Marianne Nichols

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Une émission réussie doit débuter sur les chapeaux de roues. Deux ingrédients à la recette :
1— Installer le téléspectateur dans un cadre rassurant : même heure, même générique, entrée sur le plateau, déroulement, cadrages…
2— Surprendre à intervalles réguliers par le rire ou la provocation.
Le but de cette formule est de capter l’attention les gens, ferrer les poissons, et de les fidéliser pendant les quinze premières minutes afin qu’ils restent après la pub (tartare burger, dernier modèle de couteau Buck, pain de viande…). C’est un métier et c’est le mien. Ma marque de fabrique : bagout, répartie, insolence, humour grinçant.
Je produis et anime une émission d’information satirique à Seattle rainy city depuis dix ans.
La chaîne nationale anglaise UK today m’a demandé d’intervenir dans son talkshow (très semblable au mien), je dois le démarrer et emmener les téléspectateurs jusqu’à la première réclame, puis c’est moi qui serai interviewé par le présentateur local à propos de ma propre émission, son succès, mes méthodes, puis un de mes best of sera diffusé. Ils ont fait un teasing depuis plusieurs jours.
J’ai préparé mon intervention avant la répétition. Je dois interroger un top-modèle, mon enchaînement : sa vidéo, sa couv' de Cosmo puis son dernier défilé. J’ai préparé quelques piques : mannequins sans cervelle, anorexie, drogues, esclaves des marques sous lesquelles elles sont sous contrat, et son pseudo nouveau fiancé qui n’est qu’un coup marketing. Je ne vais jamais trop loin pour ne pas froisser l’invité, mais suffisamment pour les audiences et le buzz, tout compte fait je n’ai aucun scrupule.
C’est ma première fois à Londres, toujours en escale je n’étais jamais sorti de l’aéroport d’Heathrow. J’ai beaucoup voyagé, mais uniquement vers des pays « chauds » : j’ai couvert la guerre civile au Yémen, été en immersion dans un cartel de Bogotá… Vingt années de grands reportages. J’ai été emprisonné, blessé plusieurs fois. Il y a dix ans j’ai pris une balle qui aurait pu être mortelle, j’étais seul et ai dû enlever moi-même le projectile. Quand on fait ce métier, il faut avoir des notions d’anatomie et de chirurgie. Après cet événement j’ai tout quitté pour présenter ma propre émission.

(Jackson, c’est à toi dans 4… 3… 2)
« Bonsoir à toutes et à tous. Vous regardez UK Today. Nous sommes le jeudi 9 mai, bienvenue chez vous ».
Générique
Cette phrase, je la répète dans mon émission tous les soirs, les téléspectateurs l’attendent, il ne faut pas les décevoir.
Pendant l’introduction musicale je cours énergiquement à travers le plateau en serrant quelques mains dans le public, mon sourire ultra-bright face caméra. Je n’hésite pas à surjouer la bonne humeur, cela apaise le téléspectateur qui rentre fatigué du boulot, il a l’impression de me passer le relais.

(Fin du générique, Jackson, à toi dans 3… 2…)
« Sans plus attendre, elle arrive directement de la fashion week de Milan, je vous demande d’accueillir celle qui selon Cosmo est la plus belle femme du monde : Marianne Nichols ! »
Musique, applaudissements… Tout est calculé, la machine est bien huilée. Je suis content de mon entrée, c’était rapide, avec peu de mots, donc efficace.
Elle était arrivée juste à temps après sa descente d’avion pour faire une retouche maquillage. Je l’ai aperçue de loin, assise devant un miroir, le téléphone à la main. Je ne parle jamais à mes invités avant l’émission, quand on fait ce genre d’interview il faut garder une certaine distance. Je ne suis pas là pour me faire des amis, mais faire mon métier : de l’audience pour attirer les annonceurs, peu importe le contenu de l’émission.
Elle fait son apparition et n’est pas du tout la bimbo à quoi je m’attendais, pas la fille ultra maquillée que l’on voit dans les magazines. Elle est habillée simplement, plutôt élégante : escarpins, jean bleu serré, petit haut blanc moulant col V, un morceau de bretelle de son soutien-gorge rouge est visible. Aucune marque n’est apparente sur ses vêtements, aucune référence à un quelconque couturier créateur, étonnant !
Elle a les seins hauts perchés, la démarche d’une lionne, très voluptueuse, le ventre parfaitement plat. Le mouvement de ses hanches est enivrant, vraiment chaloupé. Elle s’avance vers moi, son pas est léger, elle a l’air de glisser. Lorsqu’elle s’arrête devant moi je constate qu’elle est franchement jolie, encore plus qu’à la télé lorsque des défilés sont retransmis. Très peu maquillée, juste un léger fond de teint, rien de plus normal lorsque l’on est filmé en gros plan, qui ne cache même pas ses taches de rousseur, et un fin trait noir sur les paupières. Pas de rouge à lèvres, inutile, elles sont roses brillantes et charnues, aucune trace de botox. Moi j’ai fait mon premier lifting l’année dernière, cela m’énerve de vieillir.
Et elle est très grande, bien plus que moi ! Nous nous serrons la main, d’un geste je lui indique son siège. Elle s’assoit, je m’assieds en face d’elle, la musique et les applaudissements stoppent : c’est à moi de jouer !
— Marianne Nichols bonsoir, comment allez-vous ?
— Très bien merci.
Elle a une voix d’adolescente avec une charmante pointe d’accent.
Je vais lui faire croire qu’elle est en terrain conquis, plus elle va se détendre moins elle sera sur la défensive.
— C’est ma première fois à Londres. Je suppose que vous êtes une habituée.
— Eh bien pas vraiment. Je suis souvent venue pour le travail, mais je repartais aussitôt. Cette fois, je prends quelques jours de vacances avec mon mari pour visiter, puis j’ai un shooting, après je vais à Paris.
— Votre mari ? Drew, la star de téléréalité ? Vous vous êtes rencontrés il y a un mois, ce n’est pas un peu rapide ?
Rires dans le public. Ça y est, c’est moi qui mène la danse !
— Ne croyez pas les tabloïds et leurs photos truquées. Je n’ai vu Drew qu’une fois et le seul contact que nous ayons eu, c’est lorsque nous nous sommes fait la bise. En fait, je me suis mariée discrètement avec William il y a six mois.
— Et que fait-il dans la vie le jeune marié ?
— Il est patron d’un groupe d’imprimeries.
Toute ma stratégie tombe à l’eau. Elle parle convenablement, elle n’est ni conne ni anorexique et j’ai été très mal renseigné sur sa pseudo idylle. En plus elle est mariée avec un chef d’entreprise.

— Il y a quelques mois, une vidéo amateur a beaucoup circulé sur le net. On vous voit avec un groupe reprendre en public la chanson « Polly » de Nirvana. Vous jouez vraiment très bien de la basse. Courrez-vous, pardon, pouvez-vous nous en parler ?
— Merci pour le compliment. Mes parents m’ont encouragée lorsque je désirais apprendre la basse, le piano et le violon. Avec quelques amis, nous avons eu l’opportunité de participer à un petit concert…
Il faut que je me reprenne vite là ! J’ai bafouillé, cela ne m’arrive jamais. Et aucun trait d’humour ne me vient en tête, ce n’est pas professionnel.
Dans une émission dite classique, cette interview pourrait paraître normale et comme elle semble cultivée on pourrait même aborder de vrais sujets de fond comme quand j’étais un vrai journaliste. Maintenant finalement, je contribue à la médiocratie des médias, je fais de la médi(a)ocrité. Si je ne provoque pas rapidement un rire ou une surprise le public va commencer à s’emmerder. Je transpire. Je profite d’être hors champ des caméras pour boire discrètement un verre d’eau.
« Eh bien regardons un extrait si vous le voulez bien. »

(Fin de l’extrait dans 2… 1)
Les applaudissements cessent, il faut que je rebondisse absolument.
« Le célèbre magazine Cosmopolitain d’avril dernier vous a élu la plus belle femme du monde. Vous êtes en couverture. »
Je montre le mensuel à la caméra 3 en plan rapproché et je me concentre pour que mes mains tremblent le moins possible.
— Qu’est-ce qu’on ressent en apprenant ça ?
— Eh bien j’ai été fière et honorée, mais mille fois moins que mes parents.
Mines attendries dans le public avec des « Ohhh ! C’est trop mignon ».
La salope, avec son aura elle a séduit le public en une fraction de seconde.
Lorsqu’elle sourit ses petits yeux marron pétillent comme ceux d’une enfant joyeuse. Lorsqu’elle me parle son regard est doux et bienveillant, celui d’une maman. Elle a un tic attendrissant : lorsqu’elle réfléchit à la réponse qu’elle va me donner, elle penche légèrement la tête et sa main disparaît sous sa longue chevelure rousse pour aller caresser sa nuque. Elle a la peau très blanche, laiteuse, et une artère carotide palpite doucement.
J’observe ses bras nus : aucune trace de tentative de suicide ni de piqûre de seringue. Elle est calme et articule normalement, elle ne doit probablement pas prendre de coke.
Trouver un truc drôle maintenant ! Ne pas regarder sa poitrine. Surtout ne pas regarder sa poitrine.

« Vous avez défilé plusieurs fois à la fashion week de Milan et notamment ce matin pour Victoria Secret. On organe un extrait ? »
Et merde, j’ai regardé ses seins et je pense que tout le monde l’a vu. « On organe un extrait » ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ai interviewé des dictateurs, des terroristes, et maintenant je vais foutre en l’air ma réputation pour une paire de nibards ?
(Jackson, qu’est-ce que tu fous ? T’es en train de nous planter l’émission là !)
Sur tous les grands écrans du plateau on la voit onduler en portant de la lingerie.
Il y a beaucoup de murmures dans le public : les uns s’extasient en regardant ma déesse à demi-nue livrée à des regards lubriques, exposée comme une prostituée, les autres se demandent ce qu’il se passe car il y a quelque chose d’anormal.
Elle rougit aux sifflements enthousiastes du public. Elle n’est pas comme toutes ces autres trop belles qui le savent bien et s’en servent avec un air hautain. Non, elle est réservée, parfois timide.
Je me demande ce qu’il se passerait si j’entrouvrais sa petite gorge avec un couteau bien aiguisé. De quoi elle aurait l’air avec ses viscères éparpillés autour de son cadavre. Quel goût auraient ses reins après avoir été cuisinés.
Je n’ai pas fait attention mais l’extrait est terminé et l’univers entier est pendu à mes lèvres : elle, le public, les caméras, les techniciens. Je sors de ma torpeur et entends enfin :
(Jack ! Putain Jack !)
Je suis incapable de sortir un mot, je suis avalé par son visage, son regard.
On m’a tiré dessus plusieurs fois, j’ai survécu aux overdoses de cocaïne, j’ai échappé aux MST avec des prostituées mineures du bout du monde, et là je craque comme un adolescent avant son premier baiser. Oui j’ai parmi mes amis proches des criminels, des trafiquants et proxénètes internationaux. Oui je suis une ordure et j’ai fait des choses inavouables et j’en ai bien profité, mais elle, elle est en train de m’éventrer vivant en direct à la télé !
Il faut que je m’en sorte sans trop perdre la face. Je me lève et fais une douce révérence en direction du public, puis lève les mains d’un air dépité. J’aurais voulu dire que ce n’est pas facile pour un homme d’interviewer la plus belle femme du monde, même pour un professionnel comme moi. Mais le seul mot qui sort de ma bouche, c’est :
« Désolé ».
Le public semble comprendre et se met à applaudir mais sans enthousiasme. Cela ressemble à des adieux. Quant à moi, je quitte le plateau précipitamment.
(Envoyez la pub ! Maintenant !)

En sortant de l’immeuble je jette mon oreillette dans une poubelle.
C’est une humiliation. Je décide de me cacher quelques jours à Londres en attendant que tout cela se tasse un peu. Je monte dans ma voiture de location et roule au hasard. Un léger brouillard tombe sur les rues tel un voile de soie blanche. Complètement perdu je consulte le GPS : quartier Whitechapel, Durward street. L’endroit me plaît beaucoup. London by night, c’est magnifique.
Je connais le nom de ton hôtel, j’ai quelques jours pour m’occuper de toi avant ton vol pour Paris. Il y en aura d’autres, mais tu seras ma première, c’est une promesse, tu ne m’échapperas pas. Je crois que j’ai toujours eu cela en moi, c’est viscéral. Mes amis me trouveront facilement quatre ou cinq alibis. J’emploierai la manière appropriée afin que cela reste écrit dans les livres d’Histoire pour les siècles à venir.
Après tout cela je rentrerai chez moi, isolé du monde sur une chaise, seul sur le perron de ma maison avec des bières et ma guitare acoustique et chanterai des chansons de Johnny Cash ou Nirvana.


Mary Ann Nichols (26/08/1845 – 31/08/1888) : surnommée « Polly », épouse de William Nichols (machiniste d’impression), 5 enfants.
Mary Ann Nichols a été retrouvée morte à Londres, quartier Whitechapel, sur Buck'Row (renommée depuis Durward street). Elle était prostituée au moment des faits.
Elle serait la première des 5 victimes confirmées de Jack l’Éventreur selon son modus operandi connu : gorge tranchée, mutilations abdominales, prélèvement d’organes.

Polly : chanson de Nirvana (Nervermind – 1991) inspirée d’une histoire vraie. Une adolescente (surnommée Polly pour garder son anonymat) après avoir assisté à un concert de rock a été enlevée, séquestrée, torturée et violée. Elle aurait gagné la confiance de son ravisseur en lui faisant croire qu’elle y prenait du plaisir, puis réussi à s’échapper.

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