Mariage Pluvieux...

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Acerbe et parfois de mauvaise foi, je suis à l'image de mon écriture. Grinçante et cinglante, la vérité est souvent froide comme la mort  [+]

Eté 1981, la vie de deux femmes bascula : Diana Spencer et Mauricette Leblanc.
Le destin de Mauricette, petite femme replète, avait toujours été lié aux grandes dates de l’histoire:
18 juin 1940 : Naissance. De Gaulle passe à la radio. Si elle avait été un garçon, sa mère l’aurait appelée Charles. Pas de chance !
8 novembre 1960 : Mariage. JFK devint président des Etats Unis. On lui offrit un canari qu’elle baptisa John F.
15 Septembre 1978 : Décès du mari. Première diffusion de la chanson Copacabana interprétée par Barry Manilow. L’histoire tragique de Lola, meneuse de revue tombée dans la folie. Elle s’y identifia au point de substituer son prénom. Oust Mauricette !
21 juillet 1981 : Secondes noces. Lola deviendrait Lady Cartland sous les yeux de John F. 4ème du nom.


Ce matin-là, l’effervescence régnait dans le petit deux-pièces des Batignolles. Le ménage avait été fait du sol au plafond. La porcelaine et les napperons en dentelle étaient de sortie. Le canari avait eu droit à une double ration de graine.
Une lady qui se marie, dans ce petit immeuble de la rue Legendre. Qui aurait pu l’imaginer ? Mauricette était une voisine plutôt discrète qui entrebâillait à peine la porte pour le facteur et savait aussi jouer de silence quand les voisines ou les Témoins de Jéhovah frappaient à sa porte. La seule fois où elle était ouverte en grand c’était chaque samedi vers onze heures, quand le fleuriste lui livrait deux gros bouquets. Il y avait toujours une curieuse choisissant opportunément ce moment pour sortir faire une course. Mais la conversation tournait court : Bonne journée Madame ! Seule Corinne, la fille de la gardienne, trouvait grâce à ses yeux. Elle aidait de temps en temps la petite dans ses devoirs de littérature.

Le dimanche on la voyait descendre fièrement la rue de Rome vers l’Opéra. Allait-elle retrouver un amant ? Celui qui faisait livrer les fleurs avec la constance d’un métronome ? Comme dans toute maison qui se respecte, dès que les plumes jaunes de son bibi avaient tourné au coin de la rue les spéculations les plus folles s’échangeaient entre voisines. Corinne était mise à contribution :
- Que t’a-t-elle dit ?
- Comment est-ce chez elle ? Est-ce qu’il y a des photos d’un homme sur sa table de nuit ? T'a-t-elle montré ses bijoux?
- Parle voyons !
Ces invectives aiguisaient le sens de l’observation de la fillette qui lors de chaque séance de devoirs réalisait que rien ne changeait. Sauf l’odeur des bouquets.

Lola s’arrêtait à la terrasse du Café de la Paix, commandait un Earl Grey accompagné de deux sablés. Elle saluait les autochtones qui voyaient en elle une vieille excentrique désargentée. Au fil des années, les plumes jaunes s’affaissaient, sa taille s’épaississait et les serveurs se ridaient. Vers dix-sept heures, elle remontait les Grands Boulevards pour scruter les affiches des théâtres. Tiens encore une nouvelle comédienne ! Une distribution prometteuse ! Celle-ci ne durera pas ! Jamais elle n’avait osé acheter un billet pour se retrouver seule face à une scène où la jeunesse tentait par tous moyens de se faire remarquer pour passer à la postérité.

La promenade se terminait vers 18h30. Une heure plus tard elle était en robe de chambre et dînait d’un bouillon de poule. Seule. Elle se remémorait ou plutôt imaginait les plages de la Havane, le bar de Copacabana et de Tony qui l’attendait derrière le bar pendant qu’elle faisait le show. Sa petite vie n’était pas aussi romanesque que ce que les voisines avaient imaginé. Secrétaire comptable, un mari, jardinier. Mort en avalant de travers une olive cueillie sur l’olivier qu’il avait choyé pendant tant d’années. Dans son testament il avait prévu que chaque semaine sa femme recevrait les plus belles fleurs de saison. Lui qui les aimait tant comme sa jolie maman.

Aujourd’hui, Lola avait perdu sa jeunesse, son mari, mais pas l’espoir de devenir une lady grâce à une demande en mariage aussi inattendue que saugrenue. La vie est ainsi faite de surprises pour ceux qui savent placer leur confiance en elle.

21 juillet. Le grand jour ! 9h50. Lola, piqua deux plumes roses dans sa permanente et lissa les plis de sa robe du plat de la main. Le front était blanc de poudre de riz et les joues fuchsia comme deux macarons. Décidément, on manque de lumière dans cette salle de bains. On frappa à la porte. Corinne, avait été conviée à la cérémonie de mariage. Lola et elle n’avaient pas la même conception de l’élégance. Elle aurait pu faire un effort quand même ! Une robe avec un imprimé cerise..., pour le mariage d’une future lady. Quelle idée. Elle aurait dû préciser sur le faire-part que la sobriété dans la tenue était de mise. Il faut donc que l’on surveille tout dans cette maison ! Plus que jamais, la petite avait été pressée de questions par la maisonnée réunie en conclave dans la loge du rez-de-chaussée :
- Tu nous diras tout n’est-ce pas ?
- Comment est son mari ? Quelles fleurs à l’église ? Et le repas, et le dessert ? Les robes des invitées... tu nous diras, tu nous diras...

La petite replia les pans de sa jupe et pris place sur une chaise. Le dos droit comme un I, les mains sur les genoux. Les yeux de la gamine s’écarquillèrent à la vue des mignardises alignées sur le guéridon. Seule entorse au décor immuable. Lola la scruta du coin de l’œil. Si tu crois que tu vas y toucher ma petite... Solennellement, Lola prit place sur son fauteuil à haut dossier. La couleur vert menthe fit ressortir le tulle rose vif du jupon. De part et d’autre, des colonnes accueillaient deux bouquets somptueux. Une déesse grecque !
Corinne hésitait entre étonnement et inquiétude de se retrouver en tête à tête avec cette dame dans un cadre privé hors de toute contingence scolaire. Que dire ? Que faire ? Il paraît – selon Madame Pivet du 1er étage - qu’elle avait empoisonné son mari pour vivre une histoire d’amour avec un étranger fortuné. Personne ne l’avait jamais vu. Il devait venir du Moyen-Orient ou des Indes et porter des diamants aux doigts.
Le papier-peint fleuri et les coussins de viscose brillant étaient sans nul doute ceux d’une dame de la haute. En tous cas, aucune voisine n’avait de lampe à pampille et encore moins d’abat-jour à frou-frou. Elle avait hâte de raconter tous les détails de la cérémonie à sa maman. Elle se redressa encore plus pour être certaine de faire bonne impression et que Madame Lola ne changea pas d’avis et ne décide de la déposer chez sa mère en partant à l’église. Cette idée avait bien traversé l’esprit de la future Lady, mais elle se dit qu’une sortie protocolaire changerait la fillette de l’exiguïté de sa vie ordinaire d’écolière.

Malgré toutes ces observations la gamine s’impatienta. Tic-Tac faisait l’horloge dans un silence pesant. Elle jeta un coup d’œil à la dame, puis aux macarons. 10h10. Lola posa une carte de Londres sur ses genoux. Clarence House, point de départ du cortège nuptial de Diana Spencer était cerclé de rouge. Elle suivit du doigt le chemin jusqu’à la Cathédrale Saint Paul. Elle alluma le poste et la voix de Léon Zitrone remplit la pièce. Corinne se disait qu’à regarder la télévision, elles arriveraient en retard au mariage. La cérémonie était prévue à 11h ! La Reine Elisabeth II fit son entrée dans la cathédrale à 10h42. Quelle prestance ! Corinne n’osait rien dire. Le carrosse de la future Princesse de Galles s’arrêta et la meringue de soie brodée se déversa sur le tapis rouge. Oooooh qu’elle est belle ! Lola fit signe à Corinne de la suivre et de porter la traîne. Enfin !

Sans dire mot, le cortège saugrenu s’engagea dans l’escalier tandis qu’une porte du 2ème étage couina. Patatras ! Lola finit en bas de l’escalier, le talon pris dans le jupon. Le vacarme ameuta l’immeuble. De la grosse charlotte aux fraises on ne distinguait plus très bien ni la tête ni les jambes. Dans le brouhaha, Corinne chipa les deux plumes rose et les cacha sous sa robe. Quand les pompiers évacuèrent le corps inerte elle se promit que, elle aussi, aurait un vrai mariage de princesse !
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Miss Free · il y a
Mariage pluvieux, mariage mortel? Hum, ça ne rime pas. :-)
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Helen Kingsman · il y a
Peut-être était-elle heureuse de retrouver son jardinier de mari... ;)