Maudits Tabous

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Tout comme l'on peut lire entre les lignes, j'écume la partie invisible de ce que l'on ressent. J'aime beaucoup utiliser l'univers onirique pour illustrer la réalité. Le fantastique n'est jamais  [+]

Image de Hiver 2020

Highlands, Ecosse.

Un incendie d’une rare violence a ravagé un cottage près de Greenock, dans la nuit du 31 octobre. Les circonstances de ce drame n’ont pas encore été déterminées. Alertée par des voisins proches, une personne a été sauvée par les pompiers. Une femme endeuillée par la perte récente de son mari a été accueillie à l’hôpital. Ses jours ne sont plus en danger. Son fils était absent de la maison ce soir-là.
(Article de presse paru le 1er novembre dans le quotidien local.)

Ce que ne rapportait pas le journaliste, c’était que madame Susan Cole, une Écossaise de 49 ans avait manifesté une attitude agressive envers les soldats du feu. Suspectée par la police d’avoir sciemment provoqué l’incendie, un juge avait dépêché un médecin afin d’établir un portrait psychologique de la victime.

Il émanait de la chambre de Mme Cole une légère odeur de brûlé songeait l’expert chargé de l’évaluation en s’asseyant sur une chaise. La même odeur que lors du dernier barbecue de l’été chez ses parents à Aberdeen. Il rajusta brusquement ses lunettes pour expulser cette image de sa tête.
La patiente avait le regard tourné vers la fenêtre. Consciente ou encore sous le choc ? Il se présenta sans que le son de sa voix ne provoque une quelconque réaction épidermique. Son approche et le travail d’écoute au cours de ce premier entretien clinique se soldaient après 45 minutes de silence par un échec. Ses yeux fixèrent un sac en plastique transparent renfermant des vêtements sur une chaise. Au moins avait-il levé le voile sur la mystérieuse odeur de fumé. Il n’était pas parvenu à trouver la clef d’entrée de son esprit, quand, brusquement, au moment de se lever, les yeux de Mme Cole rencontrèrent les siens. Le mutisme, une forme de communication qui peut s’avérer violente fit reculer le médecin. Le choc, certes traumatisant, n’expliquait pas ce regard intense et intrusif. Pour se libérer de cette astreinte, il prit la parole.
— Je ne suis pas ici pour vous juger, mais pour comprendre.
Les pupilles des yeux de Mme Cole rétrécirent cependant que les mots vibraient en elle.
— Que s’est-il passé ? poursuivit-il
Ses paupières clignèrent pour la première fois.
— Je suis maudite, souffla-t-elle, comme de la fumée de cigarette.
— Maudite ? répéta-t-il, se penchant en avant.
— Que reste-t-il de la maison ? répondit-elle, éludant la question.
— Je ne sais pas. Voulez-vous en parler ?
— Je veux voir un exorciste, gémit-elle.

Une infirmière osa un regard dans la pièce et jugea le moment opportun pour y pénétrer.
— Le Docteur O’Hara qui suit la patiente aimerait vous rencontrer dit-elle en s’adressant à l’expert.

L’inspecteur Eliott Burns, un jeune homme d’une trentaine d’années, fixa la première page d’un dossier posé sur son bureau. Son chef de service lui avait attribué l’enquête sur l’affaire Cole. De la pure routine, avait-il déclaré. Il examina rapidement des photos pour se nourrir du contexte. Au-delà des mots, les images souvent morbides le fascinaient tout comme les automobilistes qui ralentissent pour s’alimenter de l’horreur des scènes d’accidents.
Des clichés d’un étang, un corps carbonisé sur une bâche et des traces de feux aux abords du point d’eau. Le voisin le plus proche avait alerté les pompiers pour de la fumée provenant d’un cottage appartenant aux Cole en début de soirée. En arrivant sur place, soit 20 minutes après l’appel, les pompiers avaient découvert un petit étang entouré de flammes. Le crâne, seule partie visible du corps de la victime flottait comme une bougie sur l’eau. Les conclusions de l’enquête de police révélèrent que Brian Cole, le mari de Susan s’était immolé près de l’étang et qu’il s’y était immergé afin d’épargner ses souffrances. Sa femme et son fils étaient absents du foyer, en vacances chez des amis. Il parcourut en diagonale son pédigrée : père et mère décédés, un frère. Marié avec deux enfants, une fille morte très jeune et un garçon. Chef d’entreprise. Il ferma les paupières pour méditer sur ses premières impressions.
Le rapport d’expertise sur les causes ne serait pas rendu avant 10 jours. Eliott distinguait des similitudes entre l’incendie du cottage et le suicide de Brian Cole. Tout était lié au feu et lui rappelait le mythe du phénix ainsi que les séries de meurtres maquillés en suicide par des membres d’une secte. Était-ce le cas ?
Dans le cas de Brian, il avait laissé un mot sur la cheminée du salon avant son suicide :
« Alors je vis les morts, les grands et les petits, debout devant le trône. Des livres furent ouverts, et un autre livre fut ouvert, qui est le livre de la vie. Les morts furent jugés d’après ce qui était écrit dans les livres, selon leurs œuvres. La mer rendit les morts qui étaient en elle, la mort et le séjour des morts rendirent les morts qui étaient en eux, et ils furent jugés chacun selon ses œuvres ».
Apocalypse 20 : 12 de la Bible, d’après les recherches.
Eliott posa les photos en éventail. Il se levait lorsque son portable sonna.
— Inspecteur Burns à l’appareil, répondit-il.
— Bonjour Inspecteur, docteur O’Hara de l’hôpital Mary, je vous appelle à propos de Mme Susan Cole, elle est consciente. Vous pouvez passer la voir.
— Je suis chez vous dans 30 minutes, dit-il en se levant.
Il raccrocha, glissa les clichés dans le dossier qu’il fourra dans une serviette en cuir et jongla avec les clefs de son véhicule. Au moins, on ne perd pas de temps dans cette affaire, songeait-il. En chemin, une énigme le taraudait. Comment Brian avait-il déclenché le feu ? Un briquet ? Une cigarette ? Une allumette ? Il évacua cette idée avant qu’elle ne prenne racine comme une rumination mentale. Ce qui était le cas pour Susan Cole avec ses idées noires et obsessions, qui surviennent après un choc mental, dixit l’expert psy.
Le médecin fumait une tige électronique à l’extérieur près de l’entrée des urgences lorsqu’il aperçut le véhicule de police. Il se rapprocha d’Eliott qui claqua la portière.
— Bonjour, inspecteur, je suis Justin O’Hara.
Ils se serrèrent la main.
— Entrons, nous devons parler.
L’ambiance qui régnait dans les halls des hôpitaux fascinait Eliott. Les sons inintelligibles provenant des professionnels qui créent un calme relatif, et d’un autre côté les soignants attentifs aux sons et ceux qu’ils produisent eux-mêmes dans un environnement en huis clos. Entrer dans un hôpital c’est pénétrer dans un tunnel, un temple où la vie et la mort se mélangent comme lors d’une décorporation.
— Un cas spécial, Mme Cole, grommela le médecin de l’hôpital, en se dirigeant vers la chambre de la patiente.
— Vous me disiez qu’elle était consciente ?
— Oui, enfin elle est encore sous le choc. Votre expert reviendra dans l’après-midi.
— Vous a-t-elle parlé ?
— Elle a beaucoup évoqué l’Indonésie, elle y a vécu avec son mari et ses enfants. Elle présente des symptômes de paranoïa. Elle est convaincue d’être persécutée.
— A-t-elle mentionné par qui ?
— Non, une peur irrationnelle qui a pu déséquilibrer ses facultés mentales.
— Au point de vouloir se suicider ?
— À vous de l’établir, je vous autorise à aller la voir. Ne la brusquez pas. Vous avez 20 minutes.


Adossée à la tête de lit, elle semblait faire corps avec la vitre de la fenêtre. Dure et fragile. Eliott frappa doucement contre la porte et pénétra dans la chambre. Elle délaissa son astroport onirique pour le dévisager.
— Bonjour, Mme Cole, je suis l’inspecteur Burns, j’aimerais obtenir quelques éclaircissements à propos de l’incendie de votre cottage.
— Vous êtes jeune pour un inspecteur, répondit-elle en le détaillant.
— Je vois que vous allez mieux, dit-il en enlevant son blouson. Je dois vous poser des questions pour les besoins de l’enquête.
— Vous ne serez pas en mesure de comprendre, souffla-t-elle.
— C’est-à-dire ?
— Croyez-vous aux forces occultes ?
— Je…
— Elles existent, M. Burns. Vivre des expériences avec elles vous fera perdre le sommeil à jamais.
— Mme Cole…
— Mieux vaut ne rien savoir.
En signe de reddition, l’inspecteur rangea son stylo et son carnet de notes.
— Quoi qu’il en soit, je m’accroche aux faits, je ne suis pas psy.
— Lorsque vous sortirez de cette chambre, vous porterez un regard différent sur le monde.
Il hocha la tête.
Elle ferma ses paupières. Un petit moment de lâcher-prise afin d’organiser le chemin dans son cerveau pour faire un saut dans le temps.
— Mon mari dirigeait une distillerie de whisky. Il parcourait le monde à la recherche de barriques parfumées de vin, xérès et autres liquides afin de créer un goût original à son alcool. Un jour, plusieurs fûts en bois pourpres furent acheminés vers notre entrepôt. Ils provenaient d’un village en Indonésie. Brian avait été très troublé. Personne ne les avait commandés. Tout est parti de là.
Eliott griffonnait des notes.
— Brian était aussi passionné par la voile. L’architecte navale intégra ce bois sur le pont de notre yacht en construction dans un port d’Indonésie. Il arriva sous forme de planches déjà anciennes en addition des fûts. En quantité suffisante, pour se conjuguer avec du teck. Nous avons navigué sur les flots bleus du Pacifique vers ces îles du sud aux noms évocateurs réalisant notre rêve d’adolescents. Nos deux enfants, Aileen et Scott sont nés durant les trois années à bord. Ce furent nos plus belles années.
Ses yeux devinrent humides et des larmes apparurent.
— Elle est morte à cause de notre folie.
— Comment ? demanda Eliott, intrigué.
— Aileen a contracté très tôt une leucémie, elle a succombé à l’âge de 3 ans. On l’appelait souvent Cheyenne, elle ressemblait à une Indienne. Elle avait souvent des traces rouges sur les mains. Ce n’était pas du sang. Le bois pourpre sur le pont avait tendance à saigner durant de fortes chaleurs. Comme le henné, la teinte est tenace sur la peau. Brian n’a jamais réussi à y remédier. Il disait que ça venait d’un Ilmu, histoire de personnaliser, pour les enfants. Mon mari était flegmatique, il avait un humour décalé et inventait beaucoup de mots.
Un début de sourire se dessina sur la commissure de ses lèvres.
Eliott nota le terme et pencha le regard vers le sol.
— C’est horrible de voir partir ses propres enfants avant soi, marmonna-t-elle.
Quelques minutes de silence s’imposèrent que l’inspecteur s’évertua à ne pas interrompre. Cette étrange atmosphère qui enveloppe ces moments où le policier pénètre l’esprit d’une victime ou d’un suspect. Ce sentiment qu’à travers une partie de ce que l’on perçoit, se dissimulent des bribes d’une confession. En réalité, c’est le non-dit qui enseigne le chemin de la vérité. Les faits, ne s’attacher qu’aux faits, lui avait-on appris à l’école de police. Eliott, psy et flic capturant des informations telles des coups de pinceau sur une toile vers l’achèvement de l’œuvre, de l’enquête. Un chien de chasse, à l’affût de la moindre contradiction qui l’entraînerait d’une manière imperceptible vers le début d’une explication.
— Nous avions décidé de vendre le yacht et de rentrer en Écosse, dit-elle en reprenant ses esprits.
— À cause de notre folie ? répéta Eliott, bloqué sur cette phrase.
— Mon mari m’avait raconté une histoire effroyable sur sa famille et la relation qu’elle entretenait avec l’Indonésie. Nous payons tous nos fautes même celles de nos ancêtres.
Le policier acquiesça pour la forme et surligna cette dernière phrase, un bon début pour le psy.
— Nous avons débarqué du yacht en fin de matinée au port. Le même où je l’avais baptisé avec une bouteille de champagne. La boucle était complète. Je ne l’avais pas remarqué tout de suite, mais j’avais senti une présence. Brian portait Scott sur ses épaules et c’est au moment où nous franchissions le quai qu’un vieil homme s’approcha de nous. Il était très maigre, vêtu d’un sarong usé, un visage émacié, dentelé par le temps avec une longue barbe blanche. Tout son être exprimait la frayeur, son regard me terrorisa. Il pointa notre yacht du doigt.
— C’est votre bateau ?
Mon mari opina.
— Je connais l’histoire de ce bateau, dit-il en élevant la voix et en gesticulant. Il est maudit ! Le bois avec lequel il a été construit vient d’une maison damnée de mon village. Il vous a été vendu sans que vous le sachiez. Vous êtes aussi tous perdus. Il fixa Brian qui finit par détourner les yeux. J’ai cru un instant qu’il le connaissait.
Burns pensa immédiatement au Hollandais volant, ce navire maudit condamné à errer sur les océans avec un équipage de squelettes et de fantômes. La folie est un feu follet, elle apparaît tel un éclair au détour d’une phrase. Pour le policier, elle claqua comme une vague géante. En réaction à cette dernière phrase, il hocha la tête de travers. Manœuvre inconsciente pour tanguer l’équilibre de l’échange vers la raison.
— Il disait vrai pour le bois. Il provenait d’une maison ancienne. Brian en savait plus, je pense, il se mit en colère et le chassa.
— Vous devez rapporter ses os à sa source, sinon le sort vous poursuivra, répondit le vieil homme.
— Ses os ? Mais de quoi parlez-vous ? Il m’avait mis en colère aussi ! J’ai immédiatement pensé aux os d’Aileen.
— La maison est une entité à part entière. Vous l’avez dépecée. Le bois est désormais maudit, dit-il en me fixant.
Un silence gênant se manifesta, puis il rajouta :
— Si vous ne le faites pas pour vous, en se penchant vers Scott, faites-le pour votre enfant. Ramenez tout le bois et peut-être aurez-vous une chance d’être épargnés.
Il disparut dans la foule. Brian ne voulut plus entendre parler de lui malgré mes interrogations. Nous ne l’avons pas écouté, bien entendu. Nous avons vendu le yacht, ou plutôt nous l’avons bradé. Cette histoire de bateau maudit avait fait le tour de la région. Une semaine plus tard, nous avions rejoint l’Écosse.

Eliott se faisait une image plus précise de l’état psychique de la victime. Il avait hâte que l’expert reprenne son travail de discernement.
— Vous ne me croyez pas et vous avez tort, lâcha Mme Cole, lisant les pensées de Burns.
L’inspecteur souleva légèrement les épaules.
— Brian a fait construire notre villa en bordure d’un lac, il y a un an. Il s’est noyé le mois dernier, dit-elle, sur un ton neutre.
— Vous semblez en douter ?
— Certainement pas ! Du moins, il y a été contraint.
— Par qui ?
- « Par quoi ? » Voulez-vous dire !
— Je ne comprends pas !
Le visage d’une infirmière apparut dans l’encadrement de la porte sonnant le glas de la séance de l’inspecteur.
— Est-ce que vous avez examiné les décombres ? demanda-t-elle en prenant son avant-bras dans sa main.
Eliott fouilla dans sa sacoche et en retira un cliché. Il ne restait que des murs carbonisés du cottage, tout avait brulé hormis la porte d’entrée noire. À sa vue, elle accentua la pression sur le bras et parlait si bas qu’Eliott dût s’approcher de près.
— Ses mains étaient rouges à Brian aussi. J’ai voulu réduire en cendres cette porte maudite qui saignait !
— Le bois d’Indonésie ?
— Oui, elle avait été peinte en noir. Je m’en suis aperçue lorsque j’ai abimé la porte un matin.
— La résine du bois était empoisonnée ? répliqua-t-il interloqué.
— Non.
— Mais votre fille avait également les mains rouges !
Sa voix n’était plus qu’un murmure.
— Renvoyez la porte au village, je vous en supplie.
L’instant d’après elle s’enferma à nouveau dans le mutisme


Il quitta l’hôpital. La nuit en avait profité pour s’installer. Il alluma une cigarette en se protégeant de la pluie sous un porche et réalisa qu’il avait faim. Arrivé à son bureau, il dévora son fish and chips en effectuant des recherches sur Internet. Hors de question de transcrire les propos de Mme Cole avant le retour du psy. Ses aveux avaient mis un terme à l’enquête. Aussi étonnante fut son histoire, Eliott se mit en tête de vérifier certains points.
En surfant sur le nom de Brian Cole, un article de presse retint son attention. Intronisé chef d’entreprise de l’année en première de couverture d’un magazine. Le journaliste développait son parcours, son ascension et ses capacités managériales. Ça ne donnait rien. Au bout d’une heure, il décida de parler avec le frère de Brian, Stephen.
Un rapide coup d’œil à sa montre indiqua 19 h 05. Il composa son numéro.
Une dame répondit.
— Église saint-thomas, bonjour.
— Pardonnez-moi, je pense que j’ai fait une erreur, s’excusa-t-il.
— Qui demandez-vous ? Très cher ? interrogea une femme à l’intonation maternelle.
— Stephen Cole, répliqua Elliot.
— Je vais voir si le père Stephen est disponible. De la part de qui ?
— Inspecteur Eliott Burns
Bon sang se dit-il le frère est un ecclésiastique !
— Bonjour, inspecteur, je me demandais quand vous me contacteriez. C’est à propos de ma belle-sœur ?
— En partie oui. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
— Un mois, pour les obsèques de Brian. C’est épouvantable l’incendie du cottage, heureusement que mon neveu n’était pas présent ce soir-là. Comment va-t-elle ? Je suis à Glasgow.
— Elle est choquée.
— Je prie pour elle, que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’une voix chaleureuse.
Eliott hésita sur la manière d’aborder le sujet et se lança.
— Elle est terrorisée par du… bois, enfin…
— Elle n’est pas folle si c’est ce que vous insinuez, répliqua-t-il sèchement.
— C’est-à-dire ?
Silence.
— Allo ? Que voulez-vous dire exactement ? Insista Burns
— Inspecteur, ce serait trop long à vous expliquer et vous ne comprendriez pas, surtout venant d’un prêtre. Peut-être pourrions-nous reprendre cette conversation un autre jour…
Eliott l’interrompit.
— Non, dites-moi tout.
Eliott entendit le pasteur soupirer. Qu’avait-il de si difficile à divulguer ? Cette hésitation qui prend racine dans la peur de se rater avec le premier mot. Celui qui va donner un sens à la réponse.
— Êtes-vous croyant inspecteur ? questionna Stephen.
— Catholique non pratiquant.
— C’est une longue histoire qui prend racine dans un petit village en Indonésie. Notre famille y est liée depuis des générations. En 1830, nos aïeux faisaient déjà le commerce du bois. L’exotisme était en ce temps-là très prisé. Nous faisions venir des cargaisons de bois par navire en Écosse. Pour célébrer cet échange commercial, le chef du village organisa une fête. Nous avions offert des plans d’arbustes de type palissandre offert par un ami de Thomas Handbury, un riche anglais passionné de botanique. Le clan Cole fut convié, adultes et enfants. Les arbustes furent plantés durant une cérémonie en présence des habitants et des bûcherons. J’ai une photo qui montre des personnes en costumes traditionnels. Au milieu de la nuit, Sarah, une jeune fille de notre famille pénétra dans la maison en palissandre où avait lieu la fête. Consternation générale. Elle était en sang, elle venait de se faire violer. Ma famille massacra une partie des villageois présents et répandit le sang sur les murs boisés. Personne n’osa les dénoncer. Le clan avait menacé les villageois de revenir s’il y avait une plainte contre eux. Nous n’avons jamais su de quelle manière ils avaient justifié cette horreur.
Les sourcils d’Eliott se soulevèrent.
— Oui c’étaient des assassins. Pour une raison que je ne m’explique pas, la malédiction intervient maintenant.
— Je ne vois pas le rapport avec l’incendie ?
— Le bois, inspecteur. Le yacht de mon frère était en partie composé du bois du longhouse sur pilotis au village où a eu lieu le massacre, tout comme la porte du cottage.
Un délire collectif, considéra Eliott.
— Je vous avais prévenu, inspecteur.
— Mais vous n’y croyez pas, vous ? demanda-t-il, dubitatif.
— Les actions de nos ancêtres interfèrent sur leur descendance.
— Vous devez parler des tabous familiaux ? rectifia Eliott, agacé par cette ritournelle.
— C’est la même chose, inspecteur. Nous payons pour les atrocités commises. Il n’y a qu’une façon de l’arrêter, c’est le pardon. Je m’y emploie de toutes mes forces.
Eliott ne s’attendait pas à cette conversation. Il fulminait de ne pas avoir enregistré l’échange.
— Je dois vous laisser, inspecteur. J’ai une messe dans quelques minutes. Puissiez-vous trouver des réponses, je vous le souhaite. Je prierai pour le pardon de mes aïeux. Bonsoir.

Le prêtre raccrocha le premier laissant Eliott déconcerté. Jetant son mobile sur le bureau, il cala son dos contre le fauteuil et le fit tournoyer. Pour quelle raison avait-on envoyé ces barils d’Indonésie ? Était-ce une menace en forme de rappel ? Le bois était-il empoisonné ? Une lueur dans la nuit émergea dans la tête d’Eliott, réconfortante : celle de son pub préféré.
Rien de tel qu’une bonne bière Armageddon et ses 65° d’alcool pour revenir à la réalité et aller de l’avant.
Le lendemain, en début d’après-midi, les conclusions de la visite de l’expert auprès de Mme Cole révélaient un état de choc sévère, mais aucun signe de démence ou de troubles psychologiques. Parmi les autres mails, Eliott passa rapidement en revue une fiche signalétique sur le frère de Brian, le prêtre-exorciste. Les traits de son visage semblaient légèrement asiatiques. Pourquoi n’était-ce pas le cas de Brian ? Pour éviter de rappeler le prêtre, Eliott opta pour Mme Cole qui finalement n’était pas folle.
— Leur arrière-grand-mère avait eu une liaison avec un Indonésien, révéla-t-elle en marchant dans le couloir qui les rendait tous les deux au réfectoire de l’hôpital.
— Une relation forcée, vous voulez dire ? reformula l’inspecteur en référence au viol commis dans les années 1800.
— Eh bien, je vois que vous êtes au courant.
— Votre beau-frère est-il issu du village dans lequel a eu lieu le massacre ?
— La famille est maudite. La seule manière de conjurer le sort est de rapporter tout le bois à source. La maison est un corps. Extraire une partie reviendrait à le démembrer. C’est la raison pour laquelle ils saignent.
— Comment savez-vous ça ?
— J’ai eu une conversation avec Stephen aujourd’hui. Il m’a expliqué que le feu n’avait aucune action.
Un nouvel appel à Stephen s’imposait. Il abandonna Mme Cole en compagnie d’un thé et d’un morceau de shortbread au réfectoire.
C’est un policier qui répondit au standard de l’église.
— Inspecteur Burns, que se passe-t-il ?
— Le père Stephen s’est pendu dans la salle…
Eliott resta sans voix.
— A-t-il laissé un mot ? Une explication ?
— Affirmatif répondit le policier, je vous passe l’inspecteur.
Les présentations effectuées, son homologue résuma la situation.
— Le corps du père Stephen pendait par la tête à une corde dans une officine. On a retrouvé une chaise au sol. D’après le légiste, il est mort il y a deux heures. Là où ça dérape, c’est qu’il y a des signes et des mots indéchiffrables en cercle sous le corps. On dirait une scène d’exorcisme.
— Des signes cabalistiques ?
— Sans doute, je ne suis pas un spécialiste.
— Envoyez-moi des photos. Rien d’autre ?
— Il était étrangement habillé de couleurs vives, asiatique, je dirais. Rien d’autre. C’est déjà assez dingue, je crois.
— Pas de mots pour expliquer son geste ?
— Oui, vous avez raison, une phrase écrite en rouge sur la porte de l’office « Pardonne-nous comme nous t’avons pardonné ». Un instant inspecteur, on me montre une enveloppe.
Pour quelles raisons s’est-il suicidé ? se demanda Eliott.
— Inspecteur ? Il y a une photo et un mot.
— Envoyez-la-moi par texto.
Eliott vit apparaître le visage de Brian.
— Lisez le mot.
- « La mort et le séjour des morts jetés dans l’étang de feu, c’est la deuxième mort. La libération ». Je ne comprends pas le sens de cette phrase.
— Oh que oui ! Ce n’était pas un suicide dans le lac, mais un fratricide ! Stephen, le frère de Brian l’a assassiné.
— Mais pour quelles raisons ?
— La malédiction.
Sur ce, il raccrocha. Huma l’air parfumé de la rue, fraîchement refroidi par la pluie.
Il n’y avait plus personne dans les couloirs du poste de Police. En feuilletant son carnet, il tomba sur la note à propos du bois rouge : l’Ilmu. Par curiosité il le pianota sur un moteur de recherche. Plusieurs réponses. Il cliqua sur la première. Une action en référence au dukun, guérisseur en Indonésie dans la région de Bali. Eliott se fit une idée en cliquant sur d’autres définitions. Le dukun noir ou dukun hitam peut jouer le rôle de sorcier et jeter un sort à l’aide de magie noire. La meilleure façon de se débarrasser d’un sort est de trouver un dukun plus puissant que celui qui l’a invoqué. Le sorcier se place au centre d’un demi-cercle d’offrandes destinées aux esprits maléfiques. Des points concordant avec le rituel de Stephen. Aurait-il reçu un ensorcellement à distance ? Eliott appela Susan pour la mettre en garde en lui envoyant les photos des signes cabalistiques.

Désenvoûter un maléfice, c’est comme vouloir dépolluer une rivière, avait lu Susan dans un livre, il faut nettoyer les affluents et remonter à sa source.
Dans l’avion de la compagnie British Airways à destination de l’aéroport de Denpasar près de Bali, Susan Cole caressait les cheveux de Scott qui jouait avec un jouet en bois. Un dernier aller-retour vers ce village damné. Il n’avait pas été difficile de racheter le yacht auprès du nouveau propriétaire. Le bois maudit avait été extrait du pont et renvoyé au village.
En parcourant les photos des signes cabalistiques sur le lieu du suicide que lui avait renvoyées Susan, Brian, assis sur la porte de leur cottage incendié rapatriée près de la maison maudite indonésienne se disait que le sacrifice de son demi-frère, Stephen, et non pas son frère comme il l’avait toujours pensé, avait beaucoup enrayé la malédiction familiale. Il n’avait pas pris le danger au sérieux, les prières n’avaient aucun effet contre une telle puissance. Il fallait frapper. Dans le cas du Dukun qui avait menacé le clan en envoyant du bois maudit, il était venu à son invitation en Écosse. Son corps carbonisé ainsi qu’un visage méconnaissable avaient brillamment dupé la police. En tant que nouveau Dukun, formé par un sorcier à Bali, la malédiction n’atteindrait plus les siens. Il fredonna un chant qui se répandit comme des volutes de fumée dans le village. La mélodie s’élevait vers les nuages quand il aperçut, en approche un avion en dehors des routes aériennes. À l’intérieur, c’était la panique, l’appareil affrontait de terribles turbulences. Il piquait du nez en perdant rapidement de l’altitude. Rien ne l’expliquait. Quand le pilote comprit que l’issue de la chute serait fatale il empoigna une montre gousset en or dans la poche de sa veste qu’il renferma dans sa main tandis que Scott serrait très fort son jouet de ses doigts teintés de rouge. Rouge sang. Finalement, se dit Brian, la malédiction s’achève aujourd’hui. Son corps attirait l’avion vers lui comme le guiderait une main invisible.

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Houda Belabd · il y a
La meilleure manière de les maudire et de les clamer sur tous les toits!
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Ozias Eleke · il y a
Un texte très émouvant. J'ai aimé. Ce fut un plaisir John.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir John, je vous soutiens avec ma voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Jhon ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Oka N'guessan · il y a
Beau polar , Tres Bien écrit, Bravo j'ai beaucoup aimé, +2 voix je t'invite à aller voter pour moi aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Eric Lelabousse · il y a
Un polar bien mené que j'ai apprécié. Bravo
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Eric Lelabousse · il y a
Un polar original que j'ai apprécié. Bravo
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir votre page.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Quelle intrigue! Et quel dénouement aussi!
Je vous invite à lire: "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME ""

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Paul Royaux · il y a
Bel envoi. Je reste un peu sur ma faim. L'intro jusqu'à l'intrigue attractives, mais la chute…? lol A+
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John Lecid · il y a
La chute c'est celle de l'avion, LOL. Merci pour la critique / commentaire ET le vote !
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François Duvernois · il y a
Une histoire fort bien construite.A la fois du polar et du fantastique. Quand on commence à lire, on n'a plus envie de la lâcher. Toutes mes voix.
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John Lecid · il y a
Merci François pour votre commentaire. J’ai encore en tête « Mon amant de st jean », votre nouvelle.
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François Duvernois · il y a
Ah, quand on un air en tête ! De plus, celui-ci est inoubliable. Bonne journée.

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