit par demander Ulman. Tu espérais quoi ? Voler notre or ?
— Olfsk, répond Krik dans un souffle. Le village dont tes amis et toi cherchiez le nom, ce matin. Il s’appelait Olfsk.
Ulman secoue la tête.
— Alors quoi ? Tu fais ça pour l’honneur ? Par amour ? Ce n’est rien qu’une vengeance ? Quelle stupidité ! J’aurais eu davantage de respect pour toi si tu avais été un voleur. Finalement, Plotr avait raison. Tu n’es qu’un paysan stupide. Tu écoutes tes émotions, pas ta raison. Qui as-tu perdu, là-bas ? questionne Ulman.
Mais Krik ne dit rien de plus.
— Tu penses que je vais te tuer, pas vrai ? Tu sais pourquoi je ne vais pas le faire ? Parce que j’ai besoin de toi. Guide-moi jusqu’à la passe et je te laisse la vie sauve. Tu as ma parole.
— Je ne vais pas plus loin. J’ai fait ce que j’avais à faire. Tu peux bien me tuer, si tu veux. Peu m’importe.
Ulman soupire.
— Donne-moi ton pull ! ordonne-t-il, et Krik s’exécute sans qu’Ulman ait besoin de le menacer.
Ulman retire la veste de peau retournée et enfile par-dessus son tricot le pull alourdi par l’eau glacée. Il remet la veste, ramasse son sac et celui de son neveu et les passe, croisés, l’un et l’autre en bandoulière. Il sort son couteau, le promène devant le visage de Krik, puis tranche la corde qui les lie encore.
— Tu es à moitié nu. Il ne faudra pas longtemps à la montagne pour te prendre. Ça te laissera le temps de méditer sur ta stupidité. Moi, je continue vers la passe. Rester ici, c’est mourir à coup sûr.
Un éclair vient illuminer la montagne. La silhouette d’Ulman se découpe un instant puis disparaît, tandis que l’étranger s’éloigne.
Le regard de Krik se perd par-delà le rideau de pluie que malmène le vent, vers la vallée qu’il ne reverra pas, vers un village qui n’existe plus. Il devine une présence à ses côtés et s’abandonne au réconfort des retrouvailles imminentes.
Un peu plus loin, le chemin vers la passe s’arrête net, plongeant vers les abîmes. Un éboulement l’a emporté, il y a près d’un an. Les rochers sont instables à son approche. Si Ulman parvient jusque-là, lui aussi y retrouvera l’être aimé. L’occasion d’une dernière étreinte, une ultime moisson pour son amoureuse.

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Alain Lonzela · il y a
Ouf ! Sacré texte. Impressionnant de virtuosité. Bravo !
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Alain Lonzela · il y a
Mais ça ne se voit pas plus ;-)))
C’est sincère. Très belle écriture.
Merci

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Loodmer · il y a
Y a pas photo. C'est toute la différence avec nous, pauvres petits talents
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Thierry Covolo · il y a
Merci :)
(Là, je rougis, mais ça ne se voit pas)
https://www.facebook.com/thierry.ecrit
http://thierryecrit.wordpress.com

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Christian Pluche · il y a
J'ai aimé alors je vote ! Si le coeur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-plombier-2035 A bientôt !
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Noli Nola · il y a
Bien écrit, vif, incarné, drôle d'une certaine façon. Bravo pour le style. Prix bien mérité. Je vous relirai.
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Thierry Covolo · il y a
Merci d'être passé lire cette nouvelle et d'avoir pris le temps de laisser ces quelques mots.
https://thierryecrit.wordpress.com
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Guy Bellinger · il y a
Affirmatif !
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Guy Bellinger · il y a
Récit bien maîtrisé avec des effets savamment dosées. La création d'atmosphère est impeccable et les caractères bien dessinés. La tonalité sombre de l'ensemble vous hante longtemps (du moins j'imagine, car je finis ma lecture à l'instant !)
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Thierry Covolo · il y a
Merci ! J'espère qu'au moment où je vous réponds l'ambiance vous hante toujours :)
https://thierryecrit.wordpress.com
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Korete · il y a
On suit irrésistiblement la course de ces aventuriers, le souffle incertain. Si vous aimez le thème de la chute et que vous avez le temps je vous invite à aller lire mes textes ( Quand la vie ne tient qu'à un fil et L'homme qui tombe à pic.)
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Thierry Covolo · il y a
Merci d'avoir aimé !
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Luuce · il y a
Je n ai pas voté à temps mais heureusement que d autres l ont fait car cette place est méritée.
Si jamais vous avez un peu de temps je vous invite à découvrir ma page. Bonne journée !

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Thierry Covolo · il y a
Merci, il n'est jamais trop tard :)
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Cannelle · il y a
J'ai lu très peu de nouvelles pour ce prix et je ne connaissais pas la vôtre. Bravo c'est très réussi : aventure suspense, personnages hauts en couleurs. J'ai cliqué sur j'aime.
Si vous voulez découvrir mon univers, c'est par là : http://short-edition.com/auteur/cannelle-2

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Thierry Covolo · il y a
Vu le nombre de textes en finale, difficile de les lire tous. C'est gentil d'avoir donné au mien une seconde chance en passant le lire après la finale. Merci !
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Jeanne Mazabraud · il y a
La chute (si j'ose) est très belle et inattendue. Je vous découvre tardivement. Bravo pour ce prix.
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Thierry Covolo · il y a
Amusant, je n'avais pas vu la "chute" sous cet angle. Merci d'avoir aimé et d'avoir pris le temps de l'écrire.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Si ća vous dit : un bon quart d'heure ou fin de contrat...
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