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Matières grises

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FINALISTE
Sélection Public

Je rencontrai Hassan dans le club de sport que je fréquentais assidument chaque semaine. Je n’appréciais pas tellement ce genre d’endroit ni les exercices qu’on y pratiquait, mais j’avais décidé de renforcer ma musculature, moi qui suis chercheur et passe la plus grande partie de mon temps de travail assis devant un ordinateur, ou encore dans des salles de réunion, des voitures ou des trains. À bientôt 40 ans, voir dans un miroir mon corps amolli me donnait la nausée. L’élément déclencheur fut une photo de vacances, prise sur une plage, sur laquelle mon profil alourdi et des « poignées d’amour » disgracieuses m’avaient fait honte.
Dès la rentrée, je m’étais donc inscrit dans une de ces salles de sport qui pullulent dans les grandes villes : des appareils appropriés invitent à se muscler en travaillant avec précision les biceps, triceps, quadriceps, adducteurs, abducteurs, grand droit, fessiers, ischio-jambiers... et j’en passe. C’étaient pour moi des instruments de torture. Pour compléter l’entraînement, je parcourais des centaines, que dis-je, des milliers de kilomètres sur des vélos d’intérieur sophistiqués me concoctant des parcours variés avec des côtes dignes des plus grands cols des Alpes. Je sortais de chaque séance fourbu, courbatu, tout le corps douloureux des efforts fournis, démoralisé à la pensée que je n’arriverais jamais à retrouver ma silhouette et mes capacités sportives de jeunesse.
Je côtoyais, bien sûr, des pros de la musculation : ceux qui jouent avec aisance de leurs muscles bien gonflés et parfaitement dessinés, qui arborent fièrement leur corps d’athlète, le sourire satisfait, une serviette négligemment jetée sur leurs épaules luisantes de sueur tandis qu’ils déambulent entre les appareils et devisent avec le coach d’égal à égal. Je ne pouvais pas, je ne pourrais sûrement jamais me mesurer à eux... Je regardais par contre avec sollicitude et bienveillance les gringalets qui venaient tenter de gagner quelques centimètres de muscles et les grassouillets qui suaient sang et eau pour perdre quelques centimètres de tour de taille. À côté d’eux, au moins, je me sentais beau et fort !
Et puis il y avait Hassan, cet homme de taille moyenne, la peau tannée par le soleil, qui ne rentrait dans aucune des catégories précédentes. Il avait le corps sec, tout en muscles denses et serrés, sans une once de graisse. Discret, mais efficace. Il soulevait les poids, tirait sur les avirons du rameur, pédalait, avalait les kilomètres sur le tapis de course, tout cela avec une concentration rare, les yeux fixés sur un horizon qu’il était seul à voir, gardant quoi qu’il arrive une dignité qui contrastait avec les autres sportifs de la salle, et avec moi sans aucun doute. Certains exercices nous tiraient en effet souvent plaintes, soupirs bruyants, jurons, rugissements pendant l’effort, cris de victoire lorsque nous avions battu nos propres records...
Le hasard fit qu’un soir, il sortit en même temps que moi de la salle. Je tentais d’engager la conversation :
— Bonsoir, je m’appelle François.
— Hassan.
— Pas trop dur ?
— Non, ça va.
— J’avoue que pour moi, ce n’est pas facile. Pas de sport depuis des années, la cigarette, la sédentarité... Enfin la routine, quoi, comme pour beaucoup...
— ...
— Moi je suis sociologue dans un organisme de recherche. Je ne bouge pas beaucoup pendant mes heures de travail.
Et j’ajoutai dans un rire censé détendre l’atmosphère :
— Seulement les neurones qui travaillent, la matière grise !
— ...
— Et toi, tu fais quoi ?
Il eut un vague sourire ironique avant de répondre :
— Moi ?... Matière grise... aussi...
— On va boire une bière pour faire connaissance ? J’ai remarqué que tu venais régulièrement à la salle de sport...
— Non, pas le temps. Je commence tôt demain. Bonsoir.
Il me sourit, me tapa familièrement sur l’épaule et tourna les talons. Je rentrai chez moi, troublé. Cet homme était décidément surprenant. Avait-il mal interprété l’intérêt que je lui portais ? Mes questions avaient-elles été trop personnelles ? Cela faisait bientôt deux mois que je venais au club deux ou trois fois par semaine, et je ne m’étais fait aucune véritable connaissance, aucun ami. Hassan était juste la seule personne du club de sport à laquelle j’avais envie de parler, peut-être à cause de sa discrétion et de son acharnement à progresser qui forçait mon admiration. C’était peut-être un grand timide ? Pourtant, avec son regard franc et perçant, sa voix claire, son port droit, la façon dont je l’avais vu demander des conseils au coach, rien ne semblait indiquer qu’il fût timide. Un taiseux, sans doute, peu enclin à parler de lui et à donner des informations personnelles à un inconnu. J’avais remarqué son léger accent, ses intonations qui trahissaient une origine étrangère. J’en conclus qu’il maîtrisait peut-être mal notre langue et ne tenait pas à engager de conversation qui risquerait de mettre en défaut sa compréhension du français.
J’oubliais Hassan et la salle de sport quand une réunion de travail m’amena en banlieue, dans une tour de bureaux nouvellement construite, jouxtant de vastes espaces encore en chantier. Des grues tournaient pour déplacer des palettes de parpaings ou des dalles de béton, des tractopelles gigantesques manœuvraient, des marteaux-piqueurs défonçaient d’anciens trottoirs, des camions déversaient des matériaux divers à grand fracas, ciment, gravier, sable, des bétonneuses tournaient sans relâche... Et bien sûr, des hordes d’ouvriers s’affairaient, dans un bruit assourdissant et des nuages de poussière qui irritaient les yeux et empêchaient littéralement de respirer. Je m’arrêtai quand même un instant pour observer ce ballet diabolique qui donnerait naissance à d’autres tours toujours plus hautes.
Soudain, je n’en crus pas mes yeux. Un peu plus loin, à côté d’une baraque de chantier près de laquelle quelques ouvriers prenaient leur pause, je reconnus Hassan. Il venait d’ôter son casque de chantier et allumait une cigarette. Aucun doute n’était possible, c’était bien lui, j’en étais absolument sûr. Son visage anguleux, sa mèche brune sur le front, son air altier malgré la tenue de chantier. Je me sentis presque indiscret et repris mon chemin vers mon lieu de réunion. Je n’étais resté qu’un instant, il ne m’avait pas vu.
Quelques jours plus tard, lors d’une nouvelle séance à la salle de sport, je m’arrangeai pour sortir en même temps que Hassan.
— Hassan ?
— Oui.
— Je... je t’ai vu l’autre jour, enfin... il me semble... sur un chantier...
Il se planta devant moi et me regarda droit dans les yeux :
— Ah oui ? Tu m’as vu ?
— Oui, je crois. Est-ce que... tu travailles sur un chantier ?
— Oui, tu as sans doute bien vu.
— Mais... pourquoi viens-tu à la salle de sport, alors ? Tu dois avoir assez bougé dans la journée sans aller le soir faire encore du sport...
— Parce que travailler sur un chantier, tu appelles ça faire du sport ? Et parce qu’on n’aurait pas le droit de venir en salle de sport si on est ouvrier sur un chantier ?
— Non, non, bien sûr, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire...
— Et qu’as-tu vu, François, sur ce chantier, à part moi ?
— Euh... j’ai vu... un chantier, quoi... des ouvriers... du béton, des engins de chantier...
— Et c’était de quelle couleur, tout ça ?
— ...
— Oui, globalement, c’était de quelle couleur, tout ce que tu as vu ?
— Eh bien... je crois que c’est le gris qui dominait, avec toute la poussière en plus...
Hassan triomphait.
— Voilà, c’était gris. Le ciment, le béton, les parpaings, les ronds à béton, la poussière, tout ça, c’est gris. Et moi je suis dans une équipe qui s’occupe de couler le béton. Tu comprends maintenant pourquoi je t’ai dit, l’autre soir, que moi aussi je travaillais avec de la matière grise ?
J’en restai sans voix. Hassan était en train de m’expliquer qu’il avait un travail harassant, toute la journée dehors dans la poussière et le bruit, et il trouvait le moyen de jouer avec humour sur l’expression « matière grise »... Alors que moi, j’avais utilisé ce terme pour évoquer au contraire une activité intellectuelle, qui me semblait à l’exact opposé de la situation de Hassan. Je ressentais de la honte à présent, je craignais de l’avoir vexé, d’avoir voulu marquer une prétendue supériorité avec ma « matière grise » qui n’avait rien à voir avec la sienne...
— Mais tu sais, François, avant, moi aussi je travaillai avec la même « matière grise » que toi...
— Comment ça ?
Une ombre voila son visage et, pour une fois, il baissa les yeux et sa voix trembla un peu.
— Je viens d’un pays en guerre, un pays où j’ai tout perdu, ma famille, mes amis, mon emploi... Moi aussi j’étais chercheur... mais tu vois, j’ai dû me reconvertir... pour survivre... Changer une matière grise pour une autre... Et la salle de sport, c’est aussi pour ne pas perdre la tête pour de bon, pour essayer d’oublier tout ce que j’ai vu et que je n’aurais pas dû voir... et pour pouvoir, un jour peut-être, retravailler avec ma matière grise à moi.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

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Claire Bouchet · il y a
J'avais tellement apprécié ce texte en première lecture que je ne suis pas étonnée de le retrouver en finale. C'est amplement mérité. Bonne finale Françoise.
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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup Claire, votre enthousiasme me touche !
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Guy Pavailler · il y a
Quand la réalité nous saute à la figure, quand cet homme empreint de dignité se tait et sait se reconstruire sur autre chose pour simplement survivre.Mes voix pour votre texte.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Guy !
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Mapie · il y a
Mes voix pour cette histoire réaliste!
si vous le souhaitez, dites moi ce que vous pensez de "La dernière note" ou "le secret de l'univers"

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Françoise Mornas · il y a
Merci Mapie, je vais aller voir vos textes dès que possible.
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Gerard du Vingt-quatre · il y a
Bel écrit.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Gérard !
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Hamza DIB · il y a
Sacré hassan il a donné une bonne lecon ba son ami . mes votes
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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup !
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Clarabt · il y a
Instant de vie, leçon de vie et plaisir de lecture
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Françoise Mornas · il y a
Merci Clarabt !
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Moniroje · il y a
C'est beau, ces seigneurs...
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Françoise Mornas · il y a
Merci Moniroje, beau commentaire !
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Doria Lescure · il y a
Je vous renouvelle mon soutien !
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Françoise Mornas · il y a
Merci Doria !
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Brocéliande · il y a
Bravo ..voilà ..ce sera mon mot ! J'ai aimé ..beaucoup beaucoup
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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup... beaucoup !
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Felix CULPA · il y a
Il en fallait de la matière grise pour décrire si joliment la vie de deux personnes dans une situation ordinaire, unis par un jeu de mots extraordinaire.
Merci pour ce merveilleux conte social, pour la force et la morale que vous avez su donner à un texte, à deux histoires, à une histoire, en toute simplicité sans aucun artifice. Je suis nouveau, je vous donne mes 3 voix et je m'abonne pour mieux vous lire.
Merci de soutenir mon tout premier texte en compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

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Françoise Mornas · il y a
Merci beaucoup Félix de votre vote et de votre commentaire qui me touche. Je vais bien sûr aller découvrir votre texte.
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