Matière Sombre 3 : Révélations

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« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

Force est de constater qu’au fil des mois je progressais continuellement dans l’étude de cette matière noire si mystérieuse, à la fois habitat et réseau de circulation pour ses occupants tout aussi mystérieux. C’est triste à dire mais la mort de mon voisin m’avait permis de faire une avancée majeure: il existait une corrélation entre la mort, la matière sombre et l’expansion de notre Univers. Dès lors je faisais des pas de géant presque quotidiennement et ce par le simple fait du hasard ou de l’expérimentation rudimentaire (ah! mes regrettés outils sophistiqués du CNRS !).

Je fus ainsi frappé par une observation réalisée à partir du minuscule balcon de mon appartement qui donnait sur la rue passante en contrebas. La circulation automobile y était toujours dense et ce particulièrement aux heures de pointe. C’est là que je remarquais une tâche sombre sur la chaussée que j’identifiais de prime abord comme étant une vulgaire tâche d’huile. Il y avait cependant une incohérence évidente à ma conclusion première : personne ne semblait vouloir éviter la flaque sombre comme tout automobiliste normalement constitué qui sait bien que la rencontre entre pneu et huile peut mal finir. De plus, que penser d’une tâche qui grandissait à vu d’oeil en étendant des bras pointus en toutes directions ? Un petit amas de matière noire bien sûr, il se formait là sans raison apparente et dans l’indifférence d'un monde aveugle. De l’autre côté de la chaussée, je surprenais un rat de fort calibre courant dans le caniveau, s’arrêtant ci et là comme pour jauger la possibilité de traverser sans y perdre la vie. Et c’est ce qu’il fit, se faisant écraser littéralement par la roue d’un camion aux trois quarts du chemin parcouru. A cet instant même deux créatures noires, de forme et de taille comparables à une main humaine, émergeaient de la “tâche” pour se précipiter sur la dépouille du rongeur. Je revivais stupéfait la même scène que chez feu Mr Milhac mais en miniature, pour un rat aplati.

A la question si seuls les humains étaient concernés par le processus post-mortem assuré par les créatures arachnoïdes, la réponse était donc non. Tous les êtres pourvus d’une conscience ne devaient pas échapper à leur convoitise ce qui posait, en soi, foule de bouleversements théologiques et philosophiques. De plus, leur façon de remplir leur mission semblait obéir à un certain ordre des proportions : de grosses araignées pour un rat, des monstres d’environ deux mètres d'envergure pour un homme. Et que penser de la présence de matière noire plusieurs dizaines de minutes avant que le rat ne trépasse et ce de façon tout à fait imprévisible ? Je me hasardais d’émettre l’hypothèse la moins folle : ces êtres n’appartenaient pas à notre dimension, certes, mais à notre Temps non plus.

Pour corroborer mon intuition je me résolus le lendemain à quitter mon appartement à la recherche de petits animaux vivants dans le parc de la résidence. J’y collectais en moins d’une heure trois punaises vertes, un scarabée noir minuscule et un épais lombric attiré par l’humidité d’une flaque au pied du chêneau de l’immeuble. Je remontais chez moi ardemment et m’installais illico à mon bureau. Je poussais un cri de surprise en y trouvant une tâche de matière sombre d’une dizaine de centimètres de diamètre, absente l’heure précédente j’étais formel. J’aurais dû m’y attendre mais quel choc de constater que mon hypothèse se confirmait avant même que j’ai pu procéder ! Armé d’une loupe et d’un stylet je mettais à mort l’une des punaises tout en observant le petit trou spatio-temporel dans mon bureau. Trois petites créatures noires, semblables à des tiques en sortirent pour se précipiter sur l’extrémité céphalique de la punaise encore parcourue de spasmes. A chaque sacrifice le même manège s’en suivait y compris pour le lombric qui attira un gros spécimen noir de la taille d’une pièce de monnaie. Une fois leur mission accomplie, les petits habitants de l’ombre regagnaient religieusement leur puits d’arrivée sur notre réalité. Ce dernier perdura une vingtaine de minutes puis disparut à son tour sans laisser trace de sa présence dérangeante sur mon bureau.

Deux questions m’obsédaient. La première concernait le libre arbitre. Que se serait-il passé si j’avais renoncé à l’expérience au dernier moment ? La matière noire aurait elle disparu ? Serait-elle seulement apparue ? La question d’ordre métaphysique me renvoyait à la nature même du Temps. Un mystère complet encore de nos jours. Alors que nous avions tous l’impression innée de son écoulement perpétuel du Passé vers le Futur, aucun modèle physique n’était capable d’expliquer le pourquoi du comment. Hors, les nécrophages sombres devaient bien appréhender le déterminisme du Futur pour en maitriser l’issue inéluctable, ayant de facto un coup d’avance sur le moment que nous vivions présentement. La seconde question était le siège de la dimension qui les abritait avant qu’ils ne deviennent visibles, pour moi en tout cas. Les structures gigantesques obscurcissant le ciel reposant sur des piliers titanesques enracinés au sol présageaient une édification de la part des créatures qui en recouvraient la surface. Mais que penser alors de ces flaques pouvant apparaitre et disparaitre loin de tout “nid” de matière noire. Leur dimension “d’origine” devait se cacher au sein de la matière connue, la nôtre, celle qui fait de notre monde ce qu’il est. La place ne manquait pas sachant qu’elle est constituée principalement (plus de 99% en fait) de...vide ! Les dernières théories de la physique moderne abondaient d’ailleurs dans mon sens : l’inclusion de dimensions supplémentaires était nécessaire aux simulations et impliquait donc qu’elles soient “cachées” ou “pliées” au sein de la matière.

Ces postulats établis, on ne pouvait qu’admettre la grande facilité aux ténèbres à pouvoir émerger au moment requis de nulle part et de partout. Le monde scientifique en serait bouleversé si mes théories s’avéraient exactes. Mais comment prouver l’existence de ce qu’aucun instrument n’avait pu isoler à ce jour. Même le LHC de Genève, le plus grand accélérateur de particules au monde s'avérait impuissant dans la quête de la moindre particule de matière noire. Hors, sans un début de preuve, si je révélais ce que je savais, rires et quolibets m’attendaient. Aucune importance, de la gloire ou d’une quelconque reconnaissance je n’avais cure. La démonstration de la Vérité au grand jour me tentait davantage mais à quoi bon ? Au stade de mes recherches, mes découvertes posaient plus de questions que n’apportaient de réponses. Notamment à la question fondamentale que se pose l’Humanité depuis la nuit des temps "Qu’advient-il de l’âme après la mort?” je n’en savais rien. Certes ces êtres venus d’ailleurs semblaient se charger de “débarrasser” les dépouilles de leur esprit mais ensuite c’était le mystère complet.

N’ayant pas l’intention de me contenter de spéculations, je décidais de passer à la phase active dans mes expériences. Je provoquais ainsi, par le sacrifice de quelques mouches communes, l’apparition de portails noirs dans mon appartement. Mais mon rôle ne se limitait plus à observer mais à interagir avec ces portes dimensionnelles. Alors que leurs petits occupants étaient concentrés sur leur macabre opération, j’en profitais pour utiliser le puits sombre à peine créé. J'y introduisais dans un premier temps des objets divers et variés tels que des pièces de monnaie, des trombones ou je ne sais quoi encore. La matière sombre se comportait alors comme une vulgaire flaque de peinture noire, recouvrant l'objet à son contact, en partie ou totalité selon la taille du dit objet. Mais soudainement, et ce indépendamment de sa taille ou de son poids, l'objet était englouti littéralement, tombant dans le puits qui n'opposait apparemment plus aucune résistance.
Je renouvelais inlassablement l'expérience et le phénomène extraordinaire se reproduisait à l'identique devant mes yeux ébahis. Pour savoir ce qu'il advenait de ces objets, j'eus l'idée de fixer une cuillère à l'extrémité d'une cordelette de quelques mètres de long. Je constatais alors que le puits spatio-temporel n'était profond que d'environ deux mètres et qu'il était parfaitement aisé de ramener la cuillère intacte de son" petit voyage exotique" en tirant simplement sur le fil qui la reliait à notre plan de réalité. Qu'arriverait-il alors si l'on remplaçait un objet inerte par un être vivant, en l’occurrence par l’un de mes insectes cobayes ? J’en fis glisser un dans une bouteille de Whisky vide (je n'en manquais pas), rebouchée et entourée par ma sempiternelle cordelette. Je la posai au centre de la flaque noire nouvellement constituée au dépend du lino du salon. Et je la vis disparaitre après un court instant, sans perturber le moins du monde les petits fossoyeurs affairés sur le cadavre frais d’une mouche punaisée. Quelques minutes passées, je ressortis la bouteille contenant l’insecte du trou dimensionnel. Il n’avait pas l’air d’en avoir souffert, il ne gardait aucune séquelle visible de son expérience.
Le lendemain, non sans hésitation, j’y plongeais la main presque jusqu’au coude. J’en ressortais également indemne, juste une sensation de chaleur passagère qui s’estompa rapidement. Je réalisais ainsi de véritables tours de magie digne du grand Houdini : je plongeais par exemple mon bras entier dans le plan de la table du salon et rien n’en sortait par en dessous. A une différence près, c'est que pour ma part, je n’utilisais aucun trucage.

J’étais prêt pour le grand saut, plonger corps et âme dans le monde des ténèbres était la phase ultime et obligatoire de mes recherches. Qu’avais-je à perdre ? Moi qui vivait en reclus imbibé d'alcool du matin au soir et ce depuis des années, appartenais-je encore vraiment au monde des vivants ? Je ne savais même plus si je continuais à vivre pour boire ou si je buvais pour mourir lentement. C’était la folie et la mort qui m’attendaient si je ne franchissais pas le pas fatidique, assurément.
Pour ce faire, je devais d’abord trouver un animal de bonne taille pour que le portail, créé consécutivement à son sacrifice, soit assez large pour que je puisse y pénétrer. Un soir je parvins à capturer un chat errant dans les alentours du jardin de la résidence en l'attirant avec un morceau de viande fraîche. Je remontais à l’appartement avec mon butin bien serré contre ma poitrine. Il soufflait et crachait de désapprobation alors que je montais les escaliers quatre à quatre. Je commençais à penser que le courage allait me manquer pour mettre à mort la pauvre bête. Mais, une fois à l’intérieur de l’appartement, je découvris une tâche sombre d’un bon mètre de diamètre sur le sol du couloir de l’entrée, ce qui m'assura que j’allais effectivement surmonter cette épreuve et ce, dans un futur imminent. Et je le fis, serrant de plus en plus fort l’animal qui s’agitait pour finalement ne plus bouger du tout.

Je déposai le cadavre du chat au sol et les bêtes noires arrivèrent. Je respirais à plein poumons, hyper-ventilant à la manière d’un apnéiste qui s’apprête à rejoindre les profondeurs. Je m'allongeai près du bord pour y plonger la tête yeux fermés, les rouvris et pris une grande bouffée d'air, apparemment tout à fait respirable. L'obscurité y régnait, m'interdisant dans un premier temps un examen minutieux des lieux depuis mon poste d'observation. Mais ma vision s'accommoda à la pénombre, si bien que je pouvais désormais distinguer le fond du puits, à environ deux mètres à peine, jonché d'objets divers et familiers, utilisés au cours de mes expériences préalables. Sans tergiverser, avant que la peur et la raison ne me dictent de renoncer, je me laissai glisser tout entier dans ces ténèbres inexplorées.

Je chutai lourdement sur un sol dur et humide, constatant de fait que les lois physiques telles que la gravité s'appliquaient également à cet endroit étrange. Il ne s'agissait nullement d'un puits, bien que bas de plafond l'espace y était gigantesque. Aussi loin que je portais mon regard, je n'apercevais aucun mur ou cloison circonscrivant les lieux. Au dessus de moi, la lumière de mon appartement inondait un petit périmètre aux alentours mais la porte dimensionnelle n’allait pas tarder à se refermer, je le savais bien. A cette idée j'angoissais et l’impression s’aggrava encore lorsque je réalisais que je n’étais pas seul dans cet espace sans limite, loin sans faut. Le plafond des lieux était totalement maculé par ses habitants désormais si familiers. De toutes tailles, ils étaient concentrés autour du disque lumineux que représentait mon accès de fortune. Je vis certains y pénétrer, surement pour rejoindre la dépouille du chat tandis que d'autres, de leurs pattes longilignes, en maintenaient les bords, le laps de temps nécessaire. Ces êtres repoussants avaient visiblement l'insolite capacité à pouvoir déchirer la fine barrière séparant notre réalité de la leur et assuraient la pérennité de la brèche jusqu'au retour de leurs congénères rassasiés. Je devinais ainsi au loin une multitude de sources lumineuses identiques provenant du plafond, donnant à cet endroit un aspect surnaturel, mystique. La Mort était à l'oeuvre partout, les tréfonds de son univers étaient illuminés par celui des vivants.

Je décidai de m'aventurer plus en avant dans ce monde inconnu, abandonnant mon point d'entrée. Après tout, il en existait visiblement un nombre considérable, en évolution constante qui plus est. Je pourrais, en me hissant, en emprunter un si le besoin s'en faisait ressentir. Partout les créatures parcouraient la galerie dans une frénésie surnaturelle, si bien que je n’osais faire le moindre geste superflu au risque d’en effleurer certains. Ma présence, bizarrement, passait totalement inaperçue. Plus exactement, ils semblaient même m'éviter, me contourner, comme si le moindre contact avec mon corps les répugnait tout autant que moi. Au hasard de mon exploration, je découvris la base de plusieurs piliers, ceux-là mêmes que j'avais pu observer de l'extérieur à maintes reprises. Le flux des monstruosités était dense autour des portes creusées au dépend des parois de ces structures titanesques.

J'y pénétrai à mon tour, suivant le cortège répugnant, me retrouvant à l'aplomb d'une sorte de tunnel vertical, sombre et infini. Seule une lumière pâle, paraissant aussi éloignée qu'une étoile dans le firmament, semblait défier au loin les ténèbres environnantes. Fort étrange lumière blafarde et palpitante, intense mais en aucun cas éblouissante. Soudain, une aspiration brutale et puissante me souleva du sol, me propulsa dans le passage, me faisant virevolter en tous sens, percutant violemment la paroi et les êtres qui y étaient accolés par instants. Je commençai à regretter mon imprudence et mon orgueil, j’allais mourir, c’était certain. Mon esprit abandonna toute résistance pour trouver refuge dans une torpeur salvatrice.

J’émergeai de l’inconscience avec le sentiment d’avoir succombé mais j’étais bel et bien en vie. Mon périple avait dû être long, je ne reconnaissais rien du décor que j’avais quitté au moment de sombrer. J’étais dans une antre aux dimensions cyclopéennes, je flottais là, comme en apesanteur. Contrairement au tunnel étroit et sombre m’ayant conduit ici, le lieu était à nouveau vaste et lumineux. Les parois étaient étranges, translucides, me laissant découvrir l'extérieur de la cavité avec stupéfaction. De la sphère immense dans laquelle je me trouvais je pouvais admirer l'espace intersidéral, le Soleil et les planètes gravitant autour, tous réduits à des points lumineux noyés dans un entrelacs de matière sombre convergeant vers mon lieu d'observation. J'étais en dehors du Temps et de l'Espace, je pouvais appréhender l'Univers dans son immensité d'un point de vue tout à fait inédit, extérieur à lui.

Tout à coup, une présence s'imposa à moi dans mon dos, tout mon être me dictait de ne pas me retourner, mais c'est pourtant ce que je fis, et c’est là que je la vis. La source de lumière inondant cet endroit provenait en fait des entrailles d’un immense abdomen laiteux, celui d’une entité d’une taille inimaginable. Les créatures des ténèbres étaient partout autour, des millions peut-être, dessus et dessous, s’affairant sans relâche aux deux extrémités de la monstruosité titanesque dans une cacophonie de frottements râpeux. Au niveau de sa tête cauchemardesque, maelström de pattes et de mandibules noires, elles semblaient la nourrir en régurgitant ce qu’elles avaient en elles. A l’autre extrémité, elles recueillaient des oeufs pâles et translucides qu’elles emmenaient aussitôt plus loin. Tout un pan de l’immense globe en était couvert, je vis même quelques uns en train d'éclore, libérant ainsi un nouvel et jeune habitant de l’ombre.

De ce spectacle dantesque, j'en tirais une conclusion : de notre âme après la mort, leur reine génitrice s’en goinfrait, pour pondre encore et encore, propageant partout sa terrible progéniture, repoussant toujours plus loin les limites de son royaume interstellaire. Royaume que j'avais eu l'audace de violer et d'infiltrer jusqu'au sein des seins. Paralysé par la terreur, je m'en remettais à mon sort dont je pouvais, désormais, en connaître parfaitement l'issue.

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