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Maurice Jésus chez les Riquikis

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Noels

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En l'an de grâce 1682 naquit Maurice Jésus, dans la petite commune de Saint-Bonnet-en-Montagne.
Son père, Joseph, paysan illettré, prenait au pied de la lettre le devoir que lui avait enseigné Monsieur le Curé de la paroisse : « aimer et honorer sa femme tous les jours de sa vie ».
La ferveur de Monsieur, combinée à la fertilité extraordinaire de Madame, leur assura une descendance de dix-huit enfants. Et encore, six grossesses s'étaient terminées par des fausses couches.

Sept filles et sept garçons avaient survécu au-delà de l'âge d'un an. Cela faisait beaucoup de bouches à nourrir. Mais comme les aînés travaillaient à la ferme et que celle-ci était importante, nul ne manquait vraiment. D'autant que les aînées filles, dès qu'elles atteignaient l'âge de quatorze ans, rejoignaient le couvent voisin, où elles étaient mal logées et mal nourries, pour pas un écu.
Le père, très religieux, élevait sa progéniture dans une foi primaire. Par comparaison, Monsieur le Curé en arrivait à se remettre en cause. Était-il lui-même aussi profondément croyant ? Ces moments de doute qui l'envahissaient périodiquement étaient-ils pardonnables ? En même temps, il estimait que s'il avait eu chaque soir la même activité que Joseph avec une de ses ouailles, son esprit eut été plus disponible pour Dieu dans la journée. Mais il fallait bien reconnaître que Dieu ne jouait pas franc jeu avec lui. Alors qu'il entendait les récits les plus excitants en confession, alors que les paroissiennes s'agenouillaient devant lui pour qu'il leur introduise le corps du Christ dans leur bouche pulpeuse, il devait se satisfaire d'une totale abstinence, même en pensée. Quand il ne pouvait plus lutter contre les images qui le submergeaient pendant la nuit et qui le laissaient pantelant au réveil, il devait faire quatre lieues pour aller se confesser auprès du berger de la paroisse voisine. A titre de réciprocité, ce dernier en profitait pour lui confier à son tour ses propres péchés également commis pendant ses rêves. Le remède s'avérait pire que le mal et nos deux bons prêtres se quittaient à chaque fois tout émoustillés par les images décrites par l'autre.

Le corps de la mère était usé par la répétition de grossesses pendant plus de vingt ans. Elle venait de connaître deux fausses couches successives, d'avortons étonnamment petits et mal formés, quand survint cette ultime grossesse qui lui fut fatale, car son ventre décida de rendre les armes. Elle s'endormit paisiblement pendant que son sang et sa vie la quittaient entre ses jambes.
Joseph en conçut bien de la peine, mais se consola quand il prit conscience qu'il pourrait enfin se coucher tranquille, chaque soir du reste de sa vie.
Ce dernier enfant était un garçon. Il était tout maigre et ridé, le corps et le visage pleins de poils. Il avait une tête de rat, avec un long nez et des oreilles décollées. Il ne pleura pas du tout, comme le font habituellement les nouveaux nés respectables. Aussi le déposa-t-on aussitôt dans un panier, sans même lui donner de nom, certain que Dieu allait le reprendre dans les heures qui suivraient.
Mais Dieu, qui aimait bien surprendre son monde, avait d'autres desseins pour lui.

Quand il apparut que cette chose si laide allait vivre, on se décida à la nourrir. On trouva une nourrice qui surmonta sa répulsion pour lui abandonner son sein en regardant ailleurs. Au bout de quelques jours, voyant que la vie semblait bien accrochée en lui, on décida enfin de le prénommer. Comme on avait épuisé tous les prénoms de garçons habituels : Jean, Pierre, Antoine, Charles, Edouard ou Léonard, on essaya Maurice. Cela faisait moderne, et il était le seul à s'appeler ainsi dans tout le diocèse. Et comme il était évident que seule une filiation directe avec Dieu pouvait expliquer sa survie, Jésus s'imposa comme deuxième prénom. Monsieur le Curé, très troublé, demanda un délai de réflexion pour déterminer, en son âme et conscience, si l'administration des sacrements du baptême à un fils de son employeur suprême relevait bien de ses compétences. Concluant que cette célébration ne pourrait que lui apporter la gloire et la reconnaissance Divine, il accepta finalement de baptiser l'avorton survivant sous ce double et inédit prénom.

***

Pendant ce temps, à deux mille cinq cents lieues à l'ouest de là, des aventuriers portugais débarquaient sur une grande plage de sable éblouissant, bordée par une forêt haute et dense. Les terres dans cette direction étaient appelées les Amériques. Ces Amériques-là se situaient à peu près au niveau de l'équateur. Il y régnait en permanence une chaleur difficile à supporter, que les pluies abondantes ne faisaient que rendre plus insupportable encore.

Sous les frondaisons de l'immense forêt vivait un peuple de tout petits hommes, qui semblaient inoffensifs avec leurs petits arcs, comme des jouets. D'abord étonnés de voir arriver par la mer des humains aussi différents d'eux-mêmes, ils leur réservèrent un accueil chaleureux et leur firent des offrandes de fruits et de viande indéfinissable. Ils leur offrirent aussi leurs femmes et leurs filles, qui, toutes, vivaient totalement nues. Il était d'usage de partager avec les invités tous les plaisirs de la vie.
Les hommes étaient également nus, à l'exception d'un long étui en bambou dans lequel ils introduisaient leur pénis. Cet étui était maintenu à la verticale et attaché autour du torse par une fine cordelette en boyau de pécari. Le bambou et la cordelette indiquaient les hommes adultes. En effet, les jeunes devaient se soumettre à un rite initiatique pour obtenir ces attributs et entrer dans le clan fermé des chasseurs. Le postulant devait être capable d'honorer au moins trois femmes dans la même heure, puis il devait parcourir la forêt pour se tailler un bambou. Il lui fallait ensuite tresser sa cordelette en boyau. Pour que celle-ci dure toute la vie, on devait impérativement prélever la totalité de la longueur nécessaire de boyau sur un pécari encore vivant. Comme cet animal est d'un naturel contrariant, il arrivait souvent que son cœur lâche avant la fin des opérations. Dans ce cas, il fallait tout recommencer au début de la lune suivante. Certains jeunes mettaient ainsi longtemps à devenir adultes, tendance que l'on peut encore constater de nos jours, sans pouvoir pour autant incriminer les pécaris.
Cette joyeuse tribu ne possédait strictement rien et vivait de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Les familles se formaient, s'éparpillaient et se reformaient autrement au gré des saisons. La propriété privée n'existait pas. On vivait dans la première hutte qui offrait suffisamment de place. Bien entendu, on ne pouvait pas savoir qui étaient les pères des enfants, mais cela n'avait aucune importance car seules les mères s'en occupaient. Encore le faisaient-elles de façon si collective que l'on finissait par ne plus savoir qui était leur mère non plus.
Si ces Indiens, qu'on avait pris coutume d'appeler ainsi depuis que l'on s'était trompé de continent, étaient tout petits, ils étaient en revanche très nombreux, et la forêt grouillait littéralement de lutins en chasse. De plus, les naissances de jumeaux étaient monnaie courante, si l'on peut dire, et on avait souvent l'impression de voir double.
Ils s'appelaient entre eux les Riquikis. Dans leur langage fruste, cela signifiait « ceux qui viennent de ». Leur nom était le diminutif d'une ancienne appellation très longue et difficile à prononcer, qu'ils avaient donc pris l'habitude de raccourcir. Au fil des générations, il n'était resté que les trois syllabes Riquiki, et on avait oublié le reste. On ne pouvait donc plus du tout savoir d'où ils venaient, ce dont ils se fichaient éperdument.
Lorsque ce nom de petit bonhomme exotique fut connu en Europe, il entra rapidement dans le langage courant de plusieurs pays, dont la France, toujours prompte à intégrer les nouveautés lexicales. Pour leur part, les Italiens disaient tutti riquiqui, les Saxons l'écrivaient riekiki, les Anglais rikyky. Les premiers Chinois immigrés, peu au fait des subtilités des langues occidentales, crurent que ce mot désignait une de leurs variétés de riz aux grains particulièrement petits. Ils le commercialisèrent donc désormais sous le nom de riz quiqui.
Dans toutes les provinces, le mot rencontra un grand succès. Tout ce qui était petit devint riquiqui. Le comble, hélas, était « petit riquiqui ». Puis le vocable connut un tas d'adaptations au fil des années. On s'appelait affectueusement « mon kiki ». On parlait d'un « drôle de kiki ». Des générations de petits chiens s'appelèrent « kiki ». On se moquait même d'un homme en disant « il a un petit kiki ».
Seul le Portugal rejeta ce nouveau mot, car le Portugais est rancunier. Il faut dire qu'il eut de bonnes raisons de l'être en la circonstance.

En effet, la bonne entente entre les conquérants portugais et les Riquikis se détériora en quelques semaines seulement. Les Indiens ne supportaient plus que leur forêt soit chaque jour envahie par l'odeur des sardines que les navigateurs faisaient griller midi et soir. Elle s'imprégnait partout. Les femmes sentaient la sardine, la viande et les fruits sentaient la sardine. Même les étuis péniens de bambou sentaient la sardine. Il semblait que l'odeur restât prisonnière sous la canopée et qu'elle ne se dissiperait plus jamais.
On fit comprendre la situation aux envahisseurs avec force pincements de nez et simulacres de vomissement. Mais ils ne voulurent rien modifier dans leurs détestables habitudes. Les Indiens découvrirent ce que chacun savait à l'époque en Occident : il était impossible, autrement que par la force, et encore, d'empêcher un Portugais de faire griller des sardines. C'était dans ses gènes. Encore à notre époque, certains ressortissants de ce pays conservent cette caractéristique dans leur patrimoine génétique.
Le conseil des sages du village se réunit alors un soir pour trouver une solution. Il n'en trouva aucune, malgré la consommation d'une quantité stupéfiante de champignons orangés, qui les aidaient habituellement à mieux appréhender le sens des choses.
Le lendemain, l'estomac retourné, ils s'assirent sur la plage et scrutèrent l'horizon pour trouver l'inspiration. La mer et le ciel se confondaient vers l'est et attiraient leur regard. Les Portugais leur avaient appris l'existence d'une terre bien au-delà de leur vue : le continent africain. Il était paraît-il constitué d'une alternance sans fin de plages et de forêts hospitalières, peuplées d'hommes tout noirs avec qui on pouvait fraterniser et commercer. Le commerce ne les attirait pas, n'ayant aucun bien à vendre ou à acheter. En revanche, ces hommes noirs ne pouvaient pas être moins arrangeants que les Portugais, et il était peut-être temps que la communauté riquikie sorte de son isolement et se mêle au reste de l'Humanité.

Forts de ces nouvelles réflexions, ils décidèrent de quitter leur contrée natale, devenue invivable, et d'émigrer tous ensemble vers ces territoires lointains, pleins de la promesse d'une vie nouvelle.

Pour réaliser leur projet, il leur fallait le grand bateau à voiles amarré dans la baie. Pendant que la majorité de leurs envahisseurs et désormais ennemis étaient partis à la découverte de l'intérieur des terres, ils nagèrent jusqu'aux flancs de l'embarcation par une nuit sans lune, et la prirent d'assaut en grimpant après les cordages aussi vite qu'ils en avaient l'habitude avec les lianes de la forêt. La surprise des marins restés à bord fut totale. Ils n'eurent pas le temps de recourir à leurs armes et furent aussitôt submergés par le nombre des petits guerriers. Aucun ne fut tué ni maltraité. Les Indiens avaient trop besoin d'eux pour manœuvrer le gigantesque navire et les guider vers leur destination à travers l'océan. En contrepartie, ils leur promirent de leur laisser la vie sauve. Ils pourraient aussi continuer à passer du temps avec les femmes entre les manœuvres, ce qui, pour un marin de l'époque, ne semblait pas imaginable, même dans ses rêves les plus alcoolisés. Ils n'auraient que deux interdits absolus à respecter pendant le voyage : accéder aux armes et faire griller des sardines.
Le lendemain on chargea à bord les femmes, les enfants, les quelques animaux domestiques, les plantes médicinales, des fruits qui pourriraient en trois jours, et de grandes réserves d'eau douce.
Enfin les dieux Riquikis autorisèrent le départ. Ils envoyèrent des vents favorables et on hissa toutes les voiles, cap plein est.

Les premiers jours furent idylliques. Le temps était beau, le bateau filait à bonne allure, on se distrayait comme promis entre deux manœuvres. On pêchait de gros poissons blancs que l'on ébouillantait avant de les consommer. Les marins n'avaient jamais connu si belle traversée.
Puis le temps et les choses se gâtèrent progressivement.
Le vent retomba, le temps fut maussade, et le bateau resta immobile des jours durant, oscillant lentement au gré d'une faible houle.
Les Portugais, qui n'avaient pas coutume de partager leurs femmes, se mirent à devenir jaloux à l'égard de leur petite préférée, qu'ils ne supportaient pas de voir dans les bras d'un autre. Cela provoqua des rixes dans l'équipage, dont deux s'avérèrent mortelles pour au moins un des protagonistes. Les deux vainqueurs n'en ressortirent pas en très bon état non plus, et on perdit ainsi quatre hommes pour les manœuvres, ce qui risquait de poser problème quand le vent reviendrait. Les Indiens étaient bien embêtés car ils n'avaient jamais été confrontés à ce genre de problème, et ne savaient pas comment arbitrer les différends. Pourquoi s'entre-tuer pour une femme alors qu'elles étaient plus nombreuses que les hommes et qu'on trouvait le plus grand plaisir dans le changement et la variété ? Autre culture, autres mœurs, pensaient-ils avec philosophie.
La troisième difficulté fut le tarissement de la pêche. Il semblait que les poissons avaient fui cette zone maudite. Plus de poisson frais à consommer.
Comme depuis longtemps on avait mangé tous les animaux domestiques avant qu'ils ne devinssent trop maigres, il fallut se rabattre sur les morues salées et séchées qui pendaient par milliers dans les cales. C'était aussi une caractéristique atavique du Portugais : ne jamais se déplacer sans sa provision de morue. Les Riquikis, pas habitués à cette alimentation pleine de sel, furent pour la plupart malades et en proie à une soif inextinguible. Ce qui causait les plus vives inquiétudes quant à la durée des réserves d'eau douce.

Enfin, un matin, le vent reprit son souffle et le navire fendit à nouveau les flots. Marins et Indiens se congratulèrent et on fit un grand festin de morue pour fêter l'événement. Ce qui ne fit qu'accroître le besoin de boire.
Tandis que l'eau diminuait de façon dramatique dans les barriques, les jours de navigation se succédaient, alors que, d'après les marins, on aurait déjà dû apercevoir les côtes africaines. Les Riquikis prirent alors conscience que les véritables navigateurs, capables de se repérer dans l'immensité de l'océan et de les conduire à bon port, étaient restés à terre, car ils faisaient partie de la troupe d'exploration. Les marins à bord s'étaient bien gardés d'avouer qu'ils n'étaient que des manœuvres. Ils faisaient semblant de savoir utiliser les instruments de navigation, sous l'œil innocent des pauvres Indiens crédules qui n'y voyaient que du feu.
Quand le pot aux roses fut découvert, on planta une flèche dans l'œil du soi-disant capitaine. Les sociétés les plus permissives tolèrent d'autant moins la trahison qu'elle n'a, de ce fait, pas de raison d'être.
La traversée dura encore un mois supplémentaire. Malgré une gestion stricte de l'eau et le retour du poisson frais, près de la moitié des Riquikis mourut et leurs petits corps durent être jetés à la mer. Leur tradition voulait qu'on attache les morts au sommet d'un arbre et qu'on laisse le temps et les oiseaux les faire disparaître lentement. Mais après avoir commencé à les hisser en haut des mâts, on dut se résoudre à trouver une autre solution car on manqua rapidement de place. Sans compter que l'odeur, portée par le vent marin, était tout bonnement insupportable. Elle aurait presque fait regretter celle des sardines grillées.
Alors qu'on était prêts à se battre pour les derniers godets d'eau potable, on aperçut enfin une côte dans le lointain et ce fut un immense soulagement pour tous les survivants.

On débarqua sur une longue plage de sable blanc, totalement déserte. Elle était bordée d'une sombre et mystérieuse forêt. C'était certainement l'Afrique. Comme on savait que ses habitants avaient la peau noire, on pensa que l'on finirait bien par les rencontrer et que l'on aurait ainsi confirmation d'être arrivés à la bonne destination.
Sitôt le débarquement terminé, on pria ce qui restait de l'équipage de reprendre la mer après avoir fait des provisions, et de ne jamais revenir. Pour faire bien comprendre à quel point le retour n'était pas souhaité, on planta une nouvelle flèche dans un œil. Une bonne démonstration est plus efficace qu'un long discours, surtout quand on ne parle pas la même langue.
Les marins ne demandèrent pas leur reste. Leur navire disparut rapidement à l'horizon. Par le hasard des courants, et peut-être parce que cette aventure leur avait fait faire des progrès en matière de navigation, ils finirent miraculeusement par regagner leur Portugal natal. A leur grand étonnement. C'est par eux que se diffusa la légende des Riquikis dans toute l'Europe.
Quant à ceux qu'ils avaient laissés à l'exploration des terres du sud de l'Amérique, on n'entendit plus jamais parler d'eux. Seule une vieille légende de la tradition orale de la tribu des indiens Oulhalha laisse penser qu'ils ont été dévorés, accompagnés de légumes exotiques. Mais c'est une autre histoire.

***

Au Royaume de France, Maurice Jésus grandissait comme il pouvait. Son père ne s'occupait pas du tout de lui et se contentait de lui procurer gîte et couvert, en contrepartie d'un travail harassant à la ferme.
Monsieur le Curé, en revanche, était plein d'attention à son égard. Cet enfant avait survécu contre toute attente, s'appelait Jésus, et paraissait particulièrement intelligent. Peut-être bien y avait-il là une intervention divine, et il serait bien avisé d'agir en conséquence pour sauver sa propre âme, toujours tourmentée par les pulpeuses paroissiennes.
Il lui apprit donc à lire, à écrire et à compter. Il lui enseigna aussi le latin et fut conforté dans ses craintes de la main de Dieu, quand il constata que l'enfant maîtrisait cette langue si difficile au bout de très peu de leçons. En moins d'un trimestre, il fut capable de s'exprimer et d'écrire directement dans le latin le plus pur. Cela paraissait miraculeux : il fallait absolument en avertir l'Évêque dans les plus brefs délais.
Il se rendit alors à l'évêché, où on le fit attendre pendant de longues heures avant de le recevoir enfin. Chacun dans la hiérarchie devait bien connaître sa place, et il était bon de la rappeler à l'occasion.
Il baisa l'anneau et exposa la situation. L'Évêque se demanda si le pauvre homme ne buvait pas autant que lui et n'était pas victime de quelque hallucination de pochtron. Mais le physique émacié de ce curé de campagne l'inclina à penser qu'il se trompait. Ce devait être un de ces satanés ascètes et le jeûne le perturbait. Pour en avoir le cœur net, il décida qu'il missionnerait prochainement une délégation pour rencontrer ce jeune homme prometteur et évaluer son cas. Notre curé reconnaissant repartit empli d'admiration pour la sagesse de son supérieur.
La délégation promise se rendit dans la paroisse dès le mois suivant. Elle était constituée de deux jeunes prêtres dont l'un était très intime avec l'évêque. L'autre attendait avec impatience son tour d'entrer dans les faveurs du Vicaire du Christ, car c'était la promesse d'une belle carrière. Les heureux élus restaient affectés à la cathédrale, parmi les ouailles riches et civilisées, au lieu de se morfondre au fond d'une paroisse de campagne, cernés par des brutes ignares.
Nos deux délégués comprirent tout de suite qu'ils avaient affaire à un prodige. Ils rentrèrent très vite faire leur rapport, sans rien changer à ce qu'ils avaient constaté chez le garçon, car son physique ingrat l'excluait définitivement de toute place privilégiée auprès de l'Évêque. Il ne serait jamais un concurrent et il était donc inutile de chercher à le disqualifier.
C'est ainsi que Maurice Jésus rejoignit peu après le grand séminaire, à la satisfaction affichée de Joseph, qui voyait là un honneur autant que le départ tant attendu de la dernière bouche à nourrir.

Maurice Jésus trouva certains rites d'initiation du séminaire plutôt douloureux, mais comme on avait interdiction de s'asseoir au profit de longues stations agenouillées, il s'en remit rapidement et ne tint pas rancune à ses nouveaux coreligionnaires d'avoir essayé de lui inculquer aussi brutalement les fondements des règles de l'Institution.
L'enseignement était beaucoup plus poussé que celui de Monsieur le Curé. Sa pratique courante du latin lui permit de dévorer tous les ouvrages du séminaire, même les plus anciens, pleins d'enluminures. On le forma aussi à la théologie, qui ne l'intéressa que moyennement. Devenu prêtre, il trouva sa voie quand un missionnaire qui rentrait d'Afrique lui conta la vie dans ces lointaines contrées, et le besoin des sauvages autochtones de recevoir la parole de Dieu. Par l'évangélisation, on leur ferait perdre leurs mauvaises habitudes de se chevaucher à tout bout de champ, sans aucun lien marital, dans la plus grande immoralité.
Il se porta donc volontaire pour la prochaine mission, ce qui fut aussitôt accepté car il s'appelait quand même Jésus, et il serait certainement très performant pour diffuser le message de Dieu. Son illustre parrain l'avait été en son temps, avant de mal finir.

Il embarqua à Nantes par un beau matin du printemps 1701. Les conditions maritimes étaient idéales pour aller longer la côte africaine jusqu'à l'équateur. Là, il serait reçu par d'autres jeunes prêtres comme lui, au sein d'une mission organisée autour d'une église toute blanche, au milieu d'Africains tout noirs, dont il contribuerait à sauver l'âme en perdition.
Le voyage se déroula comme prévu, sauf dans sa dernière partie. Le jour disparut brutalement et le ciel se zébra d'éclairs. Une violente tempête venue de l'ouest brisa tous les mâts du bateau. Des vagues immenses emportèrent une dizaine de marins dans un tel fracas qu'on n'entendit même pas leurs hurlements. Quand le vent se calma et que le soleil revint, on ne put que laisser le navire incontrôlable dériver au gré des courants, en espérant pouvoir se rapprocher de la terre.
Au bout de dix jours d'errance, on vit enfin une côte à l'horizon. On jeta aussitôt l'ancre, mais les fonds étaient trop profonds et le bateau continua sa dérive. En désespoir de cause, on mit alors à la mer les canots qui avaient résisté à la tempête, avec toutes les provisions et tous les accessoires que l'on put entasser. On gagna la côte à la rame, en regardant le navire à moitié brisé s'éloigner lentement vers son destin d'épave.
Le débarquement se fit sur une grande plage de sable blanc. Prudemment, on tira les embarcations hors de l'eau et on déchargea tout leur contenu sur le point le plus haut de la plage, en protégeant les provisions sous des bâches étanches. Il fallut ensuite construire des abris pour la nuit, en lisière de la forêt sombre qui commençait là où s'arrêtait le sable.
Parmi la trentaine de passagers débarqués, personne ne put fermer l'œil de la nuit. Les bruits en provenance de la forêt étaient incessants. Des grognements, des gloussements, des ululements, des bruits de courses rampantes, de branches cassées...

Le matin, malgré les précautions prises, une bonne partie des provisions avait disparu. Se croyant seuls, on n'avait pas jugé utile de monter la garde, et toutes les armes qui n'étaient pas auprès de leur propriétaire avaient également disparu. Ce vol ne pouvait être que d'origine humaine. Comme on était venu dans un but pacifique, même si on n'était pas parvenu à la destination prévue, on résolut de déposer le reste des armes en un seul point, de s'en éloigner, et de se présenter à l'orée de la forêt les bras ouverts, en signe de paix. De toutes façons, en cas de conflit, on serait forcément perdants avec le peu de sabres et de lances conservés.
La stratégie fonctionna parfaitement, et on vit bientôt sortir de la forêt les êtres les plus étranges qu'on eût jamais vus.
Certains étaient très petits et dorés. Ils étaient vêtus seulement d'un arc et d'un long étui de bambou attaché à leur torse. Ils avaient apparemment rangé leur pénis à l'intérieur, à moins qu'ils n'en fussent totalement dépourvus. D'autres étaient immenses et noirs comme la nuit, nus également, avec ou sans bambou attaché. D'autres enfin regroupaient toutes les tailles intermédiaires et toutes les nuances de couleur, du cuivre doré au noir le plus sombre, en passant curieusement par différentes nuances de blanc.
Après s'être assurés qu'ils n'avaient pas affaire à des Portugais, les habitants de la forêt convièrent les naufragés à les suivre jusqu'à leur camp.
C'était un village de huttes de toutes les formes, couvertes de feuilles de palmier. Les visiteurs éberlués découvrirent que toutes les femmes, également de toutes tailles et de toutes couleurs, étaient intégralement nues, même les blanches, ce qui leur parut plus choquant. Ils apprirent plus tard qu'elles étaient les descendantes des Portugais honnis.

Des enfants, souvent en double, couraient en tous sens autour d'eux et voulaient les toucher. Contrairement à leurs parents, ils n'avaient jamais vu de vêtements et étaient intrigués. Les parents qui avaient connu les Portugais étaient, eux, étonnés par la tenue de Maurice Jésus. Sa longue robe blanche cachait intégralement son corps et on ne pouvait deviner son sexe. Son visage de rat ne révélait rien. Pas de finesse des traits, mais pas de barbe non plus. Aussi les femmes les plus hardies s'empressèrent de vérifier sous la robe à qui on avait affaire, à la grande gêne de l'intéressé. Comme il était différent des autres hommes venus de la mer, on supposa qu'il était une personne importante, et on multiplia les égards pour lui souhaiter la bienvenue. En plus du plus beau singe que l'on démembra à son intention pour en faciliter la consommation, on envoya dans sa hutte le soir venu une petite jeune fille cuivrée, une métisse moyenne et une grande noire. Il était tellement désorienté et apeuré par cette peuplade qu'il laissa les trois créatures exercer tout leur art sur lui. Dans sa profession, il fallait savoir s'adapter à toutes les circonstances, et ne surtout pas froisser les populations autochtones.
Contrairement à celle du séminaire, cette initiation-là n'était pas du tout douloureuse. Bien au contraire. Après, il se sentit bien comme jamais. C'était beaucoup mieux qu'après la confession ou pendant l'eucharistie. C'était certainement péché, car l'Eglise ne supportait pas le bonheur sur terre. On ne pouvait l'obtenir qu'au ciel, auprès du Créateur. Si c'était encore mieux que ce qu'il venait de vivre, Maurice Jésus se dit que Dieu était quand même un sacré bon dieu.
Tous les visiteurs avaient eu droit pendant la nuit à un traitement attentionné par une sauvageonne, seule ou avec sa jumelle, et, au petit matin, les mines étaient épanouies. À l'exception du quartier-maître, qui n'aimait que les petits garçons mais n'avait pas osé réclamer. C'est impoli quand on est invité.

La vie s'organisa peu à peu. Le bateau étant perdu, on devait faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et puis la vie sur cette côte présentait bien des avantages. On finirait peut-être ses jours ici, même si on ignorait totalement quel était cet endroit. En signe d'intégration, quelques-uns adoptèrent la nudité, plus pratique pour les relations quotidiennes avec leurs hôtesses.
La priorité était de se faire comprendre. Le dialecte local fait d'une succession de sons gutturaux incompréhensibles ne pouvait pas servir de support aux échanges. Et les gestes et mimiques ne pouvaient être utilisés que pour les besoins les plus simples.
On enseigna donc le français aux sauvages. On finit par apprendre que les petits cuivrés s'appelaient les Riquikis. Les grands noirs n'avaient pas de nom et n'éprouvaient aucun besoin d'en avoir. On respecta leur souhait, et ils furent simplement les Noirs. Pour toute la gamme intermédiaire, les choses étaient plus compliquées. Par facilité, on regroupa tout et on dit les métis. Restaient les blancs autochtones dont on mit longtemps à apprendre l'origine. Une fois connue, on les appela les Portos, ce qui n'avait rien d'insultant à cette époque et sous ces latitudes.

Les sauvages apprenaient vite, mais leur intelligence limitée les empêchait de saisir toutes les nuances du langage. Surtout les Riquikis. Ils avaient une fâcheuse tendance à tout prendre au pied de la lettre, sans toute la distance qui vient après des siècles de civilisation.
Ainsi, quand Maurice Jésus, tout à sa mission d'évangélisation, leur enseigna la sainte Eucharistie, ils se méprirent de façon dramatique sur la signification de la consommation du sang et du corps.
Au cours d'une grande orgie en son honneur, après qu'un nouveau trio multicolore lui eût fait approcher le Paradis sur terre, ils le saignèrent et burent son sang dans une coupe en bois à tour de rôle. Ils firent ensuite rôtir son corps embroché pour en manger une bouchée chacun, unis dans la communion sacrée, comme cet homme en robe le leur avait recommandé. Il leur avait aussi affirmé que Jésus était le meilleur des hommes sur la terre. Ils ne furent pas de cet avis et n'en gardèrent pas un très bon souvenir, le trouvant trop sec et filandreux. Pour le prochain fils de Dieu qui leur serait envoyé, ils suivraient à nouveau le commandement, mais le feraient plutôt mijoter longuement avec de bons légumes du cru.

Autre culture, autres mœurs.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
j'aime bien le côté mille et une nuit, je me suis laissé embarquer avec plaisir!
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Pat · il y a
J'hésite d'habitude à lire des nouvelles trop longues mais là je n'ai aucun regret car j'ai voyagé auprès du créateur. Dans un autre registre, je vous invite à lire,"Contemplation" pour y propager la lumière.
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Eliza · il y a
Mais où allez-vous chercher tout ça ??? Très très sympa votre histoire (pardon Maurice Jésus, pour vous ce fût nettement moins drôle !)
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Noels · il y a
C'est dans ma tête... Vous croyez que c'est grave ??
Merci d'avoir consacré du temps à me lire. Bonne soirée.

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Untrucbadour · il y a
Une aventure pur jus. Drôle et pleine de rebondissements, la chute est poilante, un bon moment de lecture. +4. J'ai mon rocher de Bellevarde en lice en paysages Isérois, Si vous voulez le défier,
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Noels · il y a
Merci pour votre appréciation. Si vous aimez les textes un peu à part, je vous invite aussi à découvrir "une (très) brève histoire de la création : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1
Quant à moi, je me rends derechef sur ce rocher de Bellevarde.

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Moniroje · il y a
Je me suis régalé: de rire d'abord, d'être impressionné aussi par votre culture
et étonné de voir révélé les coutumes des rikikis
qui ont existé mais ailleurs.
J'espère que la source Noels est loin d'être tarie...

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Noels · il y a
Je vous invite à lire aussi "Une (très) brève histoire de la Création"...
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Noels · il y a
Merci infiniment !
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Jacqueline Chantelauze · il y a
Bravo, j.ai bien rit.Je vote pour.
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Noels · il y a
Merci pour votre vote. Je vous invite à aller lire "Une (très) brève histoire de la création" et à utiliser vos 3 voix si elle vous plait. Voici le lien :http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Philou · il y a
Excellent ce Maurice Jésus. Je vote pour.
Philou

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Noels · il y a
merci beaucoup
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Zouzou · il y a
...une lecture savoureuse + 5 !

Si vous les aimez, j'ai 2 haïkus printemps sur ma page , et ' Ensuquee ' dans le prix ' Imaginarius' , merci

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Image de Sapho des landes
Sapho des landes · il y a
Très drôle et bien tourné, j'ai adoré.
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