Mascarade

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(22 ans) Voyez Alfred de Musset : il y a dans ses poèmes une sensibilité, une verve, un sentiment des choses qui me touchent au plus profond. Aucun accent humain ne m'a jamais parlé si bien que ... [+]

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Imaginez, au bord de la mer Baltique, un vieux et singulier château gothique, dont les ruines saupoudrées de neige semblent fumer mystérieusement dans le vent glacial de l’hiver. Son aspect surprenant fait presque penser à quelque demeure fantastique dont sont peuplés les livres de contes ou l’imaginaire un peu trop foisonnant des rêveurs de la côte.

Si vous remontez dans les terres en suivant le Pregel, vous apercevrez très vite la ville de K...berg. Imaginez un millier de cheminées fumant sous la neige, une jolie ville bordant de fleuve colorée de ses maisons médiévales au milieu desquelles surgissent parfois quelques belles résidences, où les marchands crient l’excellence de leurs produits, où les passants s’arrêtent à leur prière, où les dames en fourrure osent à peine mettre un pied au froid dehors, où les enfants s’ébattent dans la neige et canardent gaiement les voitures qui passent : un gros monsieur bouffi passe son nez rouge en colère pas la fenêtre de la berline, et les garnements de s'enfuir en riant de plus belle.
Le soir commence à tomber. Les grelots des traîneaux s’agitent dans les rues, et peu à peu s’allument les lampadaires. Monsieur le curé se rend chez un malade, monsieur le maire rentre chez lui, madame la marquise termine ses achats, un bourgeois procède aux dernières invitations, les fourneaux s’attisent, les marmitons s’ébattent au sous-sol, les enfants sont rentrés, du maître à la soubrette chacun se prépare joyeusement, un domestique déblaie une nouvelle fois l'allée de la maison et bonsoir monsieur ! Nous nous amuserons bien ce soir !
Notre laquais sait ce qu'il dit : sur la marche du perron enneigé, un petit pied de satin ose une sortie de sous une grande fourrure, descend prudemment l'escalier et s’engouffre dans la berline, suivi d’une paire de bottes soigneusement astiquée. Hue dà ! La berline est partie. Ses roues sont assez solides pour affronter la neige, et le cocher se fait une fierté de ne pas glisser une seule fois sur les pavés givrés de la grand’ville.

La voiture s’arrête enfin ; l’on ouvre la porte et déplie le marchepied. Le petit pied de satin fait une nouvelle apparition, accompagné cette fois d’une main gantée qui vient prendre appui sur celle du valet. Tous deux gravissent ensuite un grand escalier, précédés des mêmes bottes reluisantes. Une fois à l’intérieur, le petit pied de satin se découvre du grand manteau de fourrure, la main retire son gant, une belle robe de soie resplendit et la jeune femme sourit sous son masque de dentelle. Elle se tourne vers l’homme en costume de gala, qui lui rend son sourire derrière un masque noir, l'air déjà satisfait de cette belle soirée. Tout le monde, dans la somptueuse Salle des fêtes, se salue en un gai remue-ménage bariolé de masques. L’orchestre est là qui entonne un cotillon ; les couples prennent place, d’autres restent près du buffet à deviser, une coupe à la main. Les rires, les bruits de verre, la musique et les salutations joyeuses se mêlent dans la grande salle en un concert des plus chaleureux.

Mais ce soir du nouvel an, chacun attend sa part de beaux présages, de vœux insensés et burlesques, son air de romance ou son tour de magie, et pour les demoiselles, le quadrille avec le cavalier de leurs rêves. Soudain, au milieu d’un petit groupe de parleurs, un homme s’infiltre ; il séduit aussitôt l'assemblée de sa fantaisie, ses airs joyeux et ses plaisanteries, charme les dames d’un poème, comble les messieurs d’une boutade, étonne les jeunes hommes et fait rire les vieillards, rêver les demoiselles ou rougir leurs mères. Sous son étrange masque de chat roux et dans un costume couleur de feu, le personnage tant attendu retient très vite l’attention. Il se faufile ici pour réciter un sonnet, se glisse par là-bas plaisanter, et en un tour de passe-passe se retrouve parmi les musiciens à jouer au piano une contredanse ! Ne nous faisons pas prier, ma foi ! Voilà tout ce beau monde envolé dans une allure endiablée si irrésistible que l’on marche sur les robes et l'on écrase les pieds de son cavalier ! C'est égal, chacun rit aux éclats et la fête s’enflamme d’une gaieté folle.

Mais les demoiselles n'attendent que le quadrille de minuit. Chaque année cet étrange chat roux - illusionniste ? artiste ? comédien ? peu importe - ce singulier personnage, toujours au rendez-vous du Nouvel an pour animer la fête, danse une fois seulement : au quadrille qui précède minuit. Et chaque année le beau monde féminin rivalise de coquetterie dans l'espoir d'être distingué par le mystérieux et bel inconnu. Bel homme oui : pensez-vous ! dans l’imaginaire romantique de ces dames, un homme masqué qui séduit les foules et danse à merveille ne peut être que beau ! Alors à l’heure du quadrille, chacune retient son souffle. Mais une seule est choisie pour danser aux bras de ce cavalier idéal. Après quoi minuit sonne, et l’on a tout juste le temps de se souhaiter la bonne année que le Masque a disparu, laissant cependant à la réception une trace de son passage : un poème, un dessin, une fleur sèche, parfois même une courte partition !... C’est ainsi tous les ans.

Alors l’élue de la soirée se voit entourée d’une foule de curieuses qui la questionnent sur l’inconnu au masque de chat. La belle, toute émue encore, raconte, presque mot pour mot la même histoire que l’année précédente, la féerie qu’elle a vécue. Le Masque dansait divinement bien, la faisait tourner avec légèreté et grâce. Et elle, étourdie, perdait son regard sur le masque éblouissant du chat, mais surtout derrière lui, dans les yeux bleus de son partenaire. Elle retenait son souffle, elle croyait vivre une rêve, elle se sentait éprise, comme chaque élue, comme chaque année... Tous les 1er janvier, c’est le même discours, mais les danseuses de K...berg ne s’en lassent pas !
Quant aux messieurs, ils retrouvent toujours avec plaisir ce drôle qui sait si bien les amuser !

Imaginez donc comment se passe le soir du nouvel an à K...berg ; imaginez la fête dans une joyeuse excitation, cette foule de masques qui déambule sous le somptueux décor de la Salle des Fêtes ; imaginez surtout cet étrange visiteur de chaque dernier jour de décembre, imaginez ses tours, ses poèmes, ses folies, surtout imaginez son rire et son regard, et ne l’oubliez pas...
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