Matrone de peu de foi

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Affairée aux fourneaux, Gabrielle avait fixé toute la matinée la fiole pleine d'eau bénite posée sur le rebord de sa fenêtre. Elle avait espéré qu'un vent fort l'enroule dans ses bras vigoureux, provoque sa chute et la brise. Mais le temps était aussi calme et serein que cette eau sainte. Elle ne pouvait pas en dire autant des eaux qui bouillaient en elle depuis ce matin. Fichue religion ! Satanée soutane ! Vieilles bigotes ! Les insultes qui se bousculaient dans sa tête la soulageaient un peu. Mais, lorsqu'elle aperçut, à travers le flacon, le petit Gaston courir vers elle, elle sentit avec certitude que ce serait son dernier accouchement. Et cette simple pensée lui serra le cœur.
C'est qu'elle avait passé seize ans au chevet des femmes du village. Seize ans qu'elle gardait sa sacoche sur le pas de sa porte, prête à servir en cas d'urgence. À l'intérieur s'y mélangeaient ustensiles, puissants savons, quelques linges et décoctions à base de fleurs séchées, de racines, de graines ou d'écorces dont elle seule avait le secret. Durant toutes ces années, elle avait eu la primeur d'accueillir dans ses bras aguerris tous ces petits êtres. Mais aujourd'hui, elle pressentait que ce serait sa dernière fois. Le Père François et les femmes de la paroisse avaient organisé un vote qui se tiendrait le soir même et dont le seul objectif était de l'évincer de sa fonction. Elle tentait de se consoler en se disant qu'elle irait pratiquer ailleurs, loin de ces culs-bénits. Mais au fond, elle sentait bien que le vent tournait dans tous les bourgs des environs et qu'il poussait dehors toutes les matrones de peu de foi.

— « Le sac des eaux s'est crevé ! » cria le garçon, en arrivant essoufflé sur le palier, alors qu'elle finissait la préparation d'une de ses macérations qui soulageait en cas de travail long.
Ce petit gars, elle l'avait tenu dans ses bras il y avait neuf ans maintenant. Sa naissance avait été difficile. Gaston semblait vouloir camper définitivement dans le ventre de Myriam et avait littéralement tourné le dos au monde pour lui présenter son séant. Gabrielle était parvenue à le retourner de l'intérieur, mais Geneviève Grangier, la grand-mère de l'enfant, n'avait aucune confiance en l'accoucheuse et avait fait venir le Docteur Ferdinand qui avait fini le travail au forceps. Gabrielle méprisait cet instrument. Il blessait souvent l'enfant, sans parler des déchirures qu'il causait à la mère. Mais au fond, l'accoucheuse continuait de se demander si elle aurait réussi toute seule à le faire sortir. Elle-même n'avait pas été à l'abri d'erreurs et de mauvaises manipulations. Mais la suffisance du médecin la mettait hors d'elle.
— « Tu veux dire la poche des eaux » répondit l'accoucheuse, amusée, en empoignant son sac.
Sur la route, le pas rapide, Gabrielle s'inquiéta :
— Comment se sent ta mère ?
Gaston haussa les épaules :
— J'l'ai pas vue. On m'interdit d'entrer dans la chambre. Pfff... Comme si j'avais envie d'y rentrer, moi ! Tout c'que j'sais c'est qu'tête d'ampoule est déjà là avec ses outils. C'est pour ça qu'Cécile la voisine m'a envoyé fissa vous chercher !
Gabrielle se tut. Elle s'était préparée à affronter de nouveau le regard condescendant du Docteur Ferdinand. Sans parler de celui de Madame Grangier. Indignée par le manque de piété de l'accoucheuse, c'était cette vieille dame, à la tête des femmes de la paroisse, qui avait organisé le vote de ce soir et mené une campagne féroce contre Gabrielle.

En entrant dans la chambre moite de Myriam, les narines de Gabrielle frémirent. Un mélange de sueur et de renfermé empestait l'air. Le lit tiré à quatre épingles était vide. À la vue du médecin, en pleine discussion avec la grand-mère de Gaston dans un coin de la pièce, la poitrine de l'accoucheuse se contracta. Le couperet des votes de ce soir la tourmentait bien plus qu'elle ne l'aurait voulu. Mais le regard soulagé que lui adressa Myriam, assise sur sa chaise à l'opposé du médecin, la réconforta. Gabrielle s'avança, la tête haute, vers la seule fenêtre de la chambre qu'elle ouvrit en grand.
Myriam avait visiblement refusé l'examen au Docteur Ferdinand. Vu avec quelle délicatesse il avait usé de ses instruments la dernière fois, Gabrielle n'en fut pas étonnée. Mais à force de se retenir, elle commençait à souffrir sérieusement et se tordait de douleur à chaque contraction. Elles étaient de plus en plus fortes et rapprochées. Il fallait agir vite.
À la fenêtre, Gabrielle avala une grande goulée d'air frais pour se donner du courage et se dirigea d'un bon pas vers le médecin qu'elle salua sèchement :
— De toute évidence, Myriam ne souhaite pas que vous l'accouchiez. Je vous prie donc de sortir.
Vexé, le praticien regarda la mère de Myriam, attendant les ordres de la vieille dame. D'un hochement de tête contraint, Geneviève Grangier lui signifia de quitter la pièce.
— Ne vous éloignez pas trop, conseilla la grand-mère. Si cet accouchement se passe comme le premier, il se pourrait qu'on ait encore besoin de vous.
Gabrielle ravala sa colère et fixa furieusement le médecin pour le faire partir au plus vite.
— Avez-vous l'eau bénite avec vous, au cas où ? chuchota-t-il à l'oreille de l'accoucheuse.
L'image du flacon oublié sur le rebord de la fenêtre vint à l'esprit de Gabrielle. Elle s'amusa intérieurement de son acte manqué. Depuis peu, on lui demandait d'emporter avec elle de l'eau bénite pour purifier l'âme de l'enfant, au cas où malheur devait arriver. Et ça, elle ne s'y faisait pas. Gabrielle mentit sciemment en hochant la tête pour éloigner rapidement cet oiseau de mauvais augure.
— Espérons que vous n'aurez pas à l'utiliser, siffla Madame Grangier, alors que Gabrielle se dirigeait vers Myriam.
La sortie du médecin allégea l'air ambiant et soulagea aussitôt Myriam qui s'installa à genoux, sa position préférée, tandis que Cécile s'affairait à faire bouillir l'eau et appliquer les décoctions de Gabrielle sur du linge propre et mouillé. Seule la présence de Madame Grangier alourdissait encore l'atmosphère de la pièce et altérait l'air doux et maternel qui embaumait si souvent les chambres des femmes sur le point de délivrer. Désormais assise sur la chaise, penchée vers Myriam, la vieille dame tenait les deux mains de sa fille afin de l'aider dans le travail. Cécile appliquait délicatement le linge imbibé sur le front, la nuque et les reins de la future mère.
En apercevant le chapelet se balançant autour du cou fripé de la vieille bigote, Gabrielle eut une folle envie de l'arracher, mais se ressaisit. Elle s'accroupit à côté de Myriam et palpa son ventre pour vérifier la position du bébé. Cette fois, il se présentait bien et Gabrielle en fut soulagée. Il sortirait la tête la première. Ce deuxième accouchement allait être plus facile que le premier, d'autant que Myriam semblait plus confiante, ce qui aiderait certainement le passage. Gabrielle disposa du linge sous les jambes écartées de l'accouchée :
— Le col est bien ouvert, ça peut aller très vite.
Myriam exhala une plainte qu'elle tenta de retenir entre ses dents. Elle serra si fort les mains de sa mère que cette dernière grimaça de douleur.
— La tête est déjà là, Myriam ! Poussez dès que vous en ressentez le besoin.
Comme pour lui répondre, une autre contraction arriva et Myriam poursuivit ses efforts.
— Cet enfant est impatient de vous voir !
Gabrielle accompagnait ses mots par des caresses et des respirations.
— Pas comme Gaston, rappela Madame Grangier.
Haletante et en sueur, Myriam leva la tête et cria, le regard pénétrant et sans appel :
— La ferme, maman ! Pas besoin de me rappeler ce mom... RRRhhhâaa !
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que la dernière poussée était déjà là, achevant la délivrance. Ses mains entre les jambes de la jeune mère, Gabrielle avait déjà réceptionné l'enfant.
Elle en avait vu des naissances, mais celle-ci était suffisamment rare pour qu'elle se délecte de l'évènement : la petite fille était née coiffée. Même avec la poche des eaux percée, une grande partie du liquide amniotique couvrait encore l'enfant, signe de protection et de chance. Bien qu'il s'agissait sans doute de sa dernière délivrance, le cœur de Gabrielle était en joie. Elle jubila en présentant l'enfant à Myriam et lança un regard plein d'ironie à Geneviève Grangier :
— Ça, c'est de l'eau bénite !
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Mireille d agostino · il y a
Une époque révolue bien retranscrite.
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Carl Pax · il y a
J'aime cette écriture soignée et agréable, il y a une certaine tension dans cette histoire et l'eau bénite apparaît rapidement comme un fil conducteur. La mise en avant de l'anticléricalisme et de la tradition est en parfait accord avec le texte et la chute.
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Blackmamba Delabas · il y a
Un texte très intéressant sur les us et coutumes d'une époque pas si lointaine.
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Eva Dayer · il y a
Un joli texte, quand bigoterie et superstition s'alliaient pour faire de l'accoucheuse une méprisable sorcière.
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Randolph B. · il y a
Récit passionnant, un texte de grande qualité.
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Joëlle Brethes · il y a
Un bien beau texte où nous partageons avec indignations les pensées de Gabrielle (triste époque où la bigoterie a fait bien des dégâts !) et nous tremblons pour la vie de ce bébé à naître. Heureusement tout se termine bien et le vote destiné à l'éviction de cette généreuse matrone n'a pas encore eu lieu ce qui laisse espérer que... :)
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Marie Guzman · il y a
un récit très agréable, j'aurais même souhaité que l'accouchement durât plus longtemps ou qu'il y ait un deuxième bébé pour me régaler de cette histoire
naître coiffée bon signe

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Ombrage lafanelle · il y a
Récit intéressant dans lequel on plonge dans une époque différente de la nôtre, aux moeurs d'antan. Je trouve votre plume agréable à lire
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit très intéressant jusques dans les moindres détails .
Une naissance entre science occulte et science révélée.
Un grand moment .

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