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Cyrano

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Kinté et moi avions réussi à nous libérer de nos chaînes, à semer la vigilance des gardes et à nous enfuir. Cela faisait 3 jours qu’ils nous suivaient à la trace, 3 jours durant lesquels nos corps étaient mis à rude épreuve. 3 jours sans vraiment dormir, sans vraiment manger ni boire. Nous devions avancer, toujours avancer, plein sud.

Nous nous étions arrêtés un instant, pour laisser reposer nos corps meurtries par l’effort. Le sommeil nous emporta malgré notre détermination à y résister. Cela ne dura que quelques minutes mais déjà l’écho des pas de nos poursuivants se faisait plus précis.
— Ne m’attends pas fonce, je n’arrive plus à suivre, me dit Kinté.
— Je ne peux pas te laisser là, ils arrivent.
— Je sais mais je ne peux plus, je ne suis pas aussi sportif que toi. Fonce ! Bouge-toi, je te dis ! Je vais essayer de les retenir le plus longtemps possible pour te donner une chance.

Malgré moi, je le laissais seul. Je repris la route en toute hâte voulant m’éloigner au plus vite de nos poursuivants. Mais au bout d’une centaine de mètres, rongé par le remord, je revins sur mes pas mais il était déjà trop tard. Kinté était encerclé par une meute de chiens et leurs maîtres. Six chiens et trois hommes armés de fusils et de couteaux. Ils n’avaient pas remarqué ma présence. Je me cachais et tentais de rebrousser chemin mais je m’arrêtais net quand je vis Kinté armé d’un simple bâton essayant de les tenir à distance. Les chiens aboyaient sans cesse et n’attendaient qu’un ordre pour bondir sur mon pauvre ami. Cette vision m’emplit de fureur, je voulais sortir de cette cachette, bondir sur eux et le sauver mais je savais que je n’avais aucune chance face à ces hommes expérimentés.

Le contremaître Johnson était le chef de meute. Un sanguinaire qui prenait ce rôle de chasseur d’esclaves avec beaucoup de sérieux et d’amusement. Il tournait autour de Kinté en riant. Ce monstre se targuait d’avoir rattrapé plus d’une centaine d'esclave. Lorsqu’il ne pouvait pas les ramener à leur maître, il se contentait de leur amputer d’une main et une oreille en signe de trophée et de preuve de la réussite de sa traque.

Acculé, Kinté hurlait et frappait avec son arme dans le vide pour essayer de les tenir à distance. Eux s’amusaient de la situation et riaient à gorges déployés devant sa détresse. « Aller danse sale noir, il paraît que tu as ça dans le sang ! » s’écria l’un d’eux pendant qu’il vidait son révolver aux pieds de Kinté pour le faire sauter. Une balle le toucha et il s’écroula, ce qui accentua l’hilarité de la troupe de chasseurs.
Malgré la souffrance et la peur qui s’emparait de lui, il ne se laissait toujours pas approcher. Le contremaître, agile comme un félin s’approcha malgré tout avec un grand couteau qu’il se passait de main en main. Il réussit grâce à une acrobatie à se positionner derrière lui et sans aucune hésitation, lui sectionna les tendons d’Achilles. Kinté hurla à la mort, lâcha son morceau de bois et Johnson victorieux continuait de danser autour de lui avec son couteau en sang. « Essaye encore de t’enfuir comme ça! ».
Les autres chasseurs riraient aux éclats. D’un signe de tête de Johnson, les deux autres chasseurs bondirent sur Kinté et l’immobilisèrent au sol. Les chiens comme excités par la situation se mirent à s’agiter dans tous les sens dans un raffut insupportable. Johnson s’approcha et d’un geste franc et assuré, coupa la main droite de mon pauvre ami. La bouche grande ouverte et le regard révulsé de Kinté trahissaient l’intensité de la douleur. Le sang giclait par saccade du membre coupé et venait mourir devant les chiens qui s’empressaient de le lécher. Les deux autres chasseurs saisirent ensuite la tête de Kinté afin de le maintenir immobile. Indifférent à ces cris, Johnson le sourire aux lèvres commença avec soin à lui trancher l’oreille gauche. Impuissant, je pleurais en silence. Les trois hommes s’éloignèrent ensuite en riant et Johnson ordonna à la meute de chien d’attaquer. En quelques secondes, ils se jetèrent tous sur Kinté dans un vacarme assourdissant mêlé de cris de souffrance et de grognements.

Tapis dans l’ombre, je regardais avec horreur et effroi ce macabre spectacle. Il fallait que je m’en sorte, que je m’éloigne le plus possible de ces hommes assoiffés de sang. L’un des chiens s’arrêta, regarda dans ma direction et se mit à grogner. Sans crier gare, il démarra sa course devant les regards interloqués de ses maîtres. « Le deuxième n’est pas loin », s’écria l’un d’eux.

Je détalais à toute vitesse. Sans tenir compte des appels répétés de ses maîtres, il fonça vers moi. Une nouvelle course s’engagea et nous éloigna du reste du groupe. Malgré mes efforts acharnés pour le semé, il me suivait à la trace. Je tentais des feintes pour lui échapper, pour fuir cette puissante mâchoire qui se rapprochait mais rien n’y faisait. D’un bon, il me saisit le mollet. Je lâchais un cri qui déclencha l’envolé d’un flopée de chauve-souris. Je tombais et me débâtais pour sortir de son emprise mais cette puissante gueule me tenait comme un piège à ours. Au moment où il me lâcha pour s’attaquer à mon flan, je saisis une lourde pierre à ma portée et lui assena un violent coup à la tête. Il s’écroula à côté de moi et j’en profitais pour continuer à la frapper de toutes mes forces. Son corps convulsait et son crâne craquait un peu plus à chacun de mes coups. Je continuais et continuais encore jusqu’à ce qu’il fut totalement immobile. Des jets de sang et des morceaux de cervelle éclaboussaient mon visage et mes vêtements. Je m’arrêtais et devant moi, à la place de cette gueule effrayante se tenait une bouillie informe. Je restais immobile quelques secondes comme tétanisé par ce qui venait de se passer.

Les aboiements des autres chiens me ramenèrent à la réalité de ma situation. Blessé et essoufflé, je repris de plus belle ma folle course. Je me recouvrais au passage du sang frais de ce chien pour couvrir mon odeur dans l’espoir un peu fou que cela pourrait les faire perdre ma trace. Plus loin sur ma route, j'entendis un horrible cri provenant de l'endroit où j'avais laissé le chien. Ils venaient sans doute de découvrir sa dépouille. Je savais qu'ils accordaient beaucoup plus d'importance à leurs chiens qu'aux esclaves. S'ils me rattrapaient, mon sort serait pire que celui de Kinté. Je continuais à courir, suffoquant et en m’étouffant à moitié, je bredouillais une prière implorant le Tout-Puissant de me venir en aide. Je continuais plein sud, mon salut s’y trouvait, l’espoir d’une nouvelle vie.

J’avais toujours été un bon coureur. Déjà enfant, on me surnommait « le puma noir » mais malgré cette aptitude et mon envie de les semer, ils gagnaient plus en plus de terrain. Derrière moi, dans cette nuit, je pouvais voir la lueur de leurs torches. Ils se dirigeaient dans ma direction. Le sang du chien n’avait pas fait effet.

Les hurlements des chiens couvraient ma respiration haletante. Je devais continuer, ne pas m’arrêter. La forêt toute entière retentissait du bruit de ces hurlements ce qui d’agrandissait mon effroi. Je hâtais le pas, je courais aussi vite que je pouvais. Mes jambes me portaient avec peine, ma blessure me faisait mal. Je ne savais même plus si je courrais ou si je marchais mais je continuais. Mes sens étaient aux aguets. Le moindre bruissement de feuilles attirait mon regard.

La peur d’être rattraper me donnait de l’élan pour continuer. La pale lumière de la lune éclairait difficilement cette forêt sombre et effrayante. Les ombres projetés prenaient des allures de monstres chimériques. Je ne voyais pas à deux mètres mais j’avançais malgré tout. Les arbres, les branches, le feuillage, tout semblait hostile. Des coups de feux se firent entendre, ils voulaient me montrer qu’ils n’étaient pas loin et qu’ils m’auraient à l’usure. Je ne pouvais pas échouer, pas maintenant, surtout pas après tous ces efforts.

Je m’arrêtais, un instant, malgré moi pour reprendre mon souffle, respirer à grand poumons et me remettre les idées en place. Le visage de Kinté en sang et l’état dans lequel ils l’avaient mis me revint à l’esprit et me donna encore plus l’envie de survivre. Avec l'énergie du désespoir, je me remis en marche.

Le jour se levait. Cette traque dura une nuit de plus. Je n’avais pas dormi, seul comptait pour moi de m’éloigner d’eux et de m’en sortir. La forêt dense de départ devenait un peu plus clairsemée à chacun de mes pas. Elle laissa finalement place à zone moins arborée dans laquelle j'étais une proie facile, à découvert, et où courir en zig zag était ma seul chance de pouvoir éviter d'éventuels tirs. Je les entendais toujours derrière moi. Eux non plus ne s’étaient pas arrêter, leur détermination à vouloir me rattraper forçait le respect. Sans doute voulaient-ils par-dessus tout venger leur chien. Ils ne tardèrent pas à pénétrer cette clairière. Les aboiements des chiens rythmaient mon effort. A mesure qu'ils s'accentuaient, j'augmentais la cadence du mieux que je le pouvais. Je poussais sur mes jambes, je donnais tout ce que j'avais, tout ce qu'il me restait pour creuser l’écart.

Je l’entendis avant de le voir. Son sifflement caractéristique sonna comme une douce mélodie à mes oreilles. Depuis qu’on nous avait raconté que de nombreux esclaves avaient pu s’enfuir et vivre en hommes libres grâce à lui, il occupait toutes nos pensées en tant que signe de liberté et d’affranchissement. Vouloir l’atteindre nous aura donné la force de briser nos chaînes et de nous enfuir. Nous en parlions durant de long mois sous le soleil brûlant des champs de coton, rêvant d'une vie meilleure loin de ces états esclavagistes.
A mesure que j’avançais, son sifflement devenait plus précis et enfin je le vis : « ce train de la liberté ». Il roulait vers le Nord. Sa vue déclencha chez moi un sourire. Mon salut, ma seule chance de pouvoir échapper à Johnson, à ses acolytes et au funeste destin qu'ils me réservaient, était de pouvoir m’y hisser. Je devais courir plus vite pour le rattraper. Kinté disait que nous pouvions trouver à bord ou dans une des gares qu’il desservait, des abolitionnistes qui nous aideraient à rejoindre le Nord avec de faux papiers. La liberté était au bout du chemin.

Je pris un sentier qui me permit de raccourcir la distance qui me séparait de lui. Chargé, il avançait à faible allure mais la fatigue et ma blessure m’empêchait d’avancer plus vite. J'entendais toujours derrière moi les chiens à mes trousses. Des balles sifflaient à mes oreilles, j'étais maintenant à portée de tir. A tout moment, une balle pouvait m'atteindre et mettre un terme à cette poursuite. Le dernier wagon était à une dizaine de mètre de moi, dans un effort surhumain, je pouvais l'atteindre.

J’accélérai du mieux que je pouvais et je me rapprochais de plus en plus. Je n’étais plus qu’à quelques centimètres du dernier wagon quand une balle ricocha sur lui. La surprise et l’étincelle produite me firent perdre l’équilibre. Je trébuchai sur une ronce et m'écroulais de tout mon long sur les graviers. Avec un regain d’énergie, je me relevais et repris ma course mais cette chute me fit perdre de précieux centimètres, de précieux mètres. Le dernier wagon était maintenant plus loin. Je forçais l’allure, courais du mieux que je pouvais, des larmes inondaient mes yeux, je priais de nouveau le Tout-Puissant pour qu’il me donne la force d’y arriver. Mais malgré mes efforts acharnés, l’écart se creusait de plus en plus. Je compris que je ne pouvais plus l’atteindre. Ma chance était passée et je n’avais pas su la saisir. Essoufflé, en larmes, je m’arrêtai et tombai à genoux devant cette fatalité.

Plus aucun endroit ou fuir, ou me cacher, je n’avais plus la force de continuer.

Je me retournais et je les vis arriver en trombe vers moi. Les chiens ouvraient la marche et leurs maîtres en arrière fusils aux poings vociféraient des insultes. Je regardais cette scène se dérouler au ralentit quand soudain une balle me traversa l’épaule droite. La violence de l’impact me projeta en arrière et je me retrouvais allongé sur les rails, le regard tourné vers le train. Des flots de sang jaillissaient de ma blessure béante mais je ne sentais rien, je ne sentais plus rien.

Mon espoir de liberté s’éloignait chaque instant un peu plus de moi. Des larmes perlaient sur mes joues.

Il n’y avait plus aucun espoir, il n’y avait plus rien à faire, juste laisser faire.
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Jean Calbrix · il y a
On est complètement pris par cette histoire de fuite, on tremble tout du long pour cet homme dont la planche de salut est ce train filant vers le Nord... Bravo, Cyrano, pour ce travail de mémoire sur l'esclavage et les atrocités commises. Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié "Ouaip" et "Bêêê", et je vous en remercie. Apprécierez-vous tout autant "Tarak" ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak Merci d'avance pour votre lecture !

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Cyrano · il y a
Merci Jean Calbrix pour ce commentaire et content que cette histoire vous ait plu. Je vais aller de ce pas lire votre oeuvre.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Cyrano ! Merci d'avoir soutenu mon sonnet Tarak ! Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous à nouveau ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak
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Marie Hélène Peneau · il y a
Kinta kinté ? Un souvenir de trente ans environ....ou Kounta Kinté ???
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Cyrano · il y a
C'est Kunta Kinté et ce nom m'a inspiré. Alex Haley avait créé un sacré personnage.
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Marie Hélène Peneau · il y a
Merci pour l'info. Ce livre m'avait scotché. Belle reprise
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