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Matin bleu

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Philemon Dui

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Ses paupières se soulevèrent comme le rideau de velours de la nuit .Une nuit sereine , profonde , réparatrice , remplie d’un rêve qu’il avait traversé de bout en bout comme un voyage . Un rêve très particulier , qui avait presque plus de force , de pertinence, que le réel .
Dans ce rêve , il se disait , « c’est bien cela la réalité ». Il était avec une femme comme dans un tableau de Chagall. Une femme évidente . Pas besoin de long discours pour circonscrire cette connivence immédiate.Il ya avait simplement le bonheur intense , calme et complet d’être en présence de l’être aimé .
Pourtant , cette femme , ce n’était pas Marion , cela il en était sûr. Il se leva d’un bond , de très bonne humeur à cette simple évidence .

Marion , cette séparation si douloureuse il y a 6 mois , cette jeune femme de 20 ans , beauté blonde aux yeux bleu lagon qui semblaient toujours demander : « Pourquoi ? »
Pourquoi , justement , du jour au lendemain , elle avait annoncé à Marc qu’elle « vivait une autre expérience », avec un autre gars , de 10 ans plus âgé.
Marc n’avait rien compris. Il avait 22 ans, quelques aventures sans lendemain puis la rencontre éclatante avec Marion : il pensait naïvement avoir trouvé le chemin de sa vie .
Ce jour de rupture , la rupture avec Marion , il eût le sentiment vague , mêlé de fureur , qu’il avait tout à comprendre de la psychologie féminine . Il était parti en claquant la porte , et en lui même il y avait aussi depuis lors une porte solidement verrouillée .

Le soir même il prit sa moto roula droit devant comme pour échapper à ce sombre et froid nuage de dépression qu’il sentait monter derrière lui . Il pris l’autoroute du Nord , et en route , se dit qu’il roulerait sur Amsterdam .
Vers une heure du matin il traversait Anvers et il arriva à 3h du matin à Amsterdam . Plus de place dans l’auberge de jeunesse pour la première nuit , mais on l’autorisa à coucher par terre dans un couloir ce qui lui convint très bien . Il erra ensuite pendant trois jours , parsemés de rencontres incertaines , avec , partout , cette vague odeur de hashish qui imprimait son humeur à la ville . Un type , très sympa au demeurant , lui en proposa , il accepta pour s’engourdir puis pris gentiment ses distances . Au bout de trois jours il s’avisa qu’il était temps de rentrer à Paris en arrivant à une saine conclusion : reprendre le travail comme une voie royale de l’oubli .

Son travail , il l’aimait beaucoup Marc . Dès le lycée , il savait qu’il voulait soigner les gens . Médecine : pas possible , ses parents ne pouvaient pas l’aider financièrement pour la difficile première année de concours . Le bac en poche , il s’inscrivit à l’école d’infirmiers de la Pitié Salpétrière .Parcours sans faute , et après une qualification bloc opératoire , il trouva immédiatement du travail dans un service de chirurgie thoracique . C’est là qu’il rencontra Marion , externe en 4eme année de médecine .
Quand il la vit pour la première fois , il entendit au fond de lui fredonner « Blackbird » des Beatles . Cet air lui revenait sans cesse à chaque fois qu’il pensait à elle , c’est à dire toute la journée pour ne pas dire la nuit .
Il comprit qu’il fallait rapidement se décider à l’inviter. Il le fit en faisant un pansement avec elle un Dimanche de garde. Elle sourit immédiatement et ne répondit rien : c’était gagné !Il passerait la prendre le lendemain même.
La suite fut un tourbillon de sensualité comme on peut le découvrir à 22 ans . Leur histoire dura ainsi sans nuage pendant un an , jusqu’ à ce jour d’Eté orageux où , comme la foudre déchire le ciel ,une fracture brutale s’installa dans leur ciel amoureux .

Marc se leva et s’approcha de l’unique fenêtre de la petite chambre qu’il occupait maintenant depuis un an . Il tira le rideau , une douce lumière bleutée inonda la pièce , annoncant un jour radieux . Ce bleu... il eut encore une réminiscence d’un tableau de Chagall « bouquet radieux ».
Il regarda l’heure : 6h 30 . Pas de problème , largement le temps de prendre un bon petit dej avant de partir au boulot .
Il se revit dans cette même pièce , six mois plus tôt avec Marion. Il réalisa avec lucidité qu’il avait confondu un tourbillon de sensualité avec un amour indestructible . Il pensa à cette phrase de René Char « la lucidité est la blessure la plus proche du soleil » .
Il termina sa copieuse tartine beurrée , avala la dernière gorgée de café, un café bien serré comme il aimait à le faire le matin , solide point d’ancrage dans la journée .. Il attrapa son casque et son blouson et dévala quatre à quatre les six étages du petit immeuble de la rue Sorbier ou était nichée sa chambre de bonne qu’il louait à prix d’ami au père d’un pote interne en psychiatrie .
Il retrouva sa moto sagement garée dans la petite cour . C’était une BMW 80 GS achetée d’occasion , une occasion à saisir et cette occase , il l’avait saisie on peut le dire car il n’avait pas encore le permis...Eric et Marif , deux amis qui furent proches lui avaient prêté l’argent . Il les avait largement remboursés depuis mais hélas , depuis qu’ils étaient séparés , il n’avait plus aucune nouvelle d’eux .
Ce mystère des affinités électives , une alchimie qui fait que des êtres très proches , peuvent se retrouver du jour au lendemain si lointains quand ils modifient leur cercle de relations .
Depuis lors , Marc était assez seul à Paris , et d’autant plus que Marion n’était plus avec lui . En dehors de son travail , il n’avait pas envie de voir grand monde . Il vivait en profondeur la dure solitude que Paris fait traverser à certains de ses habitants , de souche ou de passage .
On sort un soir d’Eté , par exemple dans la rue Mouffetard ou la rue Saint André des arts , c’est un flux ininterrompu de gens qui parlent , rient et , s’invectivent et qui ignorent superbement que vous , vous êtes seul . On rentre dans un café , on espère lier conversation , l’espace d’un instant avec n’importe qui ,... mais rien .
Alors on rentre dans un des nombreux cinémas , qui ne manquent pas à Paris ,puis on rentre chez soi,encore un peu dans le film , pour rejoindre le film de sa vie , mi triste dans cette solitude et mi satisfait finalement de ne pas avoir perdu son temps avec n’importe qui .


Depuis qu’il était à Paris , Marc avait même perdu contact avec l’escrime , son sport de toujours , dans lequel il était plutôt bon pour être arrivé jusqu’au championnat de France . Il se faisait de plus en plus solitaire ces derniers temps . Il se découvrait une passion pour la peinture et ne manquait pas les grandes expositions comme Paris savait en offrir .
Il avait vu récemment un exposition Chagall et sans savoir pourquoi , il avait été touché par ce peintre . Peut être un jour lui aussi prendrait il un pinceau...
Il démarra sa béhème . Immédiatement , le blop blop blop des cylindres et le clic clic clic des culbuteurs vinrent se loger dans ses oreilles comme les paroles d’un ami .
La moto , ce baume sur le cœur du solitaire ! qui trouve la pleine dimension libre de sa solitude . Le plaisir de rouler en balancant la machine dans les virages , particulièrement lors des esacapades hors la ville . Et dans la ville , cette liberté unique de mouvement et de stationnement , bref , le son , le parfum la dimension de la liberté .
Il prit la rue de Menilmontant jusqu’ à la porte de Bagnolet puis là , le périph .
Ah , ce periph !... A chaque fois un sentiment d’absurdité le saisissait à l’entrée d’un périph , non pas comme Sartre devant sa racine qui se sentait « de trop », mais exactement comme l’inverse . Il avait l’impression que tous ces gens qui tournaient à une vitesse donnée sans pouvoir s’arrêter à droite ou à gauche , sans communiquer autrement que par le biais de conflits et d’engueulades , tous ces gens étaient « en moins » , en négatif dans leur existence .
Ils aspiraient tous à être un comme un oiseau qui chante le matin à l’aube , mais ils s’engageaient inéluctablement dans une voie de non être . Leur essence était comme étouffée par leur existence .Pour Marc , l’essence et l’existence étaient indissolublement liées , et les spéculations philosophiques pour séquencer l’une et l’autre dans le temps étaient pour lui assimilables à la dissection d’un animal vivant .
Marc avait une conception simple des choses : la vie était , un point c’est tout et il y avait sur Terre deux catégories de gens : ceux qui la respectaient , et ceux qui ne la respectaient pas .Pour lui , la vie se résumait en deux caractéristiques : mouvement , et communication .On pouvait bouger et faire cent fois le tour du périph , on n’était pas vraiment vivant .A l’inverse , on pouvait communiquer à gogo par Face book , twitter et autres , si on restait chez soi sans voir un sourire ou entendre le timbre d’une voix , d’un aboiement , d’un hennissement ou autre , on n’était pas vraiment vivant . Comme disait Brassens , le vin le meilleur , c’est celui qu’on partage .
Il fut donc soulagé de sortir du periph . IL gara sa moto sur le parking de l’hôpital , et se mit rapidement en tenue de travail . Cette semaine , il était affecté au SMUR . Une semaine sur deux , c’etaient les urgences , et l’autre , le SMUR . Il travaillait en binôme avec un praticien urgentiste , cette semaine , c’était Jacques .
Une solide poignée de main et un café plus tard , il vit arriver Sarah , l’infirmière chef des urgences .
- Coucou Sarah , ca va ? (Bises réciproques , smack et resmack )
- Ca va , et toi ?
- Impec , ils annoncent beau aujourd’hui . Ca va bien rouler .
- Si ca pouvait se calmer un peu , ca m’irait bien aussi . Sarah faisait allusion aux trois journées et nuits précédentes où il n’avaient pas touché terre .Elle déposa un paquet de croissants sur la table
- C’est mon tour aujourd’hui dit elle
- Super sympa dit Marc en engloutissant la moitié d’un premier croissant .
- Jacques arriva , il était allé vérifier un truc dans la caisse de soins .
- ‘ jour Sarah , ouh , merci pour les croissants !

Puis arrivèrent Solenn et Jean , l’infirmière et l’infirmier des urgences , et enfin Cathy , l’interne . Ce petit monde appréciait ces moments de calme du petit matin , avant la tempête , en général en milieu et en fin de matinée , puis en soirée et tard dans la nuit .
Ils discutaient de tout et de rien : ce qu’ils allaient faire aux prochaines vacances , la dernière bourde du président de la République , le concert de Souchon et Voulzy ou je ne sais qui , la semaine dernière . Mais inévitablement , resurgissait aussi dans les conversations l’urgence vue la veille ou il y a un mois , ou plus , ou moins , le temps important peu , car elle laissé dans leur souvenir une trace profonde et intemporelle par sa difficulté humaine ou technique .
Le kaléïdoscope sonore de leurs voix s’interrompit net quand sonna le téléphone rouge .
Les pompiers , dit Sarah tout en se levant pour répondre .

Marc et Jacques savaient que d’était pour eux et commencèrent à se déplacer lentement vers le téléphone , avec dans leurs veines cette décharge d’adrénaline caractéristique avant chaque intervention , qui part un peu en dessous du plexus solaire ,et qui galvanise tous les muscles .
Accident , périphérique Sud , porte de Gentilly , camionnette contre moto,à priori deux blessés graves .
Tout alla alors très vite : descente des escaliers quatre à quatre , départ vrombissant , sirène, gyrophare . Ils furent sur place en 8 minutes exactement . Les pompiers avaient déjà démarré les premiers secours .

La première victime , une jeune femme en état de mort apparente , étaient entourée de 2 pompiers qui s’apprêtaient à démarrer les mesures de réanimation d’urgence , il fallait enlever son casque , manoeuvre éminemment délicate en mobilisant au minimum le rachis cervical . Jacques pris son pouls : rien , pupilles dilatées , il confia à Marc la tâche du massage cardiaque , libérant un des pompiers et lui demandant de préparer les perfusions , et un kit d’intubation . Il pratiquèrent le massage 25 minutes interrompus par des chocs au défibrillateur , interminables .
La sueur perlait à grosses gouttes sur chaque front. Jacques fit un signe à Marc : il avait compris et le fit préparer la tentative de la dernière chance , l’injection d’adrénaline intracardiaque .
Rien . Hélas la jeune fille était décédée .

Pendant ce temps , les pompiers s’occupaient du deuxième accidenté , le pilote de la moto , qui lui avait un pouls et respirait , mais il était toujours inconscient . Ils lui ventilaient de l’O2 au masque depuis 30 minutes .
Jacques l’examina de la tête au pieds : inconscient, fracture du bras , probable commotion cérébrale . Marc posa la perfusion . Il fut coquillé et ramené par les pompiers jusqu’ aux urgences . Un sapeur pompier ramenait en parallèle le véhicule du SMUR . Il confièrent le blessé au réanimateur de garde

Ils revinrent sans se parler dans la salle de repos, sonnés . Ils avaient l’un et l’autre l’impression qu’ils étaient partis il y a cinq minutes . En réalité , 90 minutes s’étaient écoulées .

Marc était atteré . Merde , cette moto , semblable à celle qu’il avait prise ce matin , cet instrument de liberté , en l’espace d’un clin d’œil , qui devient instrument de mort , sur ce foutu périphérique .
Et cette foutue camionnette , un cinglé qui avait déboité au dernier moment , envoyant valser la moto à 100 km / h sur le mur de bretelle .

Il se fit la réflexion du Destin , implacable , qui dans des conditions identiques peut envoyer les uns vers la mort , et laisser les autres poursuivre leur vie terrestre .

Il se disait que cela nous dépassait , même si en moto il fallait systématiquement prévoir les erreurs des autres .

Il ne pouvait que garder le silence , ce silence de plomb qui s’abat toujours devant la mort quand elle survient si brutalement .

Jacques revint de la salle d’urgences , tout aussi abattu .
« On a fait ce qu’on a pu , on ne pouvait pas faire plus » , dit - il comme si i cherchait dans ces mots un apaisement difficile à venir .

Il reprit , comme pour exorciser cette douleur : « J’ai prévenu la famille... putain...dur ! »
Marc ne put rien lui répondre et posa deux cafés sur la table . Sarah arriva alors , penaude , comme si elle eût manifestement préféré les laisser tranquilles : «  Désolée les gars , un autre appel pour vous , douleur thoracique rue Maubert , une femme de 58 ans »

C’est reparti , on y va fit Marc ! peut être soulagé de cette reprise de l’urgence , qui permet d’oublier cette dure inervention .
Les escaliers quatre à quatre , le gyrophare , la sirène , cette fois ils étaient sur place en 4 minutes .
La patiente , guyanaise d’origine , était en vacances chez ses enfants . Elle était assise , essoufflée au bord du lit ..
Bonnes constantes dit Marc : 12/7 , cœur régulier 96 , Saturation O2 98 %
La hantise , dans la douleur thoracique , c’est l’infarctus . Immédiatement l’ECG était en place et Jacques sentit graduellement son stress diminuer en voyant défiler le tracé : microvoltage , pas de trouble dépolarisation , pas de trouble du rythme : « c’est une péricardite » fit il
OK dit Marc , et la patiente fut rassurée , perfusée , mobilisée doucement pour être amenée aux urgences .Le transfert se fit sans encombre . Marc discutait de tout et de rien avec la dame : son voyage en France , ses enfants , sa vie en Guyane où même si le temps était bien plus fatiguant, elle ne comprenait pas pourquoi elle faisait un malaise ici en France .
La patiente transférée aux urgences , Jacques regarda sa montre : « 13 h déjà . Ca passe vite ce matin ! on va casser la croûte ? »

- OK ca marche .

Le self de l’hôpital n’était pas si mauvais que ça . Ils retrouvèrent les internes , des différents services , conversations animées à bâtons rompus entre les carottes rapées et le poulet haricot vert sur tel ou tel malade ,sur le monde affligeant des politiques , sur les prochaines vacances , etc .

Le café pris , l’après midi s’étira ensuite dans une vague torpeur . Rien jusqu’à 15 h 30 où ils sortirent pour un type qui cassait tout chez lui . La police était sur place , le gars venait de fracasser sa chaine hi fi sur le mur en hurlant «  le monde est pourri ». Il vivait seul avec sa mère , tétanisée dans la cuisine .

Marc prépara un sédatif puissant pendant que Jacques expliquait la stratégie aux 3 policiers : il allait essayer de discuter avec lui et si ca tournait mal , les autres devaient entrer illico , un gars sur chaque épaule et le troisième pour ceinturer les jambes , tant qu’a faire le plus balèse de trois . Le plaquer à plat ventre au sol et alors Marc arrive avec sa seringue de neuroleptique bien tassée .
En fait , la discussion a suffi . Jacques a parlé 25 minutes avec le patient , qui a accepté gentiment une sédation « per os » et une hospitalisation aux urgences .

C’est toujours l’heure d’un café aux urgences : Sarah avait sorti quelques gâteaux de sa confection . « Pas le temps d’une petite sieste a jourd’hui ?» fit Marc .
« Pour çà , ca a failli entre une intoxication médicamenteuse et
une plaie du scalp à 15 points de suture » répondit Sarah – «  Cathy a joué les dentellières »
- « Ca va peut être bien se calmer un peu » reprit Jacques ,... cette phrase , qui ponctuait régulièrement les journées des services d’urgence .
- «  Le ciel t’entende » fit Sarah , un peu théatrale...
- Ils eurent le temps de papoter une bonne demi heure de ce qu’ils avaient fait le week end dernier, de la jeune fille qui était en train de dormir du sommeil de plomb des benzo diazepines , après sa tentative de suicide au Lexomil .
« Je vais essayer d’aller discuter avec elle dit Cathy »
- Ouais , si tu peux la réveiller dit Solenn.

Marc et Jacques furent appelés à nouveau trois fois jusqu’au passage du relais à 20 h : des interventions de routine , une mamie tombée chez elle et coincée dans son appartement , fracture du col fémoral , les pompiers avaient dû fracturer sa porte d’entrée .
- Heureusement , elle est tombée pas loin de son téléphone fit le caporal chef , elle n’avait pas de téléalarme .
Puis un autre AVP , voiture contre piéton , rien de grave , malgré beaucoup d’affolement . Le piéton , un homme d’une quarantaine d’années , en était quitte pour une fracture de cheville .
Dernier appel à 19h41 , une allergie aigüe à l’apéritif : cacahuète ou toast aux crustacés ? La aussi , un bon dénouement , grâce à l’effet souverain de l’adrénaline . Merci docteur !

Ils rentrèrent à 20h 39 et vinrent serrer la main à la nouvelle équipe : Justine l’infirmière , Charles l’urgentiste .
-Alors , combien ? leur demandèrent ils en guise de bonjour .
-Six
-La moyenne quoi , une intervention toutes les deux heures .
-Avec un méchant carton pour démarrer la journée...
-Ouais j’ai vu dit Charles , ce matin , le periph . Tu sais si le gars s’en sortira ?
- Aux dernières nouvelles toujours dans le coma
Ils se quittèrent après un moment sans rien dire, de ces moments qui en disent plus long que les paroles .
- Allez , bon courage
- Merci Ciao Ciao
Charles et Justine allaient affronter la nuit de douze heures , avec son lot d’urgences chirurgicales , médicales , psychiatriques , les ravages de la drogue , de l’alcool , ca c’était plus pour l’équipe de nuit , et aussi les urgences gériatriques avec le classique œdème aigu du poumon de 4 h du mat .
Salut Jacquot dit Marc avec une tape sur l’épaule , il est temps de se déconnecter un peu .
-Salut Marcos , on se retrouve ensemble Jeudi j’ai vu
-OK , à Jeudi

Marc reprit sa moto sur le parking . Il n’écouta pas cette fois le bruit du moteur , le souvenir de cette première sortie de la journée restant figé en lui comme une hache sur un billot de bois .

Il n’allait pas rentrer par le périph , ce soir ,non , il allait passer par Paris Centre .
L’esprit vagabond , il arriva place d’Italie , pris l’avenue des Gobelins puis à gauche le boulevard de Port Royal , puis le Boul Mich et gara sa machine près de la place St Michel . Un avantage inexpugnable de la moto à Paris est de se garer ou on veut quand on veut .
Il traversa la place , comme toujours en toute saison encombrée de monde : des asiatiques en vacances en flagrant délit de tourisme , des paumés adossés aux murs avec leurs chiens et quelques bouteilles de bière
L’un deux avec piercing dans la narine s’approcha de lui
- tas pas un euro ?

Marc regarda le chien très calme avec un foulard rouge autour du cou ,manifestement bien nourri , ce qui était rassurant .
- Non , désolé .
Plus loin , un petit groupe de branchés rive gauche , trois gars et deux filles , manifestement du genre étudiant qui n’était pas de le besoin , marchaient d’un pas vif vers la rue Saint André des Arts , voix tonitruantes et rires aux éclats . Il les imagina sans peine se faire un petit resto , puis un ciné puis un boîte jusqu’au petit matin.
Un type le bouscula de l’épaule et Marc eut un réflexe défensif comme si il sentait le coup du pick pocket . Il se retourna vivement de trois quart et fixa le gars droit dans les yeux .
-Shit ? lui dit le gars , un maghrebin manifestement pas méchant
-Non Merci , dit Marc .
Il sortit du tumulte et s’engagea sur le pont Notre Dame. C’était le crépuscule , il devait être 21 h 30 .L’air était sec et tiède et le ciel s’allumait de lumière bleue et rose . De petits nuages circulaient l’un derrière l’autre , poussés par un vent nonchalant. C’était le ciel de Paris .
IL resta de longues minutes à contempler cette poétique lumière puis il s’engagea vers la place Notre Dame .
La cathédrale resplendissait sous les derniers rayons du soleil . Les impressions se bousculaient dans la pensée contemplative de Marc , et prenaient des mots pour s’exprimer : Imposant...Calme... Massif... Matière Harmonie... Révélation... voilà bizarrement les mots qui lui vinrent à l’esprit .
Il était fasciné par la trace qu’avaient laissée les hommes et les femmes du treizième siecle , toujours incroyablement présente , monument de un siècle de labeur et de ferveur. Invasions , guerres , révolutions , la cathédrale restait pareille à elle même .Et en comparaison , qu’allaient laisser les hommes et les femmes du XXI eme siecle ?
IL lui sembla que cette monumentale sculpture vivante avait un visage , un message éternel inscrit dans la pierre , pierre vivante dans un présent perpétuel , résistant au temps , et qui abriterait de tout temps une communauté vivante ,croyante ou non.
Il leva les yeux et vit dans une lumière bleu sombre la gargouille qui manifestement avait inspiré Chagall dans « le monstre surveillant Paris » .

Et, aussi subitement que l’éclair qui l’avait mis sous le charme éphémère de Marion , Marc venait de prendre une décision : il allait apprendre le langage des pierres , et se mettre à la sculpture . Prendre la mesure de l’exacte réalité , passer par l’humilité d'un nouvel apprentissage , faire son propre chemin spirituel et donner le meilleur de lui-même au chemin spirituel des autres . Cela , il le savait ne serait pas éphemère .

Là dessus , il se dit qu’il serait temps d’aller casser une petite croûte...
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