Matière sombre

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Lauréat
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« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

Image de Automne 2013
L’histoire qui va suivre est en tout point vraie, soyez-en convaincus. Pourtant, à l’instant même où moi, Frédéric Cousturier, j’écris ces mots, tout ce qui est vrai, réel et tangible, toutes les certitudes et les fondements de notre réalité me paraissent bien flous, voire discutables...

C’est en 1991 que je fis connaissance de celui qui allait devenir mon « grand » ami, celui qui vous suit toute la vie et avec lequel peu de mots sont nécessaires pour se comprendre. Jean-Marc Fauvel, jeune étudiant en physique tout comme moi – mais plus brillant et appliqué que moi, sans nul doute –, était mon binôme en première année à la faculté des sciences de Paris. Nous logions ensemble dans un petit studio sous les toits d’un immeuble de style haussmannien du centre du 6e arrondissement. Nous étions inséparables, du matin au soir, du soir au matin. Notre relation avait quelque chose de symbiotique : lui m’éclairait dans mes difficultés à suivre le programme universitaire, moi je l’ouvrais au monde extérieur et aux franches parties de rigolade. Le respect était mutuel et total, l’amitié parfaite, sans ambiguïté ni jalousie, sans dispute ni conflit d’aucune sorte. En fin de cycle, nous partagions les mêmes relations féminines... Je pense que cela résume bien notre état d’esprit de l’époque.

Une chose est pourtant arrivée sans crier gare, un problème inattendu qui allait perturber sérieusement notre relation, et à jamais : je devins psychotique. Eh bien oui, ça vous tombe dessus comme ça, un matin pourtant comme tous les autres. J’avais vingt-quatre ans, tout allait parfaitement bien pour moi : je finissais mon master de physique des particules sans grande difficulté, toujours sous l’œil bienveillant de Jean-Marc qui s’était orienté, quant à lui, vers l’astrophysique – domaine qui, dans un sens, rejoignait par de nombreux aspects le mien (l’infiniment petit et l’infiniment grand sont infiniment inconnus, en fait !). Après une bonne nuit à l’issue d’une soirée d’étudiants bien arrosée, je quittai l’appartement pour tenter d’avaler un petit déjeuner au café du coin de la rue. Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde ; je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait communicatif, les gens que je croisais me rendaient mon bonjour par un signe de tête ou un gentil sourire. Je me souviens parfaitement de cet instant – comment oublier ce sentiment que tout bascule, sans comprendre le pourquoi du comment, comme si une bombe posée là par un terroriste explosait tout près de vous, vous laissant meurtri et hagard ? À une différence près que cette déflagration ne produisit aucun son, seulement des images.
Ce que je vis est difficile à décrire, mais il est primordial pour vous et moi que je le fasse. En fait, en un clin d’œil, tout avait changé, du ciel aux arbres, de la rue aux gens que je croisais. Ma vision de la réalité avait été modifiée... Je pense que le terme « augmentée » serait plus juste, d’ailleurs. Tout ce qui existait avant était bien là, mais totalement noyé dans un maelström fantasmagorique. Partout se trouvait une sorte de réseau de colonnes gigantesques, de distributions et de tailles diverses, mais toutes se rejoignaient à une hauteur vertigineuse pour constituer un maillage noirâtre, obscurcissant un ciel ayant viré au rouge sang. La structure étrange constituait un genre de toile arachnéenne titanesque, incohérente et hideuse, occupant tout l’espace aussi loin que je portais mon regard. Tout mon être était révulsé à la vision de cette chose qui semblait si étrangère à l’homme, tant par ses dimensions cyclopéennes que par son agencement anarchique. Une terreur primale s’empara de moi et me paralysa. Chaque atome de mon corps me dictait de fuir, d’être le plus loin possible de cette chose, comme si une mémoire ancestrale enfouie au plus profond de moi me hurlait de ne pas regarder. Mes jambes ne me répondaient pas. Alors, tétanisé, je contemplai cet enchevêtrement de ronces noires venues d’un autre monde. Un de ses filaments, que j’estimai d’une taille de plusieurs centaines de mètres de diamètre, prenait racine à dix pas de moi. Totalement ébahi, je tentai de détailler cette sorte de pilier d’allure organique si énorme et étrange, alors que personne ne semblait remarquer sa présence incongrue. Ses reflets irisés me firent penser à la chitine de certains insectes. Je remarquai aussi que sa surface était criblée d’orifices en œil de chat, d’où émergeait une lumière laiteuse et palpitante. Et là, je vis des choses en sortir, par milliers ; des créatures sombres, grossièrement humanoïdes, mais pourvues d’innombrables membres filiformes articulés. Leur façon de se mouvoir était terrifiante ; certaines rampaient, d’autres bondissaient, mais toutes étaient rapides et semblaient constituer un ballet parfaitement orchestré. Bien que dépourvues d’yeux apparents, l’une d’entre elles s’immobilisa pour se tourner dans ma direction, comme si elle me toisait de façon menaçante, prête à se ruer sur moi. Et c’est ce qu’elle fit : avec une célérité surnaturelle, la bête s’était retrouvée en quelques bonds successifs juste devant moi. Là, se tenait un monstre de cauchemar, une entité noire comme l’ébène, menaçante, prédatrice. Cela en fut trop. L’instinct de survie prit le pas sur la peur, je parvins enfin à me mouvoir pour prendre la fuite. Complètement terrorisé, je courus à perdre haleine ; rejoindre Jean-Marc au studio était mon seul but. Sur le retour, partout les mêmes images, le même monde métamorphosé, la porte des Enfers s’était bel et bien ouverte sur notre Terre. Je fis irruption dans l’appartement en hurlant, ce qui fit bondir du lit mon ami paniqué. Je tentai de lui raconter l’indicible, mais le souffle me manquait, et je lui faisais des grands gestes vers l’unique fenêtre d’où l’on pouvait parfaitement appréhender l’omniprésence de l’horrible réseau de filaments noirs. Jean-Marc regardait, les yeux exorbités, incrédule, vers la fenêtre où il ne voyait rien d’autre que le ciel bleu et les toits des immeubles du quartier. Je poussais des hurlements, je me contorsionnais en lui montrant le ciel : « Regarde, bon sang ! Même la lune est prise dans leur toile ! » Je sentis mes jambes se dérober et je perdis connaissance.

Je me réveillai vingt-quatre heures plus tard dans une chambre de l’hôpital psychiatrique de la ville, contentionné au lit par un jeu de sangles de cuir. Mon cauchemar avait pris fin pour faire suite à celui de la réclusion et de l’abrutissement médicamenteux. Je m’en contentais tout à fait, pourvu que ces visions terrifiantes fussent complètement jugulées ! J’eus divers entretiens avec médecins et psychiatres en blouse blanche. Ils m’expliquèrent de façon très professionnelle la nature de mon expérience, véritable inauguration d’entrée dans ma maladie mentale qu’ils nommaient schizophrénie à forme délirante et hallucinatoire. Rien de très original ou d’effrayant pour eux, la routine de leur spécialité, en somme. Une pathologie classique touchant les jeunes individus, de sexe masculin pour la plupart, mais incurable à l’heure actuelle, en dépit des avancées de la science. Cependant, les médicaments permettraient de mettre sous silence toute manifestation de la maladie, à condition de ne pas les arrêter, bien sûr. Grâce à tout un arsenal de molécules, je pus sortir rapidement et reprendre mon existence qui ne serait de toute façon plus jamais la même.
Ce fut un véritable séisme dans ma vie, tant pour ma famille que pour mes études, que je mis entre parenthèses durant une paire d’années. En toute logique, je déménageai pour rejoindre l’attention bienveillante de mes parents qui vivaient en banlieue, dans une villa calme avec un grand jardin. Ils comptaient tellement sur le silence et le plein air pour me revigorer que je n’objectai rien quand il s’agit de quitter le studio et mon ami Jean-Marc. Évidemment, mon entente avec ce dernier fut également altérée. Que restait-il de son vieil ami ? Les médicaments m’abrutissaient, ma personnalité d’ordinaire si enjouée était désormais éteinte et effacée. À chacune de nos entrevues qui suivirent, je ressentais en lui une peur larvée vis-à-vis de ma maladie, associée à sa pitié pourtant bien dissimulée. En sa présence, je revivais systématiquement avec force détails ce que j’avais vu lors de mon délire hallucinatoire : les colonnes entrelacées enserrant tout l’espace, les créatures repoussantes qu’elles abritaient et le visage désemparé de mon ami face à ma panique. Dès lors, notre relation avait été définitivement modifiée, nous le savions tous les deux. Jamais nous n’avions osé évoquer le sujet depuis ce jour, faisant mine d’ignorer cet épisode douloureux pour chacun de nous. Ainsi, logiquement, nos destins se séparèrent, pour toujours. Du moins c’est ce que je croyais.

Plusieurs années passèrent... Je pus mener, malgré ma « particularité », une vie à peu près normale. Je vivais en couple depuis peu et ma compagne et moi émettions le projet de faire un enfant. J’avais pu terminer mes études, non sans mal sans l’appui de Jean-Marc, et j’avais décroché un poste de chercheur en physique quantique et atomique au CNRS, à Toulouse. Je suivais de loin la carrière exemplaire de Jean-Marc qui avait intégré deux ans auparavant une équipe américaine de cosmologistes à Seattle. J’étais heureux pour lui, un peu jaloux aussi, mais sa réussite n’était que justice au vu de ses capacités que je savais très grandes. Aussi, c’est avec une immense joie et une toute aussi grande surprise que je découvris un matin un e-mail signé de Jean-Marc Fauvel intitulé « Salut mon ami ! ». En voici le contenu :

« Mon cher Fred,
Je me permets de t’écrire, car j’ai récemment croisé un de tes collègues à un symposium à New York et il a gentiment bien voulu me donner ton adresse e-mail. J’espère que tu vas bien, que ton poste de chercheur à Toulouse te convient.
La France me manque cruellement, mais mon travail ici m’absorbe tellement que je ne trouve pas le temps d’y retourner ne serait-ce que quelques jours, en tout cas pas dans un avenir proche. Je travaille en ce moment sur un sujet fascinant qui, je pense, te passionnerait aussi : la matière sombre. Je pense que tu es au fait de l’existence de cette hypothétique matière exotique.
Je serais vraiment très heureux de correspondre avec toi via le Net.
À bientôt, j’espère.
Ton ami Jean-Marc Fauvel »

J’étais euphorique tant son e-mail m’avait enchanté ! Que de souvenirs partagés qui remontaient à la surface de ma mémoire, en désordre, mais tous empreints de bonne humeur et de fous rires. Je répondis immédiatement :

« Mon très cher Jean-Marc,
C’est avec une joie immense que j’ai reçu ton message. Je suis très heureux d’avoir de tes nouvelles et ne suis pas surpris que les Ricains t’aient offert un poste à la hauteur de ton génie. Es-tu marié, as-tu des enfants ?
La matière sombre ! Quel sujet, dis donc ! Tu me diras si je raconte des conneries, mais voilà ce que j’en sais : c’est un modèle de matière invisible de nature inconnue et dont aucune particule n’a été isolée à ce jour. Pourtant, son existence est quasi certaine si l’on en croit toutes les simulations mathématiques et informatiques. Elle paraît indispensable pour expliquer la cohésion des galaxies malgré leur vitesse de rotation, celle de l’Univers dans sa globalité malgré son expansion à vitesse croissante, et enfin sa masse totale dont elle représenterait plus de 80 % – alors que la matière telle que nous la connaissons (dite baryonique) n’en représenterait qu’à peine 5 % ! Cependant sa réalité n’a encore pu être prouvée, n’est-ce pas ?
De mon côté, je travaille (je fais semblant, serait plus honnête) sur les sous-particules quarks. On n'avance sur rien et c’est très chiant !
Aussi, n’hésite pas à m’écrire ou à m’appeler, tu ne risques pas de me déranger !
À très bientôt,
Ton ami Fred

P.-S. : Ma maladie est sous contrôle depuis des années grâce à un seul médicament qui a peu d’effets secondaires en dehors d’une prise de poids certaine. J’ai pris 25 kg depuis notre dernière rencontre, tu risques de ne pas me reconnaître si on se croise. »

Je m’attendais à une réponse rapide, à tort peut-être ; il avait d’autres chats à fouetter et à coup sûr, son e-mail était en fait une façon polie de dire : « Eh ! regarde mec où j’en suis ! Bon vent pour toi ! » De mon côté, j’avais sûrement eu tort d’ajouter ce commentaire concernant ma pathologie. Sa seule évocation a tendance à faire fuir tout le monde ; Jean-Marc en avait déjà fait la démonstration par le passé, malgré nos liens très forts. Un mois entier passa avant de recevoir un message-réponse que je n’espérais même plus :

« Mon cher Fred,
Je vois que tu es informé des connaissances actuelles concernant la matière sombre ; cependant, tu ignores sans doute que notre équipe a mis au point un système de détection de cette matière de façon innovante. Je ne peux malheureusement t’en dire beaucoup plus, pour les raisons habituelles de confidentialité. Cependant, à la vue des premiers tests, j’aimerais avoir ton avis sur place à Seattle. Tes connaissances dans le domaine des sous-particules pourraient nous être utiles, voire cruciales.
Je t’envoie un billet d’avion immédiatement, si tu es d’accord.
Jean-Marc
P.-S. : Je ne suis pas marié et je n’ai pas d’enfant. Je vis seul comme un vieux garçon, trop occupé pour sortir et faire des rencontres. Si tu étais là, tout serait, j’en suis sûr, plus facile, comme au bon vieux temps ! »

Je sautai de joie sur ma chaise de bureau, mais mon enthousiasme retomba aussi sec. Il se moquait de moi, il n’y avait aucune autre explication logique. Les États-Unis regorgeaient de chercheurs en physique atomique et la plupart étaient bien plus compétents que moi. Je n’avais pas publié d’article scientifique digne de ce nom depuis des années ! Je lui répondis dans la foulée que j’attendais son billet d’avion avec impatience, un peu vexé et curieux de voir jusqu’où il irait. Le billet arriva en exprès le lendemain, pour un départ prévu le surlendemain...

Après vingt-deux heures de voyage, avec escale à New York, j’arrivai enfin à l’aéroport. Jean-Marc m’attendait en personne au débarquement. Je vis son étonnement dans ses yeux à mon changement physique ; j’eus du mal à camoufler le mien tant il avait au contraire maigri de façon alarmante. Après une accolade très chaleureuse, il m’invita à rejoindre son gros 4x4 garé sur le parking de l’aéroport. Derrière les vitres du véhicule, je contemplai la ville tentaculaire de Seattle, baignée d’un soleil radieux. Jean-Marc était survolté, ne tenant pas en place sur son siège et parlant sans arrêt de son excitation liée à ma présence. Il passait d’un sujet à l’autre, j’avais un mal fou à le suivre dans son monologue incessant :
— Je t’ai réservé une suite dans un hôtel tout proche du laboratoire. Tu m’en diras des nouvelles, le service et le personnel sont excellents.
Puis dans la foulée, sans ponctuation :
— Le saint Graal de la physique est sur le point de tomber mon ami, l’heure de l’unification de la physique quantique et de la physique générale a sonné et tu vas en être le témoin !
Suivi de :
— Que t’as grossi mon vieux ! Fais impasse sur les hamburgers ici, mec, ou c’est l’infarctus assuré !
Enfin, nous arrivâmes devant l’enceinte de l’hôtel. J’en fus quelque peu soulagé. Fatigué par le vol, il m’avait achevé en me saoulant de paroles. Mais moi qui me croyais débarrassé de mon ami pour un temps, il insista pour monter mes affaires jusque dans mes appartements. Une fois sur place, parfaitement à l’aise, Jean-Marc se précipita sur le minibar pour trinquer à nos retrouvailles. Après avoir bu deux, trois mignonnettes d’alcool fort, il repartit à mon grand désarroi dans sa logorrhée.
— C’est le Nobel pour nous mon cher, à coup sûr. Ce que nous avons découvert va bouleverser le monde comme jamais auparavant, et pas seulement le microcosme de la science. Peut-être s’agit-il de la plus grande avancée de l’Humanité depuis la maîtrise du feu, tu te rends compte ?
— Ben non, pas vraiment, Jean-Marc… Excuse-moi, mais il faudrait m’en dire un peu plus et de façon intelligible pour que je puisse te donner mon avis, réussis-je à placer.
— Oui, tu as raison, excuse-moi, je suis tellement survolté que j’en oublie de te mettre dans le bain, mon pauvre, tu ne dois rien piper de ce que je te balance en vrac. Alors voilà : nous ne cherchions ni au bon endroit, ni la bonne chose. En fait, il faut déjà abandonner l’idée de trouver de la matière sombre dans notre dimension. Nous le savons désormais, elle se trouve dans une dimension cachée sur les neufs qu’implique la théorie unificatrice de la physique moderne. Et puis on ne pouvait pas séparer de particules isolées de cette matière pour la bonne et simple raison que cette dernière est parfaitement organisée en structures gigantesques.
Sa révélation me fit un choc, le séisme dans la communauté scientifique allait être considérable. Cependant, ma formation de scientifique pur et dur m’obligeait à la circonspection ; j’avais vu tant de théories élégantes reléguées à de simples conjonctures que je préférais le laisser développer avant de crier au génie. Je n’étais d’ailleurs pas un fervent convaincu de ces dimensions parallèles théoriquement concordantes pour expliquer certaines propriétés de la matière, mais jamais prouvées expérimentalement. Or, pour moi comme pour beaucoup de nos confrères physiciens, pas d’expérience probante, pas d’avancée majeure. Comme si Jean-Marc avait lu dans mes pensées, il s’exclama :
— Et ne crois surtout pas que je t’aie fait venir pour te montrer un tableau couvert d’équations : nous avons la preuve par l’expérimentation.
— Non, tu rigoles... Tu veux dire que les dimensions cachées et la matière sombre sont d’une réalité inéluctable et certaine, et que c’est toi qui as découvert le moyen de les mettre à jour ?
— Tout à fait mon ami, et je t’invite dès maintenant à intégrer mon équipe. Que dirais-tu de te rendre tout de suite au laboratoire pour que je puisse te faire une petite démonstration ?
— Euh... O.K. Vite fait alors, s’il te plaît. Je suis mort, là, balbutiai-je.
— Il y en a pour un quart d’heure. C’est parti !

Après un court trajet, Jean-Marc immobilisa son véhicule devant un immense bâtiment vitré high-tech et s’écria : « Ton nouveau bureau ! » Il ne marchait pas, il courait. D’abord sur le parking puis dans les couloirs de l’édifice, passant son badge d’un lecteur mural à un autre, nous enfonçant d’un secteur sécurisé à un autre. J’en avais plein les pattes et l’idée d’un somme à l’hôtel occupait toutes mes pensées.
— Allez, mon petit Fred, on y est presque ! Bon, je dois t’avouer que je t’ai menti, ce n’est pas exactement pour tes connaissances en physique des particules que je t’ai fait venir ! Tu vas comprendre, mon ami !
Je ne voyais vraiment pas où mon vieil acolyte voulait en venir, mais j’étais là et son état d’agitation aiguisait ma curiosité. Je n’allais pas m’enfuir maintenant en criant que mon ami avait perdu la raison. J’étais d’ailleurs mal placé pour juger de la santé mentale d’autrui. Nous finîmes par entrer dans un large hall circulaire, dont le plafond était un dôme de béton blanc. Quatre sièges trônaient en son centre, munis de toute une batterie d’appareils étranges ultrasophistiqués et reliés par une multitude de câbles à un groupe de générateurs, au fond de la pièce immaculée.
— Assieds-toi sur l’un de ces sièges, je prends le siège voisin, O.K. ? me pressa Jean-Marc.
J’avançai dans la pièce avec une pointe d’appréhension et m’exécutai ; je m’attendais à un petit film en planétarium projeté au plafond. Jean-Marc prit place près de moi après avoir fait l’obscurité dans la pièce et avoir bidouillé une multitude de boutons sur la console technique.
— Voici la matière sombre, Fred, voilà de quoi il s’agit ! s’exclama Jean-Marc.
De l’appui-tête du fauteuil se déploya lentement un dispositif qui vint me recouvrir la tête, à la façon de ces sèche-cheveux dans les salons de coiffure d’antan. Je ne voyais plus rien, l’obscurité était totale et je me sentais nerveux, désormais. Mais, petit à petit, je perçus des formes, d’abord lointaines et éparses, puis de plus en plus proches et nettes. Et enfin, familières : les colonnes noires du réseau filamentaire occupaient désormais tout mon champ de vision. Comme projeté dix ans dans le passé, je revivais exactement la même expérience faite d’hallucinations épouvantables.
— Tu avais raison, Fred, depuis le début, j’aurais dû te croire. Je ne sais comment, mais tu as pu percevoir à l’époque la réalité dans sa totalité ! Tu avais raison, mon ami ! Tous nos calculs concordent, cette structure filamentaire est prédominante dans tout l’Univers, elle en assure sa cohésion et son expansion ! cria Jean-Marc.
Et ce que je redoutais par-dessus tout se passa. Devant moi se tenaient maintenant les créatures cauchemardesques de mes souvenirs ; elles s’entremêlaient dans une danse grotesque. Innombrables, elles parcouraient en tous sens la surface des colonnes entrecroisées, y pénétraient par endroits pour en ressortir aussitôt par d’autres.
— Ne t’inquiète pas, Fred, tu ne risques absolument rien. Je te rappelle que ces choses appartiennent à une autre dimension que la nôtre. Elles ne peuvent pas influer sur notre plan de réalité matérielle, me lança Jean-Marc, alors que je m’apprêtais à me lever pour prendre la fuite.
Ce que je compris mis à mal le peu de santé mentale qu’il me restait : le monde tel que nous le percevions n’était qu’une infime partie d’une sorte de ruche cauchemardesque. Jean-Marc l’avait mise à jour à grands coups de moyens technologiques ultrasophistiqués. Mais il ignorait une chose fondamentale que j’avais perçue lors de mes supposées crises, dix ans auparavant. Si nous pouvions voir ces entités, d’une façon ou d’une autre, elles le pouvaient aussi. J’assistai ainsi au terrible spectacle : un de ces monstres hideux avait rampé jusqu’au siège occupé par Jean-Marc, avait sauté brutalement vers sa tête couverte du dispositif. Je la regardais sans pouvoir faire le moindre geste, paralysé ; des dizaines de pattes articulées, comme celles d’une d’araignée – mais plus filiformes et démesurées –, enserraient complètement le corps de mon ami.
— Ne t’inquiète pas, elle ne peut rien me faire. Fabuleux, je ne les avais jamais vues s’approcher aussi près de nous, s’exclama Jean-Marc.
C’est alors qu’un membre plus fin et moins long jaillit au milieu de la myriade de pattes pour plonger vers le sommet du crâne de Jean-Marc, qui poussa dès lors des hurlements terrifiants. Je vis alors un halo brumeux quitter son corps, aspiré progressivement par l’appendice de la créature. Elle se repaissait non pas de sa chair, mais de ce que j’identifiais comme étant son esprit. Je perdis connaissance alors que le monstre abandonnait sa proie pour se propulser sur moi.

Nous fûmes retrouvés et mis hors de danger une demi-heure environ après mon malaise. Un incendie généré par une surtension avait ravagé toute la pièce, détruisant complètement la machine et déclenchant du même coup l’alarme générale et l’arrivée des secours. Je ne saurai jamais si c’est la perte de connaissance, les médicaments imprégnant mon cerveau ou ma prétendue psychopathologie qui me sauvèrent, mais je sortis de l’expérience presque indemne. Il n’en était pas de même pour Jean-Marc, en état catatonique, dont jamais il ne devait sortir. Pourquoi mon ami avait-il tenu à me faire partager cette expérience redoutable ? Peut-être voulait-il me faire honneur en me montrant que je n’étais pas fou ? Voulait-il s’assurer de la concordance de mes hallucinations avec les visions induites par sa machine ? Ou simplement voulait-il s’assurer que lui-même n’avait pas perdu la raison ? Je ne le saurai certainement jamais. Jean-Marc savait pertinemment que cette matière filamenteuse abritait ces créatures horribles. Certainement à l’origine de son édification, elles en faisaient une ruche s’étendant à l’échelle cosmique. Il se pensait hors de leur portée, physiquement en tout cas, mais manifestement, l’âme humaine ne l’était pas. En fait, je ne voulais plus rien savoir à leur sujet. À leur simple évocation, j’étais saisi d’un effroi épouvantable.

Des années ont passé et je prends toujours mes médicaments, quotidiennement, scrupuleusement. Même si je sais qu’aujourd’hui, en fin de compte, je ne suis pas vraiment malade. Je ne les oublierais pour rien au monde, croyez-moi.
Aussi, la prochaine fois que vous croiserez quelqu’un dit fou, à la masse ou totalement givré, posez-vous la question : et si sa perception du monde était plus fidèle à la réalité que la vôtre ?

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Bernadette Lefebvre · il y a
Ha ça me fait énormément penser a mes lectures de Lovecraft quand j' étais petite , où j' étais terrifiée par le monstre bravo ...c'est terrifiant.
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La luciole · il y a
c'est un texte très bien écrit et une fascinante aventure que j'ai pris grand plaisir à lire, bravo.
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Fufu · il y a
J'ai une nouvelle fan apparemment :) Merci c'est gentil. Ces textes commencent à dater mais vos encouragements risquent de me motiver à reprendre la plume.
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La luciole · il y a
Surtout n'hésitez pas! je ne dois pas être la seule à souhaiter découvrir vos autres textes :)
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Fufu · il y a
En fait je tente actuellement de me faire publier un texte plus long, un roman court dans le domaine du fantastique et sombre. A ce jour pas de réponse positive.
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La luciole · il y a
je vous souhaite bonne chance, quelque soit le temps que ça puisse prendre, le talent est là.
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Lilibellule38 · il y a
C'est vraiment flippant mais totalement fascinant. J'aime cette idée de monde parallèle ou d'une autre réalité. Celà me rappelle le feuilleton américain "The sliders" (ou "Les mondes parallèles). J'étais fan. Je suis aussi emballée de votre prose. Merci
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Fufu · il y a
Très gentil à vous. Merci
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Lain · il y a
Génial. L'univers cauchemardesque est super bien écrit et le coté vision alteré produit une bien jolie narration. Merci
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Houlala! Mes respects et aussi remerciements! cette histoire m'a remuée tant par les "déjà vu" qu'elle me procurait, tant par le côté prémonitoire de la chose. Déjà Jules Verne de son temps décrivait un avenir encore inexistant , et d'autres le firent aussi! "l’infiniment petit et l’infiniment grand sont infiniment inconnus, en fait"! Quant à la folie, je pense qu'on a tous un grain de folie latent en nous et qu'un tout petit déclic suffit à déclencher. Cela doit être pour cela que j'aime certains films de Robin Williams! Bravo pour ce texte qui nous communique aussi les images comme dans un film. Dommage qu'on ne puisse pas faire clic plusieurs fois, je l'eu fait trois fois!
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YoungLady1 Gousset · il y a
Whaou, c'est passionnant et tellement bien écrit! Comme quoi, la littérature se marie très bien à la science, enfin en tout cas, moi j'adhère totalement ! Félicitations.
(Ah et, petit lien vers ma première nouvelle, si vous avez le temps un de ces quatre.. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-puissance-des-mots )

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Ladybellule · il y a
C'était passionnant ! Vous m'avez tenue en halène jusqu'au bout ! J'ai trouvé le thème vraiment bien développé et la plume très agréable. Bravo !
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Fufu · il y a
Merci a tous pour votre vote et vos commentaires éventuels. Ça me booste pour tenter de vous distraire à nouveau :-D
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Nicolas Messina · il y a
Bonjour, c'est la première fois que je commente un texte sur ce site et j'ai choisi le premier qui s'est présenté à moi. J'ai trouvé les thèmes suffisamment nombreux pour donner de l'étoffe et bien articulés : délire-science-fiction-amitié-temps-qui-passe-scène-spectaculaire avec deux aggravations de la situation correspondant au premier délire schizoïde puis au climax de l'araignée qui aspire l'âme de Jean-Marc. C'est l'éternelle histoire de la tentation : on est fasciné par la violence, par le mystère, et loin de s'en assouvir, on y succombe. Cependant, j'ai trouvé la fin décevante dans la mesure où elle ne livre pas la bonne piste sans pour autant nous laisser le choix entre plusieurs d'entre elles. Ma lecture est très filtrée car je connais fort bien un schizophrène qui comme le vôtre fait bien de prendre ses médicaments tous les jours tout en se demandant si c'est bien utile, et je sais combien il voudrait arrêter les médicaments puisque c'est moi. Cela dit, je n'ai pas pris 25 kg en 10 ans : les antipsychotiques ne font pas grossir, ils se contentent de donner de l'appétit ; c'est un coup à prendre... Au niveau du délire, vous n'y êtes pas, je pense, malgré la grande diversité des psychoses. Mes délires ont été beaucoup plus intéressants, scénarisés, et totalement déconnectés de toute violence ou barbarie. Le grand public, à cause des media et des films sur les "psychopathes dangereux", probablement l'équivalent des loups-garous au Moyen-Âge, croit que les malade mentaux sont violents ; en réalité, c'est l'inverse ; la maladie mentale est le résultat d'une maltraitance faite par l'entourage, par la société, en partie par la psychiatrie elle-même qui décide des détentions en posant que le malade ne sait pas qu'il l'est. On retombe là sur le thème trop connu du bouc émissaire et plus vous êtes victime plus vous attirez la violence, c'est une spirale qui mène au premier délire. C'est pourquoi je ne suis pas du tout d'accord avec la description que Fred fait de son évolution : le délire n'intervient pas sans prévenir ; des dizaines de jalons accompagnent la spirale. Pardon, j'ai pris un peu de place pour ce laïus destiné à faire réfléchir les lecteurs et les lectrices quelques secondes sur ce thème : le psychotique n'est pas violent mais victime. Le psychopathe tueur est une figure fictionnelle archétypale et dans le réel elle est très rare car elle croise deux minorités, la folie et . Même les psychiatres tombent dans le panneau, poussé par la pression sociale, il est poussé à faire du malade mentale son bouc émissaire en le présentant comme tel. Ainsi le médecin de l'âme qui à l'époque décrivait M Merah comme un psychotique, avant qu'on accuse l'intégrisme islamique deux jours plus tard. --- Bon, j'arrête... Mais je préfère les auteurs qui parlent de ce qu'ils connaissent plutôt que ceux qui surfent sur les clichés.
Deux broutilles: à "moi qui croyais" vous avez mis un t et il y a un Fred au début des retrouvailles à la place de la première personne du singulier du narrateur ; la substitution suggère que des versions anciennes ont pu être racontées à la 3e personne. L'effet est meilleur à la 1ere.
J'aurais vu une fin plus méchante et radicale en ligne droite avec les inquiétudes de Fred à l'endroit de son ennemi-ami et finalement ami, comme par exemple une entrée définitive de Fred dans le délire sans possibilité d'en sortir, déclenché par JM pour mettre hors d'état de nuire un rival ou pour se venger qu'il lui ait pris une copine. Ou alors, Fred est psychotique depuis le début et il n'a pas plus connaître JM que le CNRS de Toulouse, mais cette interprétation plus ambitieuse n'est pas évidente.

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Fufu · il y a
Merci de votre attention et de votre critique constructive.

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