Maria des Mers

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Ce matin, c’est crachin mais elle lève le pouce. Le crachin est assez insistant pour prendre la barre pour la journée. Elle le sait, ce type de temps n'est pas très porteur : les automobilistes seront non seulement moins nombreux mais ils rechigneront probablement à s'arrêter pour faire monter une auto-stoppeuse, qui plus est trempée et empestant le chat mouillé. Mais pour elle, ce jour en vaut bien d’autres. Maria est comme ça : quand ça la prend, rien ne peut entraver ses impulsions. Réflexion et raison n'ont jamais la place qu’on pourrait imaginer. Elle n'attache aucun intérêt au temps. Il sera usé bien avant qu'elle ne fatigue.

Sur le bord de la petite route de campagne, elle poireaute donc sans s'attendre à un quelconque miracle. Le bitume luit et son tracé sinueux contraste à peine avec le ciel qui a enfilé ses bas gris. Elle a rabattu sa capuche assez bas sur son visage. Dans ce pays où les légendes sont reines, ça lui donne une allure de gobelin sorti tout droit d'une pierre en creux. Certains y verraient peut-être l'Ankou en personne. Ne lui manque que la faux... Pas de quoi encourager !
Enfin, une voiture sans allure ralentit et stoppe à sa hauteur. Le conducteur baisse à peine sa vitre : « C'est pour où ? » Maria répond d'un trait, sans fioriture : « La mer ». C'est peut-être parce que le grain a forci, peut-être à cause du ton de sa réplique, peut-être parce qu'il ne craint pas les ombres, que l'homme lui fait signe de monter. Il ne lui demande pas de s'ébrouer. Elle ne cherche pas non plus à le faire. « Saloperie de temps », qu'il dit, « plutôt d'avis qu'on serait mieux au coin du feu ou au zinc du troquet, au moins là tu peux te réchauffer la goule ». Maria ne répond rien. Pas sûr qu'elle écoute. Cette fille-là, c'est pas une causante. Elle n'aime pas quand une conversation risque de s'engager... Le gars ajoute malgré tout : « Où ça, à la mer ? » « Où vous voulez, pourvu qu'elle y soit ». Il manque ajouter elle a de l'humour en plus la p’tite dame, mais il s'abstient. « Faudra p’être bien l’attendre un peu. À c’t heure, sûr que pour prendre un bain va falloir aller la chercher à dache.»
Le suite du trajet se fait dans le silence. Seule la radio, ses tubes sans intérêt et ses annonces météo peu encourageantes compose un bourdon informe. Leurs respirations font de la buée sur les vitres. Maria s'est tournée et regarde les gouttes dégouliner. Cela fait un écran flou. Derrière, le paysage devient incertain, comme le temps.
« Je vais pas tarder à vous laisser. Je change de route et si vous voulez à tout prix voir la mer, elle est juste de l'autre côté... Ici, ça vous ira ? » Maria passe sa manche humide sur le carreau et aperçoit des dunes aux herbes échevelées. « Ça ira », confirme-t-elle.

Le bonhomme arrête la voiture, Maria en descend sans hâte. Vague merci. Elle claque la portière et file vers la grève. Le véhicule s'éloigne puis disparaît derrière les maisons aux volets clos.
Maria n'a pas idée de l'endroit où elle se trouve : elle n'a prêté aucune attention aux panneaux, elle ne sait même pas le nom des villages qu'ils ont traversés et n'a pas posé de question sur la direction prise. Une chose est sûre : il n'y a absolument personne dehors et les habitations sont inoccupées. En cette saison, ce n'est guère étonnant : l'été touchant à sa fin, les derniers touristes ont quitté leurs villégiatures. C'est plus que parfait. Maria ne recherche pas la compagnie, elle préfère la solitude et sa légèreté qui la dégage de ses entraves.
Elle emprunte un petit chemin bordé par une clôture de bois. La pluie fouette son visage, la capuche n'a pas gain de cause : un coup de vent montre d'emblée qui commande ici. Maria s'incline, elle accepte cet état de fait. Les choses sont claires et ça lui convient. Elle n'a aucune envie de lutter. Ce serait d’ailleurs inutile. Elle sera brindille.
Au pied du sentier, la plage, immensité dont elle ne peut deviner le bout. Des géants de pierres sont à découvert, il y a juste des ronds d'eau à leur pied. Eau douce ou salée ? Maria se penche, met ses mains en coquilles et boit. Du sel, y’en a ! Donc, si ses déductions sont bonnes, cette fois-ci, elle va la voir, la mer, elle le sens. Pourtant, elle a beau l’appeler de ses vœux, elle ne l’aperçoit même pas. Aurait-elle été ravie par quelque sirène ou avalée par Poséidon qui aurait préféré son goût à celui de la Méditerranée ? Aurait-elle profité de l’arrivée de cette étrangère pour s’enfuir ? Aurait-elle eu peur de son désir ? Maria a beau plisser les yeux, elle ne voit que l'absence et ce couvercle de fer blanc martelé que ses cheveux emmêlés vont peut-être toucher si leurs boucles s'étirent. Maria en aura le cœur net, elle ne manquera pas la rencontre qu’elle cherche.

Du plus profond de sa mémoire, elle, la fille du sud où les villages ont couleur de craie, s'est toujours demandé si c'était vrai ce que l'on racontait dans les livres, la mer qui part et qui revient sans cesse, sans jamais se lasser, au loin, très loin vers le nord, dans une autre contrée que la sienne, là où les bateaux se fracassent dans les brumes.
C'est pour ça qu'un jour, elle ne sait plus très bien quand, elle a levé l'ancre. Sur un coup de tête ? Pas si sûr. Sa question, emprisonnée depuis sa plus tendre enfance, elle la gardait pour elle bien au chaud au fond de sa poche. Parce que, si elle en avait parlé, personne n'aurait compris, pas même sa famille. Chez elle, on ne s'en allait pas, on restait dans le bleu du soleil, là où les filles ont les yeux noirs et les gars le sang chaud. Elle a attendu une nuit propice où la lune était absente et elle s'est mêlée aux ombres qui lui ont offert une cape d'invisibilité. Depuis, elle marche, souvent ; elle dort et vit de peu, la plupart du temps ; elle se dépatouille comme on dit avec des mots appris ici ou là, en évitant autant que possible les embrouilles. Elle est devenue une fille du voyage et le vent l'a poussée, encore et toujours, inexorablement. Et si personne ne l'a rattrapée, c'est probablement parce que ses traces se sont effacées au fur et à mesure des pas qu'elle faisait.

Aujourd’hui, Maria porte sa cape de pluie qui lui descend jusqu’aux genoux. Souvenir de vendanges pluvieuses. Ce n’est ni élégant ni super confortable, ça colle à la peau mais ça protège bien. Ses chaussures et ses chaussettes sont trempées. Elle les enlève, les garde au bout des doigts et tourne délibérément le dos à la plage. Et elle avance, droit devant, comme aimantée, sans porter attention à la maison encastrée dans le chaos des roches ou aux abris d’hirondelles dans la falaise. Son seul point d’ancrage, ce ronflement lointain étouffé par le sifflement du vent dans ses oreilles. Le vieux, tout à l’heure dans la voiture, il a bien dit qu’il faudrait aller la chercher à dache, que c’est pas elle qui allait venir. Même qu’on aurait dit que ça le faisait rigoler. Alors, Maria garde le cap en laissant derrière elle des empreintes indécises qui se remplissent très vite d’eau.
De minuscules piafs courent comme des dératés. Seraient-ils pressés d’arriver avant elle ? Des goélands voltigent et leurs cris déplaisants crèvent les nuages épais. Lorsque Maria passe un peu trop près des oiseaux en quête de pitance ou mécontents d’être importunés, ils s’envolent pour se poser suffisamment loin de cette fille qui n’a rien à faire dans leur paysage.
Le sable est frais sous ses pieds, parfois solide, parfois ridé, parfois mouvant. Rien à voir avec celui de la Grande Bleue qui coule lentement et qui brûle la peau. Celui-ci se creuse en ronds de sorcières ou devient abrasif sous la plante des pieds tandis que les lions de pierre demeurent immobiles et indifférents.
Maria continue. Si elle se retournait maintenant, elle devinerait à peine l’ourlet de la côte, elle ne saurait plus où commence la terre. L’iode la pique au nez, sans égards. Des bracelets d’algues entourent ses chevilles. Là où juste avant il n’y avait pas d’eau ou si peu, un ruisseau est en train de se former, et un autre là-bas, un autre encore plus loin.Venus de toutes parts, ils mêlent leurs sillons et deviennent rivières, fleuves, delta. Au-dessus de sa tête, la danse infernale accélère son tempo.
Maria hésite : remonter le courant ? En descendre le fil ? Où est l’amont ? L’aval ? Et la mer qui est partout, devant aussi bien que derrière. Ogresse, elle avale l’espace, dévore l’arène mouillée, mange les flancs des rochers. Ses langues de varech lèchent le bord de sa cape, mordent sa taille. Frissons dans ses entrailles. Étau et mains de fer. Maria !

« Mademoiselle, mademoiselle... »
Une gifle claque sur sa joue.
« Mademoiselle, mademoiselle... »
Maria bat des cils, collés par le sel. Elle ouvre à peine les yeux.
« Mademoiselle, mademoiselle, vous m’entendez ? Bougez la tête, voilà, comme ça, doucement. »
Maria est transie. Elle tremble de toutes parts.
« Voilà, voilà, ça va aller, c’est fini maintenant. On s’occupe de vous. »

Maria perçoit des voix ouatées, des voix avec un accent qui râpe : « Mais qu’est-ce qui lui a pris, aller se baigner par un temps pareil, c’est pas l’moment de mettre un chat dehors, puis elle a pas l’air de s’y connaître en marées... Tu crois qu’elle a voulu... ? »
Elle n’entend pas la fin de la question, qui d’ailleurs ne lui était pas adressée. Elle se sent soulevée, empaquetée dans une couverture qui froisse, une couverture aux reflets de soleil. Puis les portes du véhicule se ferment bruyamment, actionnant de drôles d’aurores boréales.
« En route pour le Paradis, ma belle ! On lève l’ancre. »
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coquelicot Coquelicot · il y a
en écriture, il est des moments de grâce, ce texte en est un. Pour avoir passé, comme Maria de Méditerranée en Atlantique depuis notre déménagement sur Paris, avoir été fascinée par ces allers-retours de marée, region Cabourg et Fecamp, j'ai su, senti avant elle l'incompressible retour des flots. Les creux et petites dunes qui se remplissent, les goélands et mouettes qui reprennent leur vol, ventres rassasiés des petits crabes trouvé à la marée descendante, l'horizon qui s'efface, les repaires qui se perdent avec le brouillard. Une belle quête, un beau voyage, qui aurait pu fort mal se terminer ! Un grand bravo et merci pour ce beau voyage
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Véronique Pédréro · il y a
For me, ce texte a pris racines sur une plage du Nord-Finistère, nourri les sensations qui m'ont traversée.
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Julien1965 · il y a
Belle ballade maritime qui respire une fin d’été. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au beau film d’Agnès Varda ; sans toit ni loi.
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Véronique Pédréro · il y a
Y'a un peu de ça, sur fond de quête de liberté.
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Long John Loodmer · il y a
Enfin ! Je désespérais de lire autre chose que des Haïkus (que je ne lis pas). Par contre, de grâce, un espace entre les paragraphes serait le bienvenu. Ta touche "entrée" est-elle inopérante ?
J'ai beaucoup aimé ta description de cette plage désertée par la mer. Ces rochers où elle n'a laissé qu'un rond d'eau et ces ruissellements qui deviennent rivières. Et ces oiseaux pressés qui fuient l'intruse. Aux marées étrangères à cette fille du sud.
Et cette quête têtue du Graal. De quoi satisfaire un marin.

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Véronique Pédréro · il y a
Hello !
Je me suis contrainte cet été à écrire chaque jour, à faire de petites "observations" modestes pour ouvrir mon regard, d'où les haïkus et tankas.
J'ai 2 autres petits textes pour lesquels j'ai jeté (non pas l'éponge) mais des idées qui devraient prendre corps bientôt.
J'ai ajouté des espaces suite à ta suggestion afin qu'il y ait plus de respirations.
Quand à la plage qui m'a inspirée, elle a dû retrouver le calme dont elle aspirait, et aussi sa sauvagerie. Je l'espère.

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Fleur A. · il y a
Un bon texte
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Véronique Pédréro · il y a
J'avais sous le coude une autre "fin". Peut-être la proposerais-je dans les temps à venir.
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Tnomreg Germont · il y a
Il est bon de reprendre sa route et tant pis pour ceux qui n'adhère pas....perso je l'aurai édité ce texte - Bravo
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Véronique Pédréro · il y a
Peut-être Maria devra-t-elle en effet reprendre la route pour poursuivre sa quête, ou en trouver une autre. Qui sait ...
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Tnomreg Germont · il y a
Inchallah....
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Mireille Bosq · il y a
Une "sans toit ni loi" (Agnès Varda), poignante, qui marche sans doute sans but et sans espoir. Elle s'en sort, peut-être ?
Vous pouvez corriger votre erreur d'expédition: le texte est collé deux fois.

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Véronique Pédréro · il y a
Correction faite. Ce n'est pas moi qui avais fait la mise en ligne mais Short. J'avais proposé ce texte pour le prix automne mais, snif, il a été refusé.
Je me demande si Maria ne va pas reprendre sa route. Qui sait ...

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Mireille Bosq · il y a
En tout cas, bonne route!

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