Maudit bug

il y a
7 min
1 104
lectures
301
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Prenez, dans la famille Romance, la carte « coup de foudre ». Et dans la famille Science-fiction, prenez la carte « voyage temporel ». Vous voilà

Lire la suite

J'aime la vitalité de ce site qui me permet de lire, de découvrir, de participer à des défis d'écriture, d'échanger et d'être lue. Je ne soutiens que les textes que j'aime, qui ont un petit ... [+]

Image de Grand Prix - Été 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Moins que tout autre Miguel n'aurait eu envie de connaître son avenir. Il ne s'intéressait pas du tout à ce qu'il appelait « le fourbi de la divination », et se moquait gentiment de quiconque abordait le sujet. Et même s'il y avait cru, il n'était pas homme à risquer de s'empoisonner la vie avec des révélations qui, au mieux, seraient inutiles à anticiper, au pire, ne feraient que le plonger dans l'antichambre sinistre du malheur annoncé. Non, Miguel vivait pleinement au présent, joyeux et jouissant de tous les plaisirs que lui offrait une existence bien remplie.
Alors que fait-il, à la nuit tombée, dans ce labyrinthe de ruelles à la recherche d'un voyant ?
C'est que depuis, il y a eu la disparition de Louise.
Elle avec qui c'est l'amour fou, depuis qu'ils se sont rencontrés il y a quelques semaines, dans un square.
Alors qu'il mordait avec appétit dans son sandwich, assis sur un banc, une brume épaisse est soudainement tombée, occultant tout, paysage et bruits de la ville. Lorsqu'elle s'est dissipée, il y avait une femme assise sur le banc d'en face, de l'autre côté de l'allée. Ils se sont regardés, sidérés par ce brusque changement de temps et ont éclaté de rire devant leur air ahuri respectif. Au même moment, une foudre qui n'avait rien de météorologique, leur est tombée dessus, prolongeant leur état de sidération, chacun perdu dans les yeux de l'autre.

Le jour fatal de la disparition de Louise, Miguel se rendait à pied chez elle. Comme convenu, ils devaient s'y retrouver avant de partir ensemble au ciné. Le cœur léger, tout lui semblait merveilleux, il faisait beau, et marcher exaltait son sentiment de plénitude. Et soudain, de nouveau ce drôle de brouillard qui se lève, quelques secondes à peine, et qui l'oblige à s'arrêter pour ne pas se heurter aux passants. Puis le soleil revient. Il sourit, ça lui rappelle sa rencontre avec Louise, et il se remet en marche.
Lorsqu'il arrive, la porte est grande ouverte. L'appartement, la veille encore encombré des affaires de Louise et de son matériel professionnel, est complètement vide à l'exception d'échelles et de pots de peinture. Des peintres sont au travail.
Il vérifie qu'il ne s'est pas trompé d'étage. Non. Il entre.
— Bonjour, je.. je cherche Louise...
Un peintre lui répond qu'il ne connaît aucune Louise et que, mis à part les autres artisans, il n'a jamais vu personne ici. Il ajoute que le chantier dure depuis plusieurs semaines dans cet appartement, inhabité depuis longtemps, en totale rénovation avant d'être proposé à la location.
Miguel, complètement sonné, bredouille quelques excuses et s'en va. Une fois dans la rue, il tente de joindre Louise par téléphone. Une voix synthétique l'informe que le numéro n'est pas attribué. Il ne comprend plus rien. Il ne sait pas où la chercher, vers qui se tourner. Il ne connaît encore personne de sa famille ni de ses amis. De plus, elle n'a pas d'employeur fixe. Elle exerce le métier de « voix-off » et travaille essentiellement à son domicile où elle a installé son studio d'enregistrement.
Accablé et désemparé, il se résout à rentrer chez lui. Il ouvre sa boîte aux lettres, espérant y trouver un message. Mais il n'y a rien.
Les jours passent. Il est aux aguets, la cherche partout, hante tous les lieux où ils sont allés ensemble, il parcourt le square de leur rencontre en tous sens. Il se met à traquer les voix à la radio, les voix des doublages à la télé, au cinéma, pendant les spots publicitaires, espérant reconnaître celle de Louise et trouver un indice pour la chercher quelque part.
Mais toujours rien.

Un jour, parmi une pile de prospectus qu'il s'apprête à jeter, son attention est attirée par un flyer annonçant l'ouverture d'un cabinet de voyance dans un quartier voisin. Dans son désarroi, il passe outre son scepticisme et considère cette opportunité comme un dernier recours. Il téléphone, personne ne répond. La nuit est presque tombée, mais il est dans un tel état de confusion qu'il décide de s'y rendre sans attendre.
L'adresse correspond à un immeuble délabré dont la porte est entrebâillée. Aucune plaque n'annonce l'exercice d'un voyant, mais il entre et monte l'escalier. Tous les appartements sont condamnés. Il continue jusqu'au dernier étage, sans davantage trouver d'indications.
Miguel s'apprête à faire demi-tour lorsque l'unique porte du palier s'ouvre sur un jeune homme un peu étrange. Tout est très pâle chez lui : son teint diaphane, ses yeux bleus délavés, ses cheveux d'un blond presque blanc. Il a un air doux et chaleureux et ne lui laisse pas le temps de dire quoi que ce soit.
— Miguel ! Je vous attendais, entrez, entrez. Je suis Alan, ravi de vous voir.
Interloqué, Miguel le suit. « Il connaît mon prénom et a prévu ma visite... »
L'appartement contraste avec le reste de l'immeuble. C'est une sorte de loft très lumineux meublé sobrement, doté d'une grande verrière en forme de dôme qui offre une vue panoramique sur la voûte céleste. Sur une grande table s'accumule tout un tas d'instruments inconnus, et sur les murs s'étalent des graphiques, des sortes de plans animés de points lumineux qui se déplacent.
On n'y voit ni cartes de tarot, ni boule de cristal, ni tentures cramoisies, enfin rien de ce qu'on peut imaginer trouver dans un cabinet de voyance.
Alan reprend :
— Oui je sais. Votre compagne a disparu.
Miguel est de plus en plus impressionné. Il est décidément prêt à réviser son opinion sur la divination, lorsque le voyant poursuit :
— Vous croyez qu'elle a disparu, mais c'est juste un bug. En fait vous ne l'avez pas encore rencontrée.
— ...
— Je comprends votre étonnement, mais croyez-moi...
— Vous vous foutez de moi ?
— Non, Miguel, non, pas du tout... Il y a eu un déplacement temporel regrettable, mais...
— Arrêtez vos conneries. Je...
— Un déplacement temporel est souvent marqué et encadré par des phénomènes météorologiques brusques et inhabituels. Y a-t-il eu quelque chose de ce genre juste avant votre rencontre ?
Miguel se fige, puis il murmure :
— La brume...
— Ce phénomène ne s'est-il pas produit de nouveau ?
— S... si, juste avant toute cette folie, l'appartement méconnaissable, plus de traces de Louise...
— Vous voyez, c'est ça... Je vous ai fait venir pour...
— Vous m'avez fait venir ?
— Oui. Le faux flyer... Un de nos agents l'a déposé dans votre boîte pour vous inciter à nous rejoindre. Je ne suis pas voyant, juste le modeste technicien du temps affecté à votre destin. Normalement, vous n'auriez jamais dû avoir connaissance de mon existence, mais il y a urgence. Et de toute façon, avec la procédure d'oubli... Vous ne vous souviendrez pas de moi non plus. Allons-y. Je dois maintenant réparer tout ça au plus vite.
— Réparer... ?
— Oui, effacer cet épisode de votre mémoire, ce pan de vie qui vient du futur et qui s'est malencontreusement intégré à votre présent.
— Vous me prenez pour un abruti ou quoi ? Je veux retrouver Louise ! C'est la femme de ma vie !
— Oui, la femme de votre vie, mais pas encore, ça perturberait le destin de trop de monde. On ne peut pas le permettre. Vous êtes là maintenant. Ce ne sera pas long. Venez par ici.
— Vous êtes dingue ! Je veux sortir de ce cauchemar ! Je veux juste la revoir.
— Soyez patient, ça arrivera... Et ma collègue Naia qui a en charge le dossier de Louise s'est déjà occupée d'elle. Louise a été très coopérative et a bien compris l'importance de l'enjeu... Elle... Elle a tout oublié.
— Non, non, ce n'est pas possible... Je ne vous crois pas... Où avez-vous caché Louise ? Vous la séquestrez, c'est ça ?
— Non, Miguel, je vous assure. Louise est retournée à sa vie, à celle qu'elle doit absolument mener avant de pouvoir vous rencontrer, cette fois dans les règles prévues par votre destin à tous deux.
— Foutez-moi la paix avec vos délires ! Je la retrouverai ! Et si vous et votre Naia lui avez fait le moindre mal...
Miguel sort brusquement en claquant la porte, dévale l'escalier et s'enfuit.

Le temps a passé. Miguel a repris peu à peu le cours de sa vie d'avant Louise. Il a fini par renoncer à la retrouver, mais a perdu beaucoup de sa joie de vivre et fonctionne en mode automate.
Aujourd'hui, comme chaque jour, il a pris sa pause déjeuner sur son banc habituel. Il vient de finir son sandwich et s'apprête à franchir la grille pour retourner travailler. C'est alors que son cœur s'accélère. Cette femme qui entre dans le square... Oui... C'est elle, c'est Louise !
Fou de joie, il se précipite, l'arrête en posant une main sur son épaule. Elle se raidit, le regarde. Dans ses yeux, il ne lit que de la surprise teintée d'une pointe de frayeur. Elle ne le reconnaît pas... Il doit se rendre à l'évidence... Elle ne sait plus rien de lui. Le faux voyant aurait donc dit la vérité...
En une fraction de seconde, il réalise qu'il ne pourra jamais lui exprimer son bonheur de la revoir, qu'à supposer qu'elle retombe amoureuse de lui, ce décalage altérerait leurs relations. Leur vie ne pourrait jamais se construire sur ce secret, ces mensonges inévitables. Il devrait sans cesse faire semblant, cacher tout ce qu'il sait déjà d'elle. Il doit l'oublier, sinon rien ne sera plus possible.
— Veuillez m'excuser, bredouille-t-il, j'ai cru reconnaître quelqu'un d'autre, et il s'éloigne précipitamment.
Il sort du square, hagard. Ses oreilles bourdonnent, il ne distingue plus rien autour de lui. Il lui faut retourner au plus vite voir cet Alan, plus rien d'autre ne compte, il n'est peut-être pas trop tard. Il court et traverse le carrefour n'importe comment. La voiture qui arrive n'a pas le temps de piler.
Miguel s'en tire avec de multiples fractures. Rien de grave, mais il a dû être opéré. On vient de l'installer dans une chambre. Lorsqu'il se réveille, un infirmier s'affaire autour de sa perfusion.
— Contre la douleur, lui dit-il en souriant d'un air très doux.
Tout est très pâle chez lui, son teint, ses yeux, ses cheveux. « Un ange », pense Miguel, et l'idée l'amuse, car rien dans cet hôpital n'évoque le paradis.
— Vous avez de la visite, ajoute l'infirmier en quittant la chambre. Il lance en direction du couloir :
— Entrez madame, j'ai terminé.
Puis il s'éloigne d'un pas pressé, se débarrasse de sa blouse sur un chariot, et s'éclipse derrière la porte qui mène aux escaliers.
Miguel voit une jeune femme inconnue s'approcher timidement de son lit. Elle lui dit qu'elle était présente quand l'accident s'est produit, qu'elle a eu très peur et qu'elle se permet de venir prendre de ses nouvelles.
« Qu'elle est jolie ! » pense Miguel, qui commence à trouver que finalement cet hôpital n'est pas si éloigné du paradis.
Ils restent un instant à se regarder sans rien dire, puis éclatent de rire en même temps devant leur air ahuri respectif, tandis que dans leurs yeux dansent les éclairs. La foudre ne va pas tarder.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Prenez, dans la famille Romance, la carte « coup de foudre ». Et dans la famille Science-fiction, prenez la carte « voyage temporel ». Vous voilà

Lire la suite
301

Un petit mot pour l'auteur ? 111 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de LILI MILLET
LILI MILLET · il y a
J'ai bien apprécié cette farce du destin qui se lit d'un trait. C'est poétique et vigoureux à la fois. Je m'abonne
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci Lili !
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Le hasard fait bien les choses, c'est ce que ce charmant récit tente de nous dire. Inutile donc de chercher à le contraindre. Adepte de SF, en écrivant moi-même, je ne pouvais qu'apprécier le vôtre. A voté (même trop tard).
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci ! (je viens juste de découvrir votre message...)
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Jamais trop tard pour bien faire, Lyne.
Image de Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Subtil et propice à la réflexion. Une SF comme on les aime. Une finale amplement méritée en tous cas. Bravo.
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci !
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Lecture très agréable bien que tardive...mais il n'est jamais trop tard non ?
Merci !

Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Bien sûr que non ! Et les lectures tardives prolongent la vitalité d'une histoire. Merci à vous d'être venu la lire.
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je suis tout à fait d'accord ! Les histoires restent si durablement vivantes pour nous qui les écrivons !
Image de mirabelle leroy
mirabelle leroy · il y a
Sous le charme de votre histoire qui ... OUF ! ... se finit bien .
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Bravo pour cette belle "Recommandation". On ne récompense jamais assez les coups de foudre !
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci !
Image de Chris BÉKA
Chris BÉKA · il y a
Jolie rencontre à contretemps, style léger, au service d'un texte sobre et efficace.
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci de votre appréciation, Chris
Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
Une histoire originale, quelle imagination ! Bravo !
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci Armelle !
Image de JL DRANEM
JL DRANEM · il y a
J'ai beaucoup aimé cette aventure spatio-temporelle...
Un texte comme l'écriture d'une petite musique du hasard !
J'en profite pour m'abonner à votre page et vous inviter à découvrir une île :Mon Ile (JL DRANEM)

Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci !
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
Une belle chute et un belle suite, mais...chuttt
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Merci !

Vous aimerez aussi !