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Marylin & Johnny

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Bernard Guilmot

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Tout en elle n’était que rondeur, comme une belle pâte à pain toute fraiche. Sa robe, d’un rouge écarlate, lui collait à la peau et révélait davantage sa nudité que si elle ne portait rien sur elle. Allez savoir pourquoi les femmes bien en chair me donnent la singulière envie d’y mordre à pleines dents ! Celle-ci était parfaite : assez forte sans être dodue et le visage suffisamment rond sans être grassouillet ! Une Marylin plus vraie que sur les posters maculés de mon adolescence. De biais, je me régalais à distance respectable de ses genoux bombés, tout en me demandant une fois de plus pourquoi les femmes charnues ont la manie singulière de se saucissonner dans leurs vêtements. Les vitres dégoulinantes du caberdouche ne reflétaient rien de bon dans ses mirettes. De fait, une intense lassitude lui ravageait le visage et, à ce que j’en devinais sous sa jupe, ses jambes étaient arquées en guise de parenthèse amoureuse.

Affalé sur la banquette, le Johnny Depp déjanté qui lui faisait office de compagnon ne payait pas de mine. Ses gestes dopés à la caféine, tout comme ses airs de ne rien foutre et de n’en avoir rien à foutre, ne me disaient rien qui vaille. D’ailleurs, ils étaient sûrement en train de s’engueuler, et ça n’étonnait personne. Cette nana n’était décidément pas gâtée par le destin. Elle semblait porter la terre sur ses épaules, à raison j’en étais persuadé. « Mais, chou, écoute-moi d’abord ! », geignait-il comme s’il négociait au rabais un milligramme d’héroïne. C’était pitoyable ! Avec ses cheveux longs et graisseux, ses yeux encastrés et ses dents de requin, il ne méritait au grand jamais le don de chair de cette pulpeuse.

D’accord, à leur décharge, je me trouvais au Café Populaire de la Place Saint-F. Je m’y étais refugié, poussé dans le dos par une pluie battante, et, le temps d’un verre ou deux, j’avais plié ma veste détrempée et posé mon sac sur la banquette, en même temps que jeté mon dévolu sur la blonde incendiaire. Je n’avais rien à perdre, sinon quelques rêves, et rien à gagner de plus que le joli spectacle de son intimité.
Il devait être passé midi car, côté cour, deux vieilles peaux en loques récuraient déjà leurs assiettes d’un cul de baguette, tandis que, scotché au comptoir, l’emmerdeur de service apostrophait tout le monde et personne à la fois. Avec ses airs à la Jacques Brel, le casse-pied éructait ses monosyllabes d’approche avant de régler son compte à « ce putain de temps d’avril en plein juillet ». Pour un échalas, jamais avare côté lourdeur !, pensait sans doute le petit couple ringard, qui la bouclait par habitude mais dont les regards cramoisis en disaient si long sur le sujet.
En dernier ressort, mon duo anachronique et mal assorti ne faisait pas plus tache que les autres.

Pourquoi Marylin fricotait-elle donc avec ce dépravé ? Parce qu’elle n’avait pas le choix, j’imagine. Collée comme une affiche sur le mur, elle n’avait du reste pas beaucoup de chance de lui échapper. Bah ! Question alternative, j’étais partant pour lui en proposer une si elle le désirait.
Entretemps, la patronne - genre café de la Gare ! - m’a jeté un œil interrogatif de derrière son comptoir. J’aurais dû lui demander une bière ou un café, mais ça paraissait bien trop minable, alors j’ai commandé un whisky, double.

A propos de minable, l’autre là-bas ne cessait de soliloquer entre ses dents carnassières, tandis que sa bonne femme, assise de guingois sur la banquette, demeurait impassible, comme si ces litanies ne la concernaient pas, ou de très loin. C’est elle qui aurait dû se lever, le planter là et prendre la porte, mais le gars avait parfaitement intégré ses chromosomes paternels, dirait-on. « Tu m’emmerdes, Marylin, j’me casse ! », fit-il en joignant le geste à la parole, comme il l’avait sans doute vu faire toute son enfance. Une bourrasque l’a bousculé dès qu’il eut franchi le seuil et l’averse l’avait englouti illico, pour mon plus grand bonheur. L’imbécile n’avait même pas daigné me prendre dans son collimateur.

Nous sommes enfin restés seuls, Marylin et moi. (L’avait-il seulement appelée Marylin ? Peu m’importait à ce stade. Comment imaginer d’ailleurs qu’elle portât un nom commun comme Marie ou Martine ?)
Quand j’écris « seuls », c’est une façon de parler car demeuraient encore les vioques, tout comme l’emmerdeur et, bien sûr, la zézette de patronne. Mais cette dernière, j’en étais sûr, serait plutôt compatissante. Bref, le terrain était libre et je savais combien je devrais y aller avec modération, comme d’habitude. On ne pèche pas le gros avec un filet, n’est-ce pas ?

Elle avait la tête penchée sur son sac quand je l’ai hameçonnée en douceur : « Mademoiselle, s’il vous plait ? ». Une pause s’imposait avant de poursuivre : » J’ai besoin de vous quelques instants... ». Appeler une femme à l’aide, selon je ne sais plus quelle revue féminine, était une excellente manœuvre d’approche. Elle releva le menton d’un cran pour me scruter de biais. A priori, son examen ne devait pas être des meilleurs.

« Pourquoi ? », fit-elle d’un ton rogue qu’il me faudrait amadouer par la suite si je ne voulais pas rester bredouille. Cela ne lui ressemblait pas, d’aboyer de la sorte. J’évaluai ses yeux ronds, son sourire courbe, et le reste. « Marylin, je peux vous offrir un verre ? ». Elle s’est levée, avec sa robe rouge et tout ce qui s’ensuit, mais se jeta plutôt que se poser sur la chaise devant moi. « Je vois que vous avez bien maté notre conversation !... Si vous espérez me sauter parce que mon mec est un salaud, ce sera votre problème, pas le mien ! », m’avertit-elle sèchement, égratignant d’un coup de bec toute espérance. J’y allai rondement, la bouche en coeur : « Cela ne me déplairait pas, mais tel n’est pas mon propos ! », fis-je d’une voix suave qui sembla néanmoins l’agacer. Pourtant, ça aussi je l’avais lu, que les premières secondes d’une voix suffit à l’interlocutrice pour cerner votre personnage. J’étais dans les basses, rassurant, apaisant, paternel, dominateur. « Tel n’est pas votre propos... », répéta-t-elle en me singeant, et plus ou moins avec le ton juste.
Là, j’avais à afficher un sourire publicitaire et à marquer un silence stratégique. « Je prendrai comme vous... », finit-elle par s’exclamer, apaisée par mon mutisme. Le message était clair : elle venait de m’apprivoiser. Je n’avais plus qu’à y aller franchement pour un quitte ou double. « Marylin, tu es une femme très... inspirante ! », commençai-je en la tutoyant brusquement, non sans mesurer mes effets. La patronne nous épiait de derrière ses verres, le sourire en vadrouille. Ça tombait bien ! Mon index et mon majeur se dressèrent comme deux hommes. Ce V subliminal et victorieux n’échappa pas à ma jolie Marylin qui se mit à ricaner : « Okay ! J’ai pigé ! Monsieur compte ses atouts ! Je me couche ou je passe, c’est ça ? ». Téméraire, j’osai la contrarier. « Non ! Tu te plantes, Marylin... », lui assénai-je d’un trémolo monocorde, « J’ai une envie folle de te prendre, c’est vrai... mais en photos uniquement ! ». Je mentais, c’est évident, mais pas sur le fait que mon Nikon avait des démangeaisons.
« La belle astuce ! Ha ha ! Monsieur est journaleux, ou artiste peut-être... », fit-elle avec un geste incompréhensible de la main. « Des nus, j’imagine ! », avait-elle poursuivi, comme si la chose était incontournable. Je tentai d’être clair : « Peut-être, mais ce n’est pas une condition sine qua non ! ». Elle m’agaça à m’imiter une fois de plus : « Ciné quoi nonne ! Vous êtes prof’ ou quoi ? ». Je la laissai mijoter, le temps que Zézette dépose nos verres et celui de régler l’addition globale avec un gros billet. Il ne fallait pas qu’elles s’imaginent, l’une que je n’avais pas de répondant et l’autre que j’allais gonfler son ardoise.

Le désintérêt apparent de Marylin pour sa bonne fortune n’était qu’une simulation car, intriguée et perplexe, elle semblait plutôt évaluer la pile de billets au fond de mon portefeuille. De mon côté, je fis mine de regarder au loin, à travers la grande vitre. Mal m’en prit, j’avais subitement cru apercevoir le visage anguleux de son escogriffe qui nous observait de ses yeux vides, noyés sous la pluie battant les carreaux. L’hurluberlu ne semblait finalement s’imposer que dans mon imagination. Il n’empêche que sans doute aurais-je dû me méfier !

Entretemps, tant qu’on y était, jouer cartes sur table allait, soit me la mettre dans la poche, soit lui voir tourner les talons. J’y suis allé franco : « De fait, pour être franc avec toi, Marilyn, cela ne me déplairait pas de te baiser mais te tirer le portrait pourrait toutefois me satisfaire. ».
Incrédule, les oreilles en berne et l’œil sceptique, Marylin sembla se limiter à la première partie de mon message. Comme spécimen, j’avais le look producteur, les cheveux en pagaille, barbe de trois jours et lunettes assorties. En général, les filles dans son genre s’en méfiaient mais, en vérité, cela les intriguait plutôt. « Combien vous donnez ? », s’enquit-elle derechef, vénalement atteinte, ça, c’était plutôt clair. L’était moins l’ambiguïté de sa répartie.
« Cela dépend, quel est ton prix ? », rétorquai-je sans escompter l’embrasser contre rétribution. J’ai de suite compris à son regard qu’elle ne connaissait pas les tarifs en usage. Ni pute, ni modèle, Marylin demeurait une femme très commune et peu ou pas coiffée par la chance. Quant aux prix pratiqués, moi non plus, je n’en savais trop rien, du reste.

« Je ne sais pas, moi ! », geignit-elle, désemparée, en jetant un oeil furtif à la ronde, « Trente euros, peut-être ? ». J’opinai du bonnet, sans toutefois mentionner si l’on parlait de photo ou de séance, ni même de coucherie. Il serait toujours temps de réajuster le tir par la suite.

« Je ne sais pas si on peut vous faire confiance... », commenta-t-elle encore en avalant sa double-dose cul-sec. Elle avait accepté de négocier. C’était déjà ça. Il me fallait faire un geste fort pour vaincre ses ultimes réticences. En l’occurrence, mon sac sempiternel était le meilleur allié pour ces cas-là. J’en extirpai mon attirail et le lui agitai sous le nez. Je comptais lui en vanter les performances sur un ton docte mais cela ne me parut pas nécessaire. Voilà qu’elle le tournait en tous sens comme un bijou de valeur. En quelque sorte, ce l’était, vu le prix qu’il m’avait coûté.
Je ne l’abandonnai pas à sa contemplation.
« On y va ? », suggérai-je innocemment dans l’espoir de conclure notre petite affaire au plus vite. « Là, maintenant ? », sembla-t-elle s’effaroucher à nouveau. Je lui repris l’appareil des mains. «... Comme tu voudras, Marylin ! », fis-je d’un ton cassant avant d’assécher le cul de mon verre puis de remballer mes petites affaires.
«... et bon après-midi ! », railla Zézette, de derrière son torchon, la monnaie sur mon billet de cinquante comme le cœur sur la main. Son sourire égrillard semblait d’ailleurs me solliciter. Je la regardai d’un autre œil. Dans sa clientèle masculine, j’étais assurément le plus potable. Elle n’était pas trop mal non plus. Bah ! J’ai remballé ma mitraille en affichant une rangée de dents blanches. Une autre fois peut-être !
Bref, je savais que Jacques et la patronne allaient jaser après notre départ. Les petits vieux en auraient pour leur argent.

« Où allons-nous ? », minauda Marylin en ajustant le capuchon de sa veste en skaï. Ses phéromones m’indiquaient qu’elle était prête pour le grand saut sous la tempête, et ailleurs sans doute. C’était quoi, cet air réprobateur des deux aïeuls en vert-de-gris ? Qu’est-ce qu’ils se figuraient, ces figurants ?
J’habitais à une courte encablure de là mais nous ne serions pas épargnés par le ciel qui ne cessait de s’assombrir. Aussi, une fois passée la porte du caberdouche, je lui avais pris la main avec autorité pour la traîner de porche en porche où l’on s’abritait quelques instants. L’averse était cinglante, la jeune femme était docile et trop silencieuse pour que cela ne cachât rien qui vaille. N’empêche qu’elle était bien ravissante dans sa courte veste rouge et, pour naturelle sous ses cheveux trempés, diable qu’elle l’était !

Le hall de l’immeuble nous avait recueillis comme des loques pour l’essorage. A travers mes verres et la trombe qui dégoulinait de mon front, je crus apercevoir au loin une silhouette dégingandée qui me rappelait quelqu’un. « Ton... ami nous a suivis, on dirait ! », fis-je, d’un ton que je voulais insignifiant. Le cou tendu vers l’extérieur, Marylin ne me rassura pas, que du contraire : « Johnny ? Il n’a pas assez de c... pour ça ! S’il en avait, vous pouvez être sûr que j’aurais couru derrière ! ». J’avais dû me fourvoyer. D’ailleurs, l’homme venait de disparaître au coin de la rue. « C’est peut-être bien lui, en effet ! Johnny est collant, et exagérément jaloux », ajouta-t-elle, subitement hésitante. (L’avait-elle seulement appelé Johnny ? Ce qui m’était sûr est qu’il n’avait pas une tête de Gérard ou de Jean-Paul !)

Mon nouvel appartement était petit mais cosy. J’y avais mis le prix car les chambres d’hôtel sordides me convenaient de moins en moins. Ma période d’errance était apparemment révolue et, à vrai dire, le penthouse somptueux de Pauline, une ex qui avait failli me phagocyter, ne m’avait donné qu’une seule envie, celle de me poser quelque part. J’étais arrivé, je pense, à un degré de maturité plutôt contraignant.

« Je ne vois pas pourquoi je te raconte tout cela ! », maugréai-je en la laissant passer devant moi, par un vieux relent de galanterie ou dans le but plutôt de vérifier si personne ne trainait dans le couloir.
« C’est sympa ! », dit-elle en franchissant le vestibule à pas mesurés. C’était pure politesse ou simple automatisme car le terme ne s’accordait pas vraiment à la décoration, très sobre et encore un peu froide au demeurant. Je n’y avais pas encore tout à fait installé mes marques. En la voyant s’asseoir au mitan du grand canapé en cuir, je songeai que cela ne tarderait pas si une fille dans son genre s’installait à domicile. Mais j’évacuai cette pensée sur le champ. Je n’étais pas entièrement prêt à rempiler pour la quotidienneté d’un couple, aussi amoureux serions-nous l’un de l’autre.

J’accrochai mon sac à la patère de l’entrée. Ses genoux, ronds comme des oranges, captivaient mon regard.
« Vous n’avez rien à boire ? », quémanda-t-elle sur le champ, gênée par ma béatitude contemplative, « En fait, tu... vous savez, j’aurais besoin d’une dose ou deux avant... ». Je lui laissai le soin de terminer son idée, mais, à cheval entre le vous et le tu, elle ne l’acheva pas, comme si tout était déjà écrit et qu’elle ne pourrait plus rien y changer. Bref, elle accepta un vodka orange et je nous en ai servi deux bien tassés.

Les traits de son visage s’arrondirent tandis que je lui apportais son verre. « Wawh ! Vous, au moins, vous savez me regarder... », émit-elle, ahurie ou fascinée, difficile à trancher. « Tu es très photogénique, Marylin, très ! », dis-je tout bonnement. Penché au-dessus d’elle, toute sa chair me semblait une invite irrésistible à laquelle je ne succombai pourtant pas. « Cette robe me grossit affreusement, vous ne trouvez pas ? », insista Marylin en s’agrippant à son verre comme à une bouée. Vous auriez interprété ça comment, vous ?

« Enlève-la ! », lui suggérai-je évidemment, goguenard. Marylin me lança un regard torve et vida son verre cul sec. « O.K ! », fit-elle d’un geste théâtral et, bien que le terme fût bref, sa robette était tombée à bas avant de prononcer la seconde lettre. Je le savais, qu’elle ne portait dessous que le strict minimum. De fait, elle n’avait plus sur elle que la fine rayure noire de son slip et ses odieuses sandales. Ses seins nus, arrogants et pétants de santé, pointaient de manière arrogante dans ma direction. Davantage qu’une pulsion, c’est une révélation qui m’animait. « Alors, quoi ? », geignit-elle, le regard visiblement déjà voilé par l’alcool.
Je sirotai tranquillement ma vodka pour la mâter de haut en bas. Le sein droit était un peu moins fourni que l’autre. D’ores et déjà, je savais que, si par mégarde je les effleurais - ne fût-ce que d’un doigt - je ne pourrais plus m’en passer pendant un sacré bout de temps.
Aussi utilisai-je mon index d’une toute autre façon. « Viens là », dis-je en lui désignant le canapé. Mais j’avais prudemment déjà empaumé l’appareil digital de l’autre main. « Wawh ! », ajouta-t-elle une seconde fois en enfonçant la tête dans le coussin damassé, « Quel pro ! Intègre et tout, et tout ! ». A vrai dire, elle était un petit peu éméchée et ses gestes empâtés n’avaient plus la prestance de tout à l’heure. Il me fallut la guider davantage dans ses poses et tout mon stratagème se résuma à la toucher au minimum pour en obtenir un maximum, sans m’abandonner aux pulsions qui m’électrifiaient, comme certains l’auront imaginé.
Pour résumer la situation, je n’osai même pas lui suggérer d’ôter son slip et moins encore de s’essayer à des positions... disons plus compromettantes.
En un mot comme en cent, elle était belle comme du pain blanc et je m’évertuais à ne pas manger de ce pain-là, par prudence ou par peur, allez savoir !

La séance terminée, je me réfugiai à l’abri de mon portable. Y créer un dossier « MARYLIN EN JUILLET» et transférer la petite centaine de clichés s’opéra en deux ou trois mouvements que Marylin mit à profit pour faire un saut aux toilettes.
« Viens voir ! », l’appelai-je bientôt en enclenchant le diaporama, soit quelques dizaines de vues en rafale dont j’étais d’ores et déjà persuadé que je ne me séparerais pas avant longtemps. Je m’emballai : « Tu es splendide, c’est génial, Marylin ! », m’enthousiasmai-je en nous versant à tous deux un dernier verre, pour la route, pour la soirée ou pour la nuit.

Scotché à mon écran, je ne l’avais pas entendue revenir de la salle-de-bains. C’est alors que j’ai senti le canon glacé dans le creux de ma nuque. « Pas un geste, gros con ! », entendis-je comme dans les pires scénarios de série B. La salope avait dû le faire entrer en catimini dans l’appartement. Johnny n’était certes pas un plaisantin. Il y eut un froid, comme un temps d’avril au mois de juillet. J’osai espérer que les deux larrons allaient me dévaliser sans coup férir.

D’accord, j’aime me faire mon cinéma. J’avais en effet gambergé un long moment, je le reconnais. D’ailleurs, mon troisième whisky tiédissait en dépit des glaçons. Imaginer cette blondasse à moitié nue dans mon salon avait de l’allure, n’est-ce pas ? Néanmoins, mon scénario venait de prendre un bien sale tournant et j’ai finalement préféré que Zézette me soit réapparue en gros plan. Bougre de petite bonne femme ! Je ne tarderais pas à revenir d’ici peu sur la place Saint-F., c’est sûr !
Perché quant à lui sur son tabouret, une patte sur le sol et quelques coups d’en l’aile, le perroquet de circonstance avait l’air ravi que je sois retombé sur terre. « Vous habitez dans le coin ? », se dépêcha-t-il de m’apostropher. Le drôle intervenait dans mon casting à un sale moment Heureusement, il était tellement maigre que je le raccrochai d’un simple regard noir à son tabouret. Je ne fus rassuré que lorsque ses dents brêlantes reprirent leur pillage de cacahuètes.
Les deux vieux faisaient toujours tapisserie. N’empêche que leurs oreilles papillonnaient et paraissaient s’attendre à une réponse cinglante de ma part, mais ils demeuraient stratégiquement hypnotisés par leur jatte de café.
Dans ce silence plombé, la patronne crut bon de me lancer un clin d’œil appuyé de derrière son bastingage. Peut-être que la bonne femme, une brunette assez forte, quelque peu négligée et attirante au demeurant, se préparait un ticket en ma compagnie mais plus vraisemblablement était-ce pour que je ne rabroue pas le casse-pied trop sèchement. C’est un pauvre type, pas bien méchant..., semblait plutôt me signifier son œillade.
Muet et dans l’expectative, je contemplai plutôt ma belle Marylin, affairée à enfiler sa veste au ralenti, comme si elle s’était attendue à ce que je l’aborde. Inutile de me harponner, ma belle, je connaissais trop bien la suite !
«... pas bien loin, dans la rue là-bas... », répondis-je évasivement pour éluder l’importun tandis que ma proie manquée se dirigeait vers la sortie.

Ni une ni deux, j’ai agi en symétrie.
Ma veste avait à peine eu le temps de sécher.
Bah ! Un peu plus, un peu moins..., marmonnai-je en cet instant précis. Mes lunettes n’avaient pas non plus l’option essuie-glace. De derrière la trombe d’eau, je distinguais à peine ma boulotte trottiner à toute allure dans le lointain, ses jambes nues, sa veste rouge et ses cheveux blonds plaqués derrière son col comme seuls repères.

Je n’ai pas fait vingt mètres qu’on courrait en haletant derrière moi. Sûr que c’était ce salopard de Johnny. De toute évidence, la garce lui avait servi d’appât, une si appétissante dinde que j’en avais retroussé les babines. Tomber comme un crétin dans leur piège gros comme une maison avait de quoi maudire ad vitam aeternam ma libido. « Advitame éthername ! Vous sortez d’où, vous ?» aurait-elle sans doute raillé si elle n’avait été à cent mètres devant. Le camé allait certes me sauter dessus et - qui sait ? - me pointer un fer sur la gorge, voire un flingue brûlant sur la tempe. Par avance, je savais que je lui fourguerais mon portefeuille et ma besace en gage de bonne volonté. Néanmoins, j’accélérai le pas, des fois que j’arriverais à le distancer.

Mais – c’était fatidique - une main venait déjà de se poser sur mon épaule. Plus précisément, disons qu’elle l’avait ratée et que j’avais senti des doigts effleurer ma hanche. Merde ! me suis-je exclamé en me retournant d’un bloc pour affronter l’adversité.

Jacques Brel était pitoyable comme un drame. Il me toisait du haut de sa maigreur, les épaules voutées sous le ciel obscurci et la chevelure en trombe d’eau. Ses mains crochues se refermaient à hauteur de la poitrine. Dans la gauche, il égrenait une lanière comme un chapelet. Je la reconnus. Au bout, mon sac n’avait pas bonne mine.
Le casse-pied avait profité de mon égarement pour me filer le train. « M’sieur, excusez-moi... », brêla-t-il sur un ton discordant, « Vous avez oublié votre sacoche ! ».
- Merci, Jacques !, ai-je dit sans originalité aucune.
- De rien, M’sieur ! Mais je ne m’appelle pas Jacques !, a-t-il dit sans m’en dire davantage non plus.
- Peu importe... Jacques ou Stromae, ou... Dites-moi, vous n’avez jamais fait de cinéma ?
Bien vu, bien entendu, Marylin venait de s’évanouir à je ne sais quel croisement de rues et, dans un fondu enchainé machiavélique, j’aurais cru apercevoir au loin la silhouette de Johnny, ce sinistre faire-valoir qui remonterait le trottoir entre les flaques de pavés.

Comme un arrêt sur image, le grand Jacques (Ne s’appelait-il pas réellement Jacques, qui sait ?) resta suspendu dans son hochement de tête. Avec ses douilles trempées et ses oreilles en parapluie, il était aussi pitoyable que mon imagination, D’ailleurs l’averse cessa précipitamment et, dans la salle-de-bains, le robinet d’évier de même...Marylin avait pris son temps et j’avais occupé le mien à détricoter toute notre histoire. Il s’en était fallu de peu qu’elle en réchappât, avec ou sans son Johnny, avec ou sans mon vieux Jacques. Qu’est-ce que j’aimais me faire mon cinéma !

En réalité, Marylin était revenue dans mon collimateur pour s’ajuster dans un fauteuil avec le verre que je lui avais concocté. Son corps quasi nu, à présent ne me faisait plus grand effet. Ce n’était qu’une petite pute, en définitive, prête à suivre n’importe quel quidam pour peu que cela la débarrassât de son maquereau. Du reste, son cocktail lui importait davantage que mes clichés. « Je ne comprends pas pourquoi vous ne m’avez pas encore sautée ! », marmonna-t-elle sur un ton las, en accrochant une cuisse par-dessus l’accoudoir. Nous n’étions pas encore devenus intimes, que je sache ! Je n’allais certes pas étaler mes états d’âme comme elle, elle me tartinait de sa chair. « Je m’habituerais trop facilement à te voir tous les soirs ! », rétorquai-je avec une emphase qui me déplaisait moi-même.
La voilà qui hochait la tête comme une horrible marionnette. « T’es un peu tordu, pas vrai ? », conclut-elle avec un sourire plus courbe qu’une banane, mais le reste de sa physionomie commençait à s’éplucher.
Comme je n’allais pas tarder de le faire, du reste, une fois que mon narcotique lui aurait fait son effet.
J’étudiai longuement ses jointures, là où les os se rattachent. Mon attirail était méticuleusement rangé dans sa caissette. Je les avais soigneusement aiguisés au lendemain de la précédente et mon bac surgélateur avait été dégivré pas plus tard que la semaine dernière. Tout semblait parfait, la baignoire nous attendait.
En définitive, mon affaire avait été une nouvelle fois rondement menée, mes diaporamas n’auraient cesse d’en témoigner.

Sa moue d’enfant déçue s’effaçait à peine devant son regard somnolent que, déjà, j’entendais des pas décidés dans la cage d’escalier. Par prudence, je m’arrimai à l’œilleton de ma porte d’entrée. Dans le cercle au bord cuivré, la tronche de Jacques en gros-plan me souriait à pleines dents, tandis que Johnny, à l’arrière, tout frais coiffé et l’air d’en avoir deux, pointait vers moi un index accusateur. Quel cinéma ils me faisaient, ces deux-là !? Allaient-ils s’éterniser si je ne répondais pas ?
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