Matière sombre 2 : Confrontation

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« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

Sept ans après les évènements de Seattle...

Si un jour, comme moi, vous réalisez que vous avez tout perdu, vous lutterez malgré tout pour votre âme. Bien enfouie dans les méandres du cerveau, elle vous poussera à réagir, si ce n’est pour votre salut, au moins pour celui de vos proches. Mon ami Jean-Marc en avait été privé à jamais pour avoir côtoyé la réalité de la matière sombre et de ses terribles occupants d’un peu trop près. Certes, contrairement à lui, je m’étais sorti de l’expérience sans trop de séquelles apparentes mais d’une certaine façon, mon esprit en avait été altéré pour toujours. Il est une chose de survivre à un traumatisme pareil, il en est une autre de poursuivre son existence sachant que le cauchemar est réel, partout et permanent.

Après des années de dépression, de passages itératifs en institutions psychiatriques et autre maisons de repos, je me suis retrouvé alcoolique, seul et sans emploi. Ma femme partie avec le jeune professeur de dessin de notre fils, mon poste de chercheur au CNRS de Toulouse donné à un autre tout aussi compétent que moi mais beaucoup plus assidu. Je ne leur en voulais même pas, c’est moi qui avait quitté ce monde le premier après tout, le fuyant perpétuellement pour me planquer sous une bouteille de whisky. Quoiqu’il en soit l’alcool et les médicaments faisaient un très mauvais mélange, aussi, ayant peu à perdre je décidais d’arrêter de les prendre. Pour être plus honnête, il m’était de toute façon impossible d’arrêter de boire... et pour ce qui allait advenir par la suite, j’avais un plan.

Quitte à se tuer à petit feu, autant tenter la confrontation, même si son issue fatale ne laissait que peu de place au doute. Tôt ou tard il faut affronter ses démons... C’est ce que j’allais faire mais au sens propre du terme. Je choisis le premier janvier 2013 pour stopper tout traitement chimique à visée psychotrope dont je balançais le stock de mes boites à la poubelle tout en vidant une bouteille de whisky pour fêter l’évènement. A peine trois jours après, les ombres apparurent. D’abord floues et par intermittences, puis de plus en plus nettes et permanentes. La matière noire réinvestissait depuis l'invisible la place qui était la sienne et qu’elle n’avait d’ailleurs jamais quitté durant toutes ces années. Cette fois-ci, je n’allais pas fuir comme je l’avais toujours fait, j’allais l’étudier comme l’aurait fait tout scientifique digne de ce nom, tel que Jean-Marc et moi même le furent jadis. Au dixième jour de sevrage, le spectacle qu’offraient les structures cyclopéennes noires comme l’ébène dans l’encadrement de la fenêtre de mon appartement était à couper le souffle. Pour la première fois, je pus distinguer que les colonnes verticales distordues tenaient lieu et place de pilier pour sous tenter une structure horizontale, très haut dans le ciel, elle-même constituée d’un enchevêtrement anarchique de filaments noirs et irisés. Et enfin je les vis eux, les monstres, innombrables et parcourant la surface de l’édifice grotesque, rendant ses parois mouvantes et intangibles.

Durant les semaines qui suivirent je ne quittais évidemment pas mon appartement, totalement absorbé par la tâche de décrire au mieux ce que je pouvais observer depuis mon abri futile. Lorsque la terreur était trop grande, je me rabattais sur quelques verres de mon sevrage préféré. Jusque là il fonctionnait assez bien, je ne tremblais plus une fois la dose requise ingérée et parfois, la quantité d’alcool consommée était telle que je me retrouvais dans un coma salvateur. A force d’observations et de recoupements précis, je fis la découverte que la matière noire n’était pas de distribution hasardeuse. Certains endroits de la ville par exemple semblaient totalement épargnés alors que d’autres étaient noyés littéralement dessous. Aucune trace visible de structure filamenteuse ou de créatures arachnoïdes dans l’école en contrebas alors que l’hospice pourtant juste à côté en était envahi. Et que dire du comportement étrange de ces mêmes créatures, que j’ai vu de mes yeux prédatrices et qui pourtant semblaient fuir les lieux de vie et la foule en particulier ? Malgré leur aspect similaire, je pus ainsi distinguer plusieurs rôles dévolus à ces bêtes. La plupart oeuvrait incontestablement à l’édification de la structure géante, remodelant en permanence la trame noirâtre et luisante à la manière de nos insectes vivant en collectivité. D’autres par contre s’aventuraient ci et là, seuls ou par petits groupes et parfois même assez loin de leur habitat. Pourquoi ? Toutes ces considérations m’échappaient totalement mais à mesure que je les étudiais, je les craignais un peu moins. Je tentais en tout cas et à chaque instant de m’en convaincre.

Pour faire des pauses dans ce huis clos oppressant, je ne pouvais plus compter que sur mon voisin de palier, Mr Milhac, un vieil homme octogénaire porté également sur la bouteille (l’alcool conserve, c’est connu !). Nous avions pris pour habitude de partager un moment autour d’un verre tous les dimanches soir tout en discutant de sujets d’actualité. Celui- ci ne fit pas exception, et comme la semaine dernière il m’avait offert sa tournée chez lui, ce fût mon tour de l’accueillir promptement (19h30 précise... Les alcoolos sont d’une ponctualité à toute épreuve pour certaines choses... une seule en fait). Il me trouva nerveux et amaigri, rien d’étonnant, s’il voyait ce que j’aperçois par la fenêtre derrière son épaule pendant qu’il siffle son premier whisky, il en tomberait raide je pense. Heureusement pour lui, il ignorait tout de l’existence de l’hideuse réalité. D’ailleurs sa présence à mes côtés me permettait de penser à autre chose, ceci d’autant qu’il avait le tact ou la pudeur de ne jamais me poser de questions sur mes acitivités. Je faisais d’ailleurs de même, nous passions ainsi notre petite heure hebdomadaire à se tenir compagnie en sirotant, c’était bien ainsi.

Au bout d’un mois et demi je m’étais presque persuadé que mon étude de la matière sombre allait être longue et fastidieuse. Pourtant, un matin, mon retour à la réalité fut brutal lorsque je surpris un petit groupe de ces monstruosités accolées à la façade de mon immeuble. Elles semblaient manifestement chercher quelque chose. Individuellement, elles faisaient des aller-retour incessants pour finalement se regrouper au même endroit de la façade, comme pour rendre compte au groupe du désarroi de ne pas trouver l’objet de leur convoitise. Je fus pris d’une terreur indicible lorsque l’évidence s’imposa à moi : elles viennent pour moi. Après tout elles l’avaient déjà fait et je savais qu’elles ne toléraient pas la présence d’intrus dans leur dimension. Mon « don » me permettait de les voir mais dès lors, il était aussi une véritable malédiction puisqu'il me rendait aussi visible à leurs yeux qu’une torche dans la nuit. Comment oublier ce qu'elles avaient fait à Jean-Marc, lui qui se croyait hors de leur portée ? J'étais saisi d'effroi à cette évocation mais ma décision avait été prise, tout retour en arrière était impossible. J’en assumais les conséquences, je les attendais en me saoulant jusqu’à sombrer dans l’inconscience.

Pourtant elles ne vinrent pas. Au bout de trois jours de leur manège incessant, après être passé par la panique et l’abattement le plus complet, je finis par penser que j’allais survivre encore un peu, quelques jours voire quelques semaines. Elles disparurent même de leur site privilégié un samedi après-midi, bien que l’immeuble ait gardé des stigmates de leur présence incongrue sur la façade nord. Cette dernière était désormais vérolée par des filaments de matière sombre, à la manière d’un lierre rampant qui se cramponne au mur en assurant sa croissance recouvrante. Notre monde était enserré dans les mailles de cette étrange matière, peut-être depuis toujours, mais dans ce cas comment expliquer qu’il n’ait pas totalement disparu noyé sous elle ? Peut-être que nos deux mondes vivaient de façon symbiotique après tout, l’un permettant à l’autre d’exister et de s’étendre éternellement. Les astrophysiciens étaient tous unanimes pour admettre que sans concept de matière noire, notre univers n’existerait tout simplement pas. La gravité seule n’avait pas pu agencer la matière connue telle que nous la percevons tous, elle aurait dû être éparpillée aléatoirement plutôt que de former des corps célestes, des systèmes planétaires et en définitive des organismes vivants. Il fallait un ingrédient de plus, prédominant et essentiel. Je l’avais sous les yeux, j’en étais convaincu.

Dimanche 19h30, c’était l’heure de me rendre chez Mr Milhac. Je frappai à la porte de mon vieux compagnon solitaire qu’il ne verrouillait d’ailleurs que rarement. Pas de réponse... Pas très étonnant puisque sourd comme un pot. Je franchis alors le seuil quelque peu étonné et déçu de ne pas être attendu impatiemment comme d’accoutumé. J’avais besoin d’un verre en particulier à cet instant. L’épouvante me paralysa sur place lorsque je découvris que tout l’appartement de mon voisin était totalement infesté de matière sombre. Des murs au plafond, elle était partout, elle avait même recouvert l’ensemble du mobilier transformant ainsi la pièce principale en un cloaque obscur et inquiétant. J’eus tout de même la force de héler son nom, il me répondit d’une voix très affaiblie depuis la chambre où je me dirigea. C’est là que je découvris le summum de l’horreur : Mr Milhac gisait dans son lit, manifestement souffrant, alors qu’autour de lui, la pièce avait totalement disparu sous un amas noirâtre de la même matière filamenteuse.

— Ne faites donc pas cette tête... C’est juste une mauvaise... grippe, j’en... ai vu d’autres, me dit-il non sans mal, le souffle court.

Elles étaient là, les créatures sombres et infernales, l’une d’elles m’empêchant de m’approcher en s’interposant entre le lit et moi, recroquevillée sur elle-même à la manière d’un félin disputant sa proie. La seconde était au pied du lit, immobile, et avait déployé l’ensemble de ses nombreuses pattes longilignes sur les couvertures à hauteur des jambes pour l’enserrer. Enfin la troisième, la plus grosse, siégeait tout aussi immobile au-dessus de la tête de lit, son appendice tubulaire pendant au-dessus du visage du vieil homme, comme prête à recueillir son dernier souffle. Une lumière faible et laiteuse émanait de l’extrémité de l’organe filiforme.

— J’ai appelé le docteur, il ne devrait... plus tarder... maintenant, désolé pour... notre apéro dominical mon cher... mais ce n’est que partie remise.... ok ?

J’eus juste la présence d’esprit de lui répondre :
— Aucun problème, à dimanche prochain... Appelez-moi en cas de besoin, ne serait-ce que pour aller chercher les médicaments à la pharmacie.
Et je quittai l’appartement avec empressement, sachant bien que je ne le reverrai jamais vivant. Ce soir-là, je bus mon breuvage seul... Autant que nécessaire pour me retrouver ivre mort. Façon de parler, étant donné l’absence de matière sombre chez moi, désormais je savais que mon heure n’était pas encore venue.

Le lendemain en début d'après-midi, j'émergeais du coma avec une gueule de bois retentissante. La journée fût ponctuée par des aller-venus incessants au sein de l'immeuble : quelques membres de la famille de mon défunt voisin, un passage bref d'une équipe médicale et enfin les pompes funèbres pour la levée du corps. Puis plus rien, le silence. Je mesurais les questionnements liés à ma confrontation aux monstrueux charognards autour de Mr Milhac moribond. Ils n'étaient pas responsables de sa mort, le vieil homme était visiblement très malade et usé. Et puis dans le cas contraire, les créatures m'auraient certainement tué moi aussi, si de semer la mort était leur fonction. Non, je ne sais comment mais elles devaient sentir arriver l'heure du trépas, ce qui les attirait irrémédiablement comme des insectes nocturnes autour d'une source de lumière. Et puis au moment venu, elles recueillaient l'esprit du défunt de cette écoeurante et terrible façon. S'en nourrissaient-elles ? Incongrue idée que les anges de la mort aient besoin de manger. Leur régime alimentaire se cantonnait-il aux humains dans ce cas ? Peut-être s'en servaient-elles de matière première pour édifier leur habitat repoussant et titanesque ?

Mille interrogations m'assaillaient jour et nuit et chaque hypothèse formulée en appelait mille autres. Une nuit je me réveillais en sursaut, l'esprit illuminé par un embryon d'idée : j'eus la conviction que j'étais sur le point de faire une découverte fondamentale. Je passai le reste de la nuit et de la journée dans la foulée sur mon ordinateur en quête d'éléments factuels que j'intégrais dans une multitude d'équations complexes. Je mettais en parallèle divers paramètres comme l'expansion de la vie humaine sur Terre, le nombre moyen de décès quotidiens et la courbe traduisant l'expansion croissante de l'Univers. Au bout de plusieurs heures, une unique réponse s'imposait là, sur l'écran, comme une évidence : les courbes logarithmiques coïncidaient parfaitement. Dieu avait peut-être créé l'Univers mais c'est la Mort, ou plutôt les monstruosités qui oeuvraient dans son sillage, qui en assuraient son expansion perpétuelle. Je fus pris d'un vertige tant de conséquences découlaient de cette dernière révélation.

Une conclusion en particulier me redonnait une lueur d'espoir malgré mon état d'épuisement avancé : l'expansion étant croissante et proportionnelle partout, la Mort, et donc la Vie, devait être partout présente dans l'Univers.

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