Maudite maison

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

Ce n’est pas lui le problème, c’est sûr. Un quartier, dans une petite ville de banlieue parisienne, dans lequel je vis depuis plus de vingt ans, est forcément fréquentable. Car je suis exigent. Mes critères en matière de qualité de vie sont suffisamment nombreux pour en faire un lieu quasi idéal. Certes, mes voisins de droite ont un coq qui s’exprime fréquemment, singulier pour la région. Et aussi des chiens obéissants qui aboient sur les passants, soucieux de faire leur boulot. A part ça, les axes routiers sont nombreux et assez éloignés pour n’engendrer que peu de nuisances. Les commerces de proximité encore présents pour faciliter le quotidien de nos anciens. Les écoles équidistantes de chaque quartier pour l’égalité de nos plus jeunes. Les espaces verts nombreux et rapidement accessibles pour les amoureux de nature.

Reste la maison par elle-même. Elle est pourtant esthétique, ni trop grande, ni pas assez. C’est une vraie maison individuelle, celle dont on peut vraiment faire le tour sans se heurter au mur mitoyen de la voisine. Elle a le nombre de pièces nécessaire pour une famille de quatre, un jardin de taille moyenne arboré avec goût et une immense terrasse en marbre. Située dans une impasse, en sandwich entre deux, dont la mienne, elle est invisible de la rue. Ses vis-à-vis sont limités grâce à une végétation abondante et les autres résidents sont discrets et respectueux.

Pour résumer, un petit havre de paix dans une banlieue urbanisée. Malgré cela, elle est de nouveau en vente.

Les premiers l’ont faite construire. Ce couple avec un petit garçon était bizarre. Sans aucune méchanceté de ma part, ils n’étaient pas assortis du tout. Lui était gentil, mais nunuche, mou et surmonté d’une tête de chien battu. Nous échangeions de temps en temps quelques mots, mais son air déprimé me déprimait. Quant à elle, constamment pas aimable et toujours sur son trente et un, style prout-prout, elle nous prenait de haut. Je me suis souvent demandé ce qu’elle avait trouvé à notre quartier tranquille et sans prétentions. Au milieu, un garçonnet triste qui s’est vite retrouvé seul avec son père, sa mère reléguée aux abonnés absents. Leurs rapides déboires conjugaux associés à un manque de volonté ou une incompétence, ne leur ont pas permis d’effectuer les travaux classiques attendus dans une maison nouvellement bâtie.
Seulement deux ans avant la première vente, pour cause de divorce.

Les deuxièmes, un couple sans enfant, sont ceux qui sont restés le plus longtemps. Presque dix ans. Et en dix ans, ils ont terminé, ou plutôt son père à elle a terminé, ce que les précédents n’avaient pas fait. Et pas mieux assortis que les premiers. Elle était très autoritaire, froide et presque fuyante. Qu’elle exerce un métier à responsabilités n’était guère étonnant. Somme toute aimable pour les politesses d’usage de jardin à jardin, mais lui demander plus aurait été inconvenant à son rang. Lui était tout le contraire, avenant, chaleureux et très bavard. Il adorait les voitures de course. Il en a d’ailleurs eu deux, une rouge et une jaune. Amateur de belles mécaniques, je trouvais quand même que ça dénotait dans notre modeste impasse. Et un jour, il n’a plus travaillé. Il a remplacé beau papa dans les tâches de bricolage et de jardinage, bien qu’il n’avait jamais montré de penchants pour ce genre de travaux. Le soir, je la voyais régulièrement faire son tour d’inspection, suivi par le petit toutou qu’il était devenu. Du moins, c’est l’impression que ça donnait. Il s’est renfermé, s’est fait transparent, comme dominé. Au fil du temps, elle rentrait de moins en moins souvent, jusqu’à plus du tout. Et c’est lui qui a fini par disparaitre complètement du paysage, comme par enchantement. Puis elle est revenue et est restée seule pendant quelques mois.
Dix longues années avant la deuxième vente, pour cause de divorce.

Les troisièmes, un couple avec deux garçons, pas plus assortis que les deux autres en apparence. Lui était la copie conforme du premier, pas plus dynamique, et encore moins bavard. Fumeur, il sortait tous les soirs s’en griller une devant la porte, comme s’il était puni. Il ne lui manquait plus que le bonnet d’âne. Elle, en plus d’être agréable à regarder, était souriante et demandeuse de palabres. D’une curiosité excessive, malsaine ou non je n’ai jamais su, elle semblait vouloir s’intéresser à ses voisins. Cela changeait des deux autres qui vous faisaient prendre conscience, d’un simple regard, de votre statut d’être insignifiant. Le plus âgé des garçons était comme son père, discret, voir timide, et calme dans ses activités. Heureusement pour lui, il semblait plus intelligent. Le benjamin était au contraire turbulent et sans-gêne. Tous les matins d’école, à sept heures trente tapantes, il hurlait dans le jardin, quelque soit la saison, avant de monter dans la voiture. Et ce n’est pas sa larve de père qui le réprimandait, ni sa mère qui ne voulait pas contrarier le petit prince. Au début, c’était un couple modèle avec de nombreuses attentions d’affection. Ils ne s’en cachaient d’ailleurs pas, ce qui me permet d’en témoigner. Ils étaient attendrissants. Et puis progressivement, elle a été moins présente ou venait quand il n’était pas là. Les enfants aussi étaient absents une partie de la semaine. Evidement, certains comportements sont assez caractéristiques d’une situation qui se dégrade et je n’ai pas loupé l’occasion d’en tirer mes conclusions. Et un samedi matin, le camion garé devant le portail m’a donné raison.
Tout juste quatre ans avant la troisième vente, pour cause de divorce.

Cette maison est-elle frappée de malédiction ? Ce n’est pas mon truc, mais ces évènements pourraient presque me rendre superstitieux. Mais ce qui est encore plus horrible, voir immoral, c’est d’avouer que ça m’amusait et que je spéculais sur les prochains. Je ne pouvais pas m’en vanter, tout être normalement constitué aurait trouvé cet état d’esprit malsain. Pas moi, apparemment. C’était mon secret à moi tout seul et j’attendais la suite avec impatience. Le quartier et ses environs étant plutôt attractifs, les successeurs ne se sont pas fais attendre bien longtemps !

Les quatrièmes sont arrivés deux semaines après le départ des troisièmes. Ils les auraient presque mis à la porte ! De nouveau un couple mais avec deux petites filles cette fois ci. Méfiance, les filles crient plus que les garçons. Je m’attendais à des prises de bec récurrentes et des effusions de voix stridentes. Mais au final, rien de tout ça. Juste le silence. L’une pratique le judo, l’autre le piano. Parfois, d’agréables mélodies parvenaient jusqu’à moi. Les parents sont parfaits également. Elle est mère au foyer, jardine de temps en temps, réservée et attentionnée avec ses enfants. Lui est un intellectuel, sympa, avenant et bavard juste ce qu’il faut. Pas de cris au moment de partir à l’école, pas de snobisme inexpliqué. En somme, les voisins rêvés. Ce samedi matin, le voisin prend des photos. Pas des fleurs, ni des oiseaux, ni de ses filles. Mais de l’extérieur de la maison, sous tous les angles. Le soir même, deux visites. Les jours suivants, un défilé de visiteurs en tout genre, accompagnés de mioches de tout âge. C’est reparti ! Ils se sont pourtant mariés l’année dernière, et pour une fois, ils sont bien assortis. En jardinant, je fais mon curieux. Ils partent en province, changer de vie, en famille.
A peine trois ans avant la quatrième vente pour cause de...
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