Marie-Lou des Causses

il y a
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Elle était connue sur le plateau. Elle et ses chèvres, elle et ses chiens, dont les bêlements et les aboiements retentissaient sans répit dans la contrée.

Aux quatre coins de son domaine des pancartes annonçaient « Si c’est pour la gaudriole, passez votre chemin ». Fallait pas lui en compter à la drôlesse et plusieurs qui s’y étaient essayé avaient passé quelques heures chez le véto à se faire extraire du plomb des fesses.

Attention, ni harpie, ni moche, elle avait au contraire un sacré sex-appeal. Elle n’était pas contre la bagatelle, mais se refusait à servir d’instrument du plaisir des jeunes cons du coin. Qui lui ferait un lardon et la laisserait inserviable, vieille fille ad vitam æternam. Non ! Elle attendait le gars sympa qui saurait la faire jouir, sans penser égoïstement à son plaisir. Qui lui dirait des mots doux après l’amour au lieu de se retourner pour ronfler. Dure à la tâche, mais un cœur de midinette. Une gardeuse de chèvres, comme disaient les envieux. Oui ! Mais avant tout une femme.

Les deux gars qui déboulèrent dans sa cour en cette chaude, très chaude fin d’après-midi de juillet, ne devaient pas savoir lire, car dès quelle apparut au seuil de l’étable, ses deux seaux de lait emplis à ras-bord, ils firent assaut d’insanités et de quolibets sur la souillon de cambrousse.
De la paille plein les cheveux, en sabots. Une petite robe à fleurs aussi légère qu’un zéphyr, elle en jetait pourtant la Marie-Lou et Blier, s’il l’avait connue, aurait peut-être fait l’impasse sur Miou-Miou.

Toujours est-il que les deux salauds, sûrement des gibiers de potence échappés d’un pénitencier, décidèrent de prendre du bon temps et s’installèrent au logis. Contrairement aux deux héros des « Valseuses », ils ne firent rien pour dérider Marie-Lou, se foutant pas mal qu’elle jouisse ou pas, pourvu qu’elle leur fasse la bouffe et qu’elle leur vide les bourses.

On a beau être une femme forte, face à deux gaillards dans la force de l’âge, on ne fait pas le poids. La propriété isolée et vivant en autarcie, personne ne s’inquiéta du sort de Marie-Lou. Les chevreaux avaient tous été vendus et le lait de ses chèvres ne servait qu’à faire des fromages qui s’affinaient lentement dans la pénombre de sa cave.

L’hiver qui suivit n’apporta aucun réconfort à Marie-Lou. Les chèvres à l’abri, désœuvrée, elle endura encore plus de brimades et de sévices de la part de ses geôliers. Jusqu’au jour où à travers les carreaux sales au-dessus de l’évier où elle finissait la vaisselle, elle aperçut une ombre qui traversait furtivement la cour. Marie-Lou fut partagée entre espoir et inquiétude. Ça pouvait être aussi bien un tourmenteur de plus, comme un libérateur. Le beau chevalier qui viendrait la tirer des griffes des deux enfoirés.

Le lendemain, celui qui se prénommait Dédé. Dédé la bricole sûrement, parce qu’avec son bout de viande, il ne pouvait guère que bricoler. Pas pour ça qu’il était le moins friand de gâteries. Bref Dédé revint de chercher du bois et assura qu’il avait vu des traces de pas dans la neige. Des traces de pas, mais aussi de sang. Marie-Lou se dit que si son prince perdait son sang, elle était mal barrée.

Une semaine se passa sans que l’inconnu donne signe de vie, si ce n’est ces traces qui tous les matins quadrillaient la cour, allant de la grange à la fenêtre de la salle commune. Les deux lascars veillant à tour de rôle ne purent lui mettre la main dessus. Ils devinrent nerveux et vindicatifs, ne supportant pas cette surveillance. Dame, la taule ça ne prédispose pas à goûter la longe. Le fait est qu’il les tenait par la barbichette. De simples péquins auraient signalé sa présence aux autorités. C’était bien sûr hors de question.

Un matin que les deux ostrogoths étaient partis relever leurs collets, Marie-Lou qui s’occupait de ses chèvres vit apparaître dans l’encadrement de la porte, un grand escogriffe qui se cogna la tête au linteau. Tâtant la bosse qui gonflait sur son front d’une main, de l’autre il posa son doigt sur ses lèvres pour couper court à l’exclamation qui naissait sur celles de Marie-Lou.

La surprise la clouât sur place quand elle s’aperçut que l’inconnu était du plus beau noir que l’Afrique ait jamais produit. Marie-Lou n’était pas raciste, mais un noir en plein milieu des Causses un jour blanc de neige, ça faisait tache.

Au bout d’un quart d’heure d’explications difficiles - sa maîtrise du français venait de loin, puisque son père la devait à son père qui lui l’avait apprise sous le bâton des colons – il réussit à lui faire comprendre qu’ayant passé la frontière italienne, il errait depuis des jours et des jours dans la direction où le soleil se couche, convaincu que là était la mer. La même que chez lui.
Il s’était vite aperçu de l’état dans lequel la maintenaient les deux bandits. Chez lui, on respectait les femmes et c’était un devoir de les protéger.

Passé la surprise, Marie-Lou, serviable s’inquiéta de sa blessure à la jambe, souvenir d’une clôture mal négociée, alors qu’il fuyait les gendarmes dans un col alpin. Elle nettoya et pansa cette peau noire, si noire.
Pendant ce temps, il lui parla de son pays, la Côte d’Ivoire où il aurait bien voulu rester, mais où on ne pouvait vivre décemment.

Marie-Lou ne cessait de jeter des regards inquiets vers la porte, redoutant le retour de ses tourmenteurs. Il le remarqua et lui assura qu’elle n’avait plus rien à craindre. Elle ne savait pourquoi, mais elle voulait y croire à la connerie du beau chevalier venu la sauver. Sauf que dans les histoires de son enfance, elle n’avait jamais entendu parler du Prince Noir.

Le soir venu et les jours suivants, aucun des deux bandits ne fit son apparition. Les jours coulèrent comme avant, à la différence que pour l’aider à la tâche, il y avait désormais Assaye qui s’y entendait le bougre en élevage caprin. Fils d’éleveur, les chèvres naines de son pays n’avaient pas de secrets pour lui et celles du Causse étaient sœurs.

*****

L’appel du large fut le plus fort. Un soir Assaye lui dit qu’il allait reprendre la route, avant que la neige ne retombe, mais qu’il reviendrait, un jour.

Marie-Lou se contenta de cette promesse, ne se faisant pas d’illusions, le chemin étant semé d’embûches pour une personne sans papiers, entrée de manière illicite sur notre territoire.

Un jour qu’une de ses chèvres s’était égarée dans les bois, elle tomba sur une paire de godasses du même pied à peu de distance l’une de l’autre, encore retenues par les pièges à lacet de fabrication artisanale, mais diablement efficaces, qui les retenaient pendues aux branches basses de deux grands chênes. Les bêtes et les éléments avaient nettoyé le reste. Marie-Lou frémit à la pensée de ce qu’avait été la mort de ces deux gredins. Les hommes sont moins courageux que les renards.

*****

L’hiver est passé, faisant place aux jonquilles. Assaye n’est toujours pas revenu.

Au retour du pacage, Marie-Lou le poing sur la bouche, contemple effrayée la mare à ses pieds.

Ce matin un chevreau est né. Le premier de la saison. Il est tout noir.
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Long John Loodmer  Commentaire de l'auteur · il y a
Enfin, pour la première fois je crois, les avis sont partagés. Je finissais par croire que les avis positifs étaient accordés en raison de l'âge de ce vieux Loodmer. J'aime bien que mes lecteurs se posent des questions. Le style des grands auteurs n'a pas tj été compris 🤣 et il nous faut parfois relire et relire pour accéder à leur pensée. Tant que vous continueraient à venir, avec vos critiques positives ou négatives, ça me va.
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Hortense Remington · il y a
Et ben dis donc, ça dépote !
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Long John Loodmer · il y a
Comme tj chez moi
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Marie Guzman · il y a
ça capte direct l'attention - les deux gredins ont eu ce qu'ils méritaient quant à son prince noir il sera là bientôt foi de midinette ^^
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Long John Loodmer · il y a
Qui sait ? Merci de ta remarque sur l'intérêt immédiat. C'est ce à quoi je m'attache particulièrement en évitant de délayer.
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Safia Salam · il y a
Moi, j'aime le look petite robe et paille dans les cheveux. Ok, invraisemblable, mais c'est là qu'on se la représente bien, elle prend corps, quoi. Oui, pas mal d'invraissemblable, mais ce petit côté exagéré qui se déploie sur le texte est homogène et rappelle certains de vos textes humoristiques. Griffe de l'auteur, quoi.
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Long John Loodmer · il y a
Si la fiction ne permettait pas les invraisemblances, où irait-on ? Le look de Marie-Lou pour moi, c'est de la BD
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Safia Salam · il y a
Ah, tout à fait. C'est bien comme ça que je la voyais, sans penser à faire le lien avec la bd. Bonne journée Capitaine !
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Camille Berry · il y a
Très agréable à lire comme toujours Long John mais je partage l'avis de Brune sur l'héroïne...
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Long John Loodmer · il y a
Les femmes fortes sont si fragiles, comme les femmes libérées 😂
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Camille Berry · il y a
Une bien jolie phrase...! 😉
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N Louison · il y a
Bravo pour ce beau texte que j'ai lu avec plaisir.
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Long John Loodmer · il y a
Et merci pour la correct 🤐
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CATHERINE NUGNES · il y a
Bien. j'ai aimé ce récit, j'ai surtout aimé la fin des 2 escogriffes bouffés par des animaux ( j'espère qu'ils ne sont pas tombés malades) , maintenant j'aimerai bien qu'Assaye revienne .... j'aime les contes de fées alors j'attends la suite . Merci par avance.
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Long John Loodmer · il y a
Ah ! Oui, mais ça n'est pas un conte de fée. Tout au plus un fait divers.
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Fredo la douleur · il y a
La belle, les bêtes et le prince d'ébène ! Un véritable conte moderne rédigé dans un style toujours aussi jubilatoire. Comme bien souvent avec vos textes, Long John, on espère presqu'une suite à ce dernier ^^
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Long John Loodmer · il y a
Ça aurait fait un bon titre. Une suite ? Elles n'ont que peu de succès par rapport à la première.
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Viviane Fournier · il y a
Une belle création, capitaine, j'ai frémi pour la Belle malmenée par les deux et j'ai attendu le retour d'Assaye devant les jonquilles ... et puis la chute comme tu sais si bien les faire ... ben voilà, c'est simple : j'ai adoré ... et ce grand Noir aux yeux de voyageur m'a fait rêver ...Merci et bises vers toi !
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Long John Loodmer · il y a
Pour un peu je le ferais revenir le grand noir, mais son retour est en filigrane.
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Viviane Fournier · il y a
Allez, oui, fais le revenir ... oui oui ! Bises capitaine...
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Long John Loodmer · il y a
😔😩😕

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