Match nul

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Je suis une rêveuse, une étourdie, une vraie tête de linotte! Mais j'aime observer, raconter des histoires dans une langue poétique ou narrative que je prends grand plaisir à ciseler, rythmer.  [+]

L’enveloppe ne contenait rien d’autre qu’un papier sur lequel on avait écrit : « Mec, arrête de me mater ! » Il se hâta de mettre cette injonction vulgaire dans sa poche avant de remonter à l’appartement, au 4ème étage de l’immeuble. Il se sentait déstabilisé, comme un gamin pris en faute, comme un ado surpris dans sa chambre en train de visionner une séquence YouPorn.
Il se reprit vite, les enfants étaient levés et réclamaient leur petit déjeuner. Puis tout allait très rapidement s’enchaîner, télétravail, travaux scolaires des petits, télétravail à nouveau avec des enfants réclamant sa présence pour un oui ou pour un non, repas du soir, préparation du coucher suivie de la sacrosainte histoire à raconter...Toutes ces tâches se suivaient inlassablement sans jamais lui laisser de répit. Ajoutez à cela les courses et un minimum de ménage, et vous avez une esquisse de sa vie harassante de père de famille, à la fois homme au foyer et télétravailleur. C’est pourquoi depuis quelque temps il s’offrait, dès qu’il le pouvait et sans remords, un petit plaisir des yeux, et d’autres agréables sensations.
Sa femme Maryline, dont il était séparé depuis plus d’un an, s’était installée avec les enfants dans ce petit appartement de la périphérie de Lyon. Normalement il venait chercher les deux petits un week-end sur deux, et ils passaient de bons moments ensemble tous les trois. Mais là, elle avait littéralement abandonné sa famille ; elle s’était en effet installée dans un hôtel mis à disposition des soignants, à côté de l’hôpital où elle travaillait d’arrache-pied à sauver des vies menacées par le sale virus qui sévissait depuis plus d’un mois. Il n’avait alors pas eu le choix, elle lui avait demandé de venir s’installer chez elle pour garder Alice et Gabriel. Certes cette situation de père célibataire ne durait que depuis deux semaines et s’achèverait bientôt, certes elle avait en choisissant de s’exiler loin d’eux évité de les contaminer, mais il lui en voulait tout de même d’avoir privilégié les malades aux dépens de ses enfants. Et elle avait pris sa décision avant même de lui en parler, comme si elle avait souhaité le mettre à l’épreuve. Encore ce réflexe de militantisme féministe qui l’avait si souvent irrité et qui était selon lui une des causes de l’échec de leur couple.
C’était donc sans culpabilité aucune qu’il s’installait à la fenêtre du salon, dans le noir, avec sa paire de jumelles, dès que les enfants étaient endormis.
A aucun moment il ne lui était venu à l’esprit de jouer les voyeurs pendant ces longues et chaudes journées où les instances sanitaires les avaient confinés dans cet immeuble. C’est en jetant un œil en bas, sur la cour intérieure, pour voir s’il pouvait y emmener jouer les enfants un moment, qu’il l’avait aperçue, quelques jours plus tôt. On était au milieu de l’après-midi et son regard s’était posé sur une fenêtre ouverte, juste en face de lui, une fenêtre d’où sortait une musique douce et relaxante. C’est alors qu’il la vit, dans toute sa jeune, magnifique et impudique nudité. Elle s’adonnait à des mouvements lents, souples et amples, tenant à la fois de la gymnastique orientale et de la danse. Elle semblait se croire seule au monde, insouciante des fenêtres qui lui faisaient face, et derrière lesquelles, en cette période étrange et un peu irréelle, pouvaient se dissimuler des regards inquisiteurs. Il dut interrompre brutalement sa contemplation lorsque la petite voix de Gabriel claironna : « Alors papa, quand est-ce qu’on va dans la cour faire du vélo ? Tu m’as promis, j’en ai marre, j’attends depuis longtemps! Allez... ! » Ils descendirent dans la grande cour pavée entourée de bâtiments, où quelques arbres faisaient de l’ombre. Pendant que Gabriel tournait inlassablement sur son vélo, Fabrice dut jouer avec Alice, qui avait descendu sa dînette et sa caisse enregistreuse.
« Monsieur, vous voudrez quoi pour vous et vos enfants ?
- Une pression et deux diabolos menthe s’il vous plaît mademoiselle !
- Tout de suite monsieur, je vais vous préparer ça... »
Elle s’approcha de son oreille, et chuchota :
«Papa, c’est quoi une pression déjà ?
- De la bière, lui répondit-il tout bas. »
Elle s’éloigna de quelques mètres, sérieuse et fière, pour aller préparer la commande. Il savait qu’il lui faudrait ensuite lui acheter des crêpes au Nutella, comme d’habitude, et deux Barbapapas. Mais tout en jouant il était distrait, l’esprit occupé par celle qu’il avait vue de loin, juste en face de lui, là-haut, au quatrième étage...
Le lendemain après-midi, au retour d’un passage au Carrefour Drive pour les courses, ils firent un large crochet de plusieurs kilomètres à l’autre bout de la ville, pour passer à son appartement. Il expliqua aux enfants qu’il avait besoin de vêtements, et de dossiers pour son travail. Gabriel était inquiet : les gendarmes n’allaient-ils pas les arrêter et voir qu’ils avaient traversé toute la ville ? Stéphane le rassura, vu la situation familiale les gendarmes comprendraient. N’avait-il pas une maman qui faisait partie des héroïnes dont parlait la télé tous les soirs et dont les gens applaudissaient le courage à 20 heures ? Une fois chez lui, il récupéra discrètement ses jumelles. A cet objet étaient attachés des souvenirs heureux : il en avait acheté deux paires, une très performante pour lui, et une plus légère pour Maryline et les enfants. C’était trois ans plus tôt, lorsqu’ils avaient loué un gîte dans les Alpes, et qu’ils partaient tous les quatre sur les sentiers à la rencontre des marmottes et des bouquetins. Gabriel n’avait que cinq ans, mais il était increvable quand il s’agissait d’aller voir des bestioles sauvages. Les jumelles de Stéphane n’avaient plus servi depuis, et attendaient sagement au fond d’un placard. Une bouffée de nostalgie lui monta au cœur lorsqu’il les prit.
Le soir même, une fois les enfants au lit, il s’installa avec son ordi face à la baie vitrée, pour travailler. Mais il ne fit pas que de l’expertise comptable pour ses clients : il s’autorisa du rêve, du fantasme. Il se levait, écartait un peu le double rideau, et utilisait les jumelles pour observer ce qui se passait en face. Visiblement la jeune femme n’était pas une adepte des tissus opaques, elle tirait le soir un voile blanc léger qui n’occultait pas vraiment la vue sur son studio. Stéphane avait du mal à se détacher de ce tableau un peu flou dans lequel elle apparaissait et disparaissait, vaquant à ses occupations puis s’installant face à sa tablette, naïade gracile et constamment très peu vêtue, voire nue. Puis au fil des jours il s’enhardit, se fit de moins en moins discret. Il ne tirait plus son rideau, ne faisait plus l’obscurité pendant qu’il la regardait. C’était évident, elle souhaitait être vue, par lui et peut-être par d’autres aussi... Mais il était sûr d’avoir le meilleur poste d’observation, les deux appartements se faisant vraiment face. Et puis en cette période de pandémie, visiblement une partie des habitants de cet immeuble cossu s’étaient mis au vert, sans doute dans leur résidence secondaire. L’étage de sa femme semblait par exemple bien peu habité, on n’y entendait pas un bruit, pas un cri d’enfant, et il ne rencontrait jamais personne quand il allait au courrier ou le matin, quand il emmenait les enfants à l’école.

Plusieurs jours passèrent, il regardait de plus en plus souvent sa voisine d’en face, prenant le risque que les enfants le surprennent, surtout sa petite de cinq ans qui se levait parfois en larmes la nuit après un cauchemar. Et Dieu sait si la période qu’ils étaient en train de vivre était propice aux mauvais rêves...
C’est sûr, regarder cette fille était devenu un besoin, une addiction. Il voulait qu’elle découvre combien son petit jeu de la séduction à distance le fascinait. Il aurait souhaité aller sonner à sa porte, faire connaissance. La période étrange et menaçante de cette pandémie poussait à s’autoriser des incursions dans l’inconnu, puisque la maladie et la mort rôdaient partout. Mais comment faire avec les enfants ? C’était impossible, il ne pouvait que vivre une aventure virtuelle pour l’instant. On verrait plus tard, sous peu sans doute.
Un soir, il était au moins onze heures, il observait à la jumelle, concentré, à peine caché derrière le rideau laissé à moitié ouvert. Soudain il entendit son fils:
- Papa, je peux pas dormir. J’ai fini mon Harry Potter tellement j’ai lu longtemps. Et je pense à maman, je voudrais trop la revoir, pas seulement par Skype mais en vrai...Dis, qu’est-ce que tu regardes avec tes jumelles ?
-... !! La lune, mais il y a trop de nuages...J’ai ramené mes jumelles parce qu’en ce moment il y a beaucoup moins de pollution, on peut mieux voir les étoiles. Allez retourne vite te coucher, je te promets on fera de l’astronomie un de ces soirs. On ira chez moi, depuis la Croix-Rousse, c’est bien mieux qu’ici.
Et voilà qu’à présent il trouvait dans sa boîte ce mot comminatoire : « Mec, arrête de me mater ! ». Cette phrase le laissait perplexe, elle semblait tellement contredite par le comportement insouciant, impudique, provocateur de cette jeune femme ! Et puis, comment pouvait-elle savoir dans quelle boîte aux lettres mettre son mot rageur ? L’avait-elle observé elle aussi ? S’était-elle renseignée auprès du concierge sous un prétexte quelconque ? Avait-elle mis le même courrier dans toutes les boîtes de l’étage ? Il se perdait en conjectures, mieux valait laisser tomber, elle était belle mais dangereuse, déséquilibrée et manipulatrice sans doute.
Ce soir-là il évita de jouer les voyeurs, et tâcha de se désintoxiquer en regardant un film d’espionnage à la télé. Mais le jour suivant il ne put résister et recommença à se servir des jumelles, discrètement. L’interdit qu’elle lui avait signifié l’émoustillait même encore davantage. Il ne se reconnaissait plus en l’homme obsédé qu’il était en train de devenir, lui si rationnel, si conventionnel même, comme le lui reprochait parfois sa femme.
Le lendemain, on était vendredi, sa femme annonça qu’elle était libre le dimanche suivant - le pic de la pandémie était passé, l’hôpital respirait un peu - et qu’elle passerait quelques heures avec les enfants; ils lui manquaient et elle savait qu’eux aussi souhaitaient la voir. Elle les retrouverait dans la cour intérieure, en plein air, c’était plus prudent.
Le dimanche elle tint sa promesse et arriva avec les gâteaux préférés d’Alice et de Gabriel, et une grosse boîte de Harribo. Stéphane avait fait la leçon aux petits auparavant : pas de câlins, pas de bisous. Et il leur avait bien expliqué pourquoi. Maryline arriva dans la cour, maquillée, mince et ravissante dans une robe fleurie qu’il ne lui connaissait pas. Elle semblait fatiguée, et en même temps rajeunie.
Elle annonça qu’avant de faire le goûter avec eux elle devait monter quelques minutes à l’appartement, chercher des vêtements, des chaussures : l’été était arrivé avec deux mois d’avance et on devait changer de garde-robe.
En réalité, avant de monter dans les étages, elle fila discrètement à sa cave, au sous-sol. Là, elle se mit à fouiller fébrilement quelques cartons qui n’avaient pas été vidés depuis le déménagement. En vain. Elle murmura alors, comme pour elle-même : « Mais où sont passées mes jumelles ? ».
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Joëlle Brethes · il y a
Oh le petit coquin ! ;)
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Passepartout · il y a
Excellente nouvelle, une intrigue originale et amusante dans le contexte du confinement. La chute est très bien trouvéeBravo
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ARAR71 · il y a
Dommage que à Short Edition ce genre de texte ne soit pas retenu pour le Grand Prix. Bien écrit, avec une vraie chute, ce qui s'avère de plus en plus rare.